‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 61 sur 82 · ESSAI DE CONCILIATION DE L' ACCENT ET DE LA QUANTITÉ PROSODIQUE · texte numérisé non relu

ESSAI DE CONCILIATION DE L' ACCENT ET DE LA QUANTITÉ PROSODIQUE

« Quelques érudits prétendent qu'avec l'exercice on peut parvenir à accentuer une syllabe sans l'allonger. Était-ce, en effet, de cette façon qu'Athènes et Rome levaient une difficulté qui leur est commune? Je suis porté à croire que non, quand je considère la force de l'accent dans les langues modernes , et quand je re-

connais qu'il a abrégé les longues aussi bien dans le latin par l'italien que dans le grec par le romaïque. » — La conciliation proposée ici peut se faire sans doute, elle n'est même pas difficile pour un musicien : mais elle est si peu naturelle que jamais un peuple parlant sa langue n'a pu seulement y songer. Elle mène surtout à une prononciation si ridicule et si sotte, qu'il n'y a pas moyen, quand on l'entend, de croire qu'elle ait jamais été admise. Quant à la force de l'accent et à son action sur la valeur des syllabes, ces considérations ne manquent pas d'intérêt. Il faut pourtant avouer qu'elles n'auraient que peu de poids, si la longueur des syllabes pouvait, dans le langage ordinaire, ne pas dépendre de lui. C'est parce que l'accent allonge naturellement les pénultièmes ou antépénultièmes, qu'on peut conclure de l'italien au latin, du romaïque au grec ancien : parce qu'en effet les lois générales du langage étant partout les mêmes, on remonte légitimement de la prononciation des enfants à celle des pères ; particulièrement quand les témoignages reçus des pères confirment ce jugement.

« Je suis porté à penser que cette prépondérance de l'accent s'exerçait en Italie et en Grèce bien avant le temps oii les grammairiens crurent utile de noter cet accent que la langue donnait aux mots. » — Ce n'est pas assez d'être porté à le croire, on est formellement sûr qu'il en a été ainsi ; d'abord parce que les grammairieas ne notent les modifications de la voix que quand ils les ont distinguées et fait reconnaître, ce qui n'a jamais Heu que fort tard ; ensuite parce qu'il est impossible de concevoir une langue sans accentuation, qu'on a accentué la langue grecque dès qu'on l'a parlée , et que les grammairiens n'ont paru que bien des siècles après la naissance de la langue.

« A cela une objection considérable se présente immédiatement, c'est que le vers ancien est fondé non sur l'accent, mais sur la quantité, et qu'il témoigne de la prépondérance de la quantité sur l'accent que je prétends , au contraire , avoir été [)répondérant sur la longueur et la brièveté des syllabes. » — Nous retombons ici dans la confusion de la quantité prosodique avec la quantité réelle. Celle-ci est la seule qui puisse inlluer sur l'barmonie du \ers. L'autre n'est qu'une convention grammaticale sans aucune valeur pbonique quand la quantité réelle ne s'accorde pas avec elle. Les vers existaient depuis cinq ou six cents ans quand les grammairiens ont eu l'idée d'y appliquer cette mesure tout artificielle qui constitue la prosodie antique. Les deux cboses , l'accent et la quantité prosodique , peuvent fort bien exister ensemble. Elles ne se contrarient que quand, en prononçant le nom de quantité prosodique, on entend la quantité réelle.

Page 1