‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 59 sur 82 · LIBERTÉ DES COMIQUES ROMAINS DANS LA COMPOSITION DE LEURS VERS · texte numérisé non relu

LIBERTÉ DES COMIQUES ROMAINS DANS LA COMPOSITION DE LEURS VERS

Les poêles dramatiques romains, Plaute en particulier, ont usé dans la composition de leurs vers d'une liberté excessive. Ils ont compté pour peu la régularité prosodique, en sorte que leurs vers étaient à peine des vers. Nous avons vu (p. 183.) que, par un tour de force surprenant, Bentley, Hermaim et Ritschl avaient trouvé dans ce fait la preuve d'un développement supérieur de la versification latine. M. Quicherat a un

l'sprit trop positif pour admettre ce singulier ju^emont. Il croit au contraire, comme Horace et comme loiit le monde, que des vers irrép:uliers prouvent lané- ^li^^ence ou l'ignorance du po6le.

J'ai déjà dit, pour moi, ce que je pensais de cette grande facilité de composition. Si les pocites ne se gênaient pas plus avec les prescriptions de la métrique, c'est que les auditeurs s'en souciaient eux-mômes fort |iiu, ou même ne pensaient pas du tout au mainlien de ces règles toutes conventionnelles. Mais M. Qui- < lierat, préoccupé de la valeur rét-ile des pieds métriques, se sent blessé de cette per[)étuelle violation de la 1 ègle. Aussi écrit-il dans son Traité de versification latine (ch. XXVII, n° 3), à propos des trimètrcs de la comédie latine : « Les comiques ont fait également usage (le l'ïambique libre. L'ïambe est toujours conservé à la lin du vers, mais les autres pieds présentent souvent des difficultés. Toutefois, nous pensons qu'on a t xagéré l'irrégularité de ces vers, et s'il reste quelques passages dont la métrique ne puisse rendre compte, il faut dire pour la justification des auteurs que des liioses ont été introduites dans le texte, ce qui a produit des vers trop longs; que des archaïsmes ont été effacés; que d'autres fois l'ignorance des copistes a interverti l'ordre des mots, ce qui a lompu la mesure. »

Suit une discussion aussi intéressante qu'ingénieuse, dont l'objet est de résoudre les difficultés que présente l'ïambique Irimèlre des comiques, à l'aide de treize remarques ou explications. La conclusion finale est « qu'en réunissant toutes les licences énumérées sous ces treize numéros, on trouvera que l'ïambique des comiques devait sensiblement différer de l'ïambique employé au temps de César, et que cependant on peut

le ramener à ce dernier type en opérant sur lui les corrections proposées. »

Suivant ce principe, M. Quicherat accuse Cicéron d'avoir trop jugé d'après les idées de son temps, quand il a dit (p. 92) que « les ïambiques de la comédie étaient souvent si négliges, à cause de leur ressemblance avec la conversation, qu'à peine pouvait-on y reconnaître la mesure. » Selon lui, Horace a été aussi beaucoup trop sévère quand il a dit dans son Art poétique (v. 270) : « Nos ancêtres onl loué les plaisanteries et les vers de Plante, montrant en cela beaucoup decomplaisancr, pour ne pas dire de sottise; si du moins vous et moi nous savons distinguer un mot plaisant d'une grossièreté, et reconnaître au doigt et à l'oreille la valeur légitime des sons. »

Je le répète : la discussion de M. Quicherat est extrêmement ingénieuse; elle est même pour nous tout à fait satisfaisante. Mais représente-t-elle la vérité? C'est une question. Je suis persuadé que Cicéron et Horace jugeaient beaucoup mieux la versification de Plaute et de Térence que nous ne pouvons le faire au dix-neuvième siècle, nous qui ne savons pas prononcer le latin; que s'ils trouvaient les vers des comiques sans mesure et sans harmonie, c'est que ces vers en manquaient véritablement; et que si les auteurs comiques ne cherchaient pas à les faire plus réguliers, c'est touf simplement que les Piomains n'y tenaient pas.

