‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 60 sur 82 · PERSISTANCE DE L'ACCENT. DISPARITION DE LA QUANTITÉ PROSODIQUE · texte numérisé non relu

PERSISTANCE DE L'ACCENT. DISPARITION DE LA QUANTITÉ PROSODIQUE

§ 63. ARTICLE IMPORTANT DE M. LITTRÉ. DISPARITION DE LA QUANTITÉ PROSODIQUE.

M. Littré, de l'Académie des inscriptions et belleslettres, et si connu par ses travaux comparatifs sur les langues néo-latines , après avoir cru longtemps à la réalité de la quantité grecque pendant les beaux siècles littéraires, l'abandonne enlîn dans des termes qu'il est bon de rappeler et de discuter. Le Journal des Débats du 13 mai 1865 contient de lui un long article, oîi, à propos d'une question un peu éloignée, il parle de la

quantité prosodique cliez les Grecs. Voilà ses propres paroles que je mettrai entre guillemets, parce que j'aurai ensuite à y ajouter quelques éclaircissements.

« Ici se présente un phénomène digne de remarque. Les langues issues du latin, l'espagnol, le français, l'italien , ont toutes éteint la quantité pour laisser à l'accent la domination exclusive du mot ; non pas que ces langues n'aient point des longues et des brèves; mais chez elles toute syllabe accentuée équivaut à une longue, contrairement à l'usage ancien qui permettait que l'accent se plaçât sur une brève. » — On voit que M. Littré croit que la quantité prosodique entraînait la quantité réelle correspondant à son nom. De là pour lui une difficulté considérable et la croyance que cette quantité a dû s'éteindre à une certaine époque. Pour moi qui crois que la quantité prosodique n'a jamais été qu'une règle de compte , c'est-à-dire une simple évaluation , je ne pense pas que les langues aient en cela changé le moins du monde. Il n'y a de perdu que le calcul des syllabes.

« Le romaïque, resté si archaïque en tant de points, est moderne en celui-ci. Il abrège les syllabes non accentuées, bien qu'elles soient longues dans le grec ancien, et de avôpojTCoç qui a l'accent sur àv, il fait avôpoTcoç, abrégeant 6po, parce que celte syllabe n'est pas accentuée. » — Les anciens Grecs faisaient la même chose. Ne savons-nous pas que chez eux comme chez nous, l'accent allongeait réellement la syllabe (p. 54). Ils prononçaient donc àvôptoTTou, àvôpcoTvw, avec l'oj long, parce qu'il portait l'accent : mais au nominatif et à l'accusatif avOpwTToç, av6po)7rov , ils abrégeaient la seconde syllabe comme le font les Grecs modernes.

« Ceci, dit M. Littré, n'est pas sans conséquence. Le vers grec et latin est fondé sur la quantité , c'est-à-dire

qu'un certain nombre de longues et de brèves, disposées suivant un certain ordre, le constituent. Or, le grec moderne, abrégeant toutes les syllabes longues qui ne sont pas accentuées, pècbe contre cette constitution môme et fait disparaître un des éléments de la versification classique. Il y a là une discordance qu'on ne peut nier, un problème de prononciation qui n'est pas résolu. » — Je ne pense pas qu'il y ait discordance; il y a seulement, selon moi, confusion de la quantité prosodique avec la quantité réelle. La quantité prosodique n'étant rien en soi, ne fait rien au vers que de régler sa mesure. Elle le retient entre certaines limites que l'oreille saisit assez bien ; mais ce n'est pas elle qui fait l'harmonie du vers; ce sont les accents qui s'y trouvent ou le rhylhme qui en résulte. Il n'y a donc pas réellement de problème. On avait autrefois une certaine façon de mesurer les pieds; on en a aujourd'hui une autre : qu'y a-t-ilde plus ordinaire et de plus simple? Si la mode s'introduisait chez nous de supprimer tous les e muets, de contracter toutes les diphthongues, il en résulterait un petit changement dans le calcul et la composition de nos vers : le principe de la versification n'aurait pas changé pour cela.

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