Nous avons vu plus haut (p. 183) que ce que M. Quicherat regarde ici comme un défaut, cette irrégularité de versification, d'autres critiques le regardent comme un trait de génie, une supériorité de l'art latin sur Part grec. Voyez oîi l'on va avec les hypothèses et Penvie de plier les faits à des idées préconçues. Je pense pour moi qu'il n'y a rien de tout cela au fond ; que

l'Iîiute a négligé l'exactitude de la métrique, parce Mii'eilene lui servait fi riou, ou qu'on nt; lui savait pas ;:ic du soin qu'il aurait misa régulariser ses vers. D'où il résulte que les réformes qu'on propose aujourd'hui dans sa versification, peuvent certainement satisfaire notre esprit, en nous montrant des vers correctement mesurés : mais c'est là un travail moderne, que Piaule ou Térence n'ont probablement pas voulu faire, et que nous ne sommes pas liès-londés à leur prêter*.

5^ 62. connKCTiON d'un vers de kévics.

Je ferai une observation semblable sur une correction que M. Quicherat propose pour un versdeNévius. Aulu-Gelle a rapporté de ce poëte une épitaphe faite pour lui-même, etqui respirait, dit le grammairien, la confiance d'un poète et l'orgueil d'un Campanien. Voici le sens de cette épitaphe :

Si les immortels pouvaient pleurer les mortels, les divines Muses pleureraient assurément le poëte Névius. Car du moment qu'il a passé le Styx, on n'a plus su à Rome parler la langue latme.

C'est le dernier vers qui est ainsi rapporté par Aulu- Gelle :

Obliti sunt Romse loquier latina lingua, que M. Quicherat nous dotine sous cette autre forme :

Obliti Roniœ loquier suût latina lingua.

Pourquoi ce changement ? C'est, si je ne me trompe,

1. Je ne parle bien entendu que des fautes de quantité. Les barbarismes, 1rs solécismes, les non-sens et les contre-sens peuvent fournir au contraire à des corrections très-légitimes.

que les vers saturniens ont le plus souvent leur césure penthémimère ou hephthémimère; qu'avec sunt après obliti, la césure tombe juste après le second ou le troisième pied ; et qu'il n'y a pas cet apotome qui reste d'un pied sur l'autre, que j'ai dit qu'en France, nous appelions aussi césure.

Or , le désir de retrouver cet apotome est-il une raison suffisante pour changer l'ordre des mots d'un vers? Je reconnais qu'il devient ainsi plus régulier : mais l'auteur l'avait-il fait régulier? Si, comme M. Quicherat le dit lui-même après divers grammairiens et métriciens latins, les vers saturniens qu'on peut reconnaître dans les fragments de Névius ne se plient guère aux règles données par les prosodistes pour cette sorte de vers, ne vaut-il pas mieux en laisser un tel qu'il nous est parvenu que d'y chercher une qualité que le poète ne songeait pas à y mettre?

On voit dans tous les cas, par les exemples que je viens de citer, combien il y a peu de sûreté dans ces travaux systématiques faits à l'occasion de la quantité grecque ou latine*. Sur le même sujet, les uns font des théories à perte de vue, qui ont le plus grand succès en Allemagne, sans que personne s'y fasse une idée nette de ce qu'elles contiennent. Les autres, dans une direction toute contraire et beaucoup plus estimable à mon avis, mais non plus certaine, refont sur les vers anciens le travail que les grammairiens ont fait pendant des siècles sur les vers d'Homère, corrigeant sans

1. Voyez dans la R'^vue de l'instruction publique du 14 juin 1 , un savant article de .M. Henri Weil sur la méthode à suivre pour restituer les textes anciens, 'lout ce qu'il dit prouve sa profonde érudition et un esprit critique très-distingué. Mais il est difficile, en le lisant, de ne pas songer à la thèse du P. Hardouin, que les ouvrages attribués aux anciens étaient l'œuvre des moines du moyen âge. A force de les retoucher, nous en devenons vraiment les auteurs.

relâche et sans terme ce qui leur semble contraire aux règles de la prosodie.

Je ne confonds pas ces deux marches. La première me paraît aussi vaine et aussi dangereuse que la seconde est sensée et peut quelquefois être utile. Mais la vérité de l'une et de l'autre me paraît douteuse ; et les connaissances que l'on veut fonder sur les principes de la métrique, particulièrement sur la distinction des longues et des brèves prosodiques, me semblent d'autant plus incertaines, que cette quantité, comme je l'ai dit souvent, n'avait elle-même aucune réalité physique et pouvait changer, selon le caprice du poëte ou de l'acteur qui récitait les vers.

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