‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 62 sur 82 · ORIGINE DES VERS ANCIENS · texte numérisé non relu

ORIGINE DES VERS ANCIENS

« Cette objection, continue M. Lillré, est incontestable ; mais il faut se rappeler que le vers grec (le vers latin n'a rien d'ancien et est une importation due aux lettrés) appartient, non pas à cette antiquité moyenne dont je parlais tout à l'heure, mais à une antiquité bien autrement reculée, celle des temps homériques. Que s'est-il passé alors ? A cette origine l'accent était-il faible et la quantité forte , de sorte que le vers s'est constitué d'après elle ?» — Je ne saurais rien accepter de tout ce que je vois ici. Si je ne me trompe, c'est tout le contraire qu'il faudrait dire. Je vais reprendre successivement et examiner toutes ces propositions.

«« Le vers latin n'a rien d'ancien. » — Quel vers latin? Les vers saturniens remontent à peu près aussi haut que les vers d'Amphion et de Linus. Ils sont donc aussi anciens pour le moins que nos plus anciens vers grecs.

« C'est une importation due aux lettrés. » — Je ne le crois pas. Ces lettrés ou Ennius, si on veut un nom propre, ont introduit à Rome la métrique grecque (p. 8 7) : mais le vers, comme vers, existait. La métrique grecque en a régularisé la cadence : elle ne l'a pas créée.

« Le vers grec dont il parle est celui des temps homériques. >> — Qui peut savoir aujourd'hui ce qu'était le vers des temps homériques, et à plus forte raison celui des temps antérieurs? On ne peut faire làdessus que des conjectures; et la moins vraisemblable est assurément qu'à cette époque c'était la quantité prosodique qui le déterminait. Oh est la preuve d'une assertion aussi incroyable ? Les vers d'Homère n'ont été un peu connus et étudiés en Grèce qu'au temps de Pisisfrate, à peu près à l'époque où Simonide, par l'invention de V-r\ et de l'w, distinguait solidement les e et les 0 longs. Je ne sache pas qu'avant ce temps-là il soit aucunement question d'une quantité prosodique formellement établie. C'est donc une création très-tardive des grammairiens grecs. N'y a-t-il pas un abus singulier à la faire remonter comme doctrine à cinq siècles plus haut ?

« Que s'est-il passé alors? » — Je crois qu'il ne s'est rien passé. La langue et les vers sont restés au fond ce qu'ils étaient. Seulement, les règles de la versification sont devenues un peu plus sévères et mieux déterminées.

« A cette origine l'accent était-il faible et la quantité forte, de sorte que le vers s'est constitué d'après elle ? »

— Le vers s'est constilué en Grèce, comme partout, par une certaine égalité de rhythme, SimilUer decurrentium spatiorum observationc (p. 74), c'est-à-dire au fond, |);ir un certain nombre d'accents ou de pieds rliytliluiques. Il est impossible, quand on veut se faire une idée nette du vers en général, et indépendamment des règles spéciales qui le caractérisent dans tel ou tel système, d'imaginer au Ire chose. Quant à la quantité prosodique, qui n'est que la qualité spéciale du syslème grec, bien loin d'être forte, elle n'existait pas du tout ; et le vers ne s'est pas constitué d'après elle, c'est elle qui s'est constituée d'après les vers, puisque les premières notions de quantité iH'osodique qu'on ait eues en Grèce, sontde cinq siècles postérieuresaux vers donnés comme ceux d'Homère.

M. Littré continue : « Le chant musical (les anciens vers étaient toujours chantés), a-t-il imposé la règle des durées au lieu de se soumettre à celle des accents? »

— Le chant musical, celui qui consiste dans la juste intonation des notes de la gamme , est tout à fait hors de cause. Il n'existait probablement pas alors; dans tous les cas il n'est pas possible de prendre un art aussi compliqué que la musique et aussi éloigné de la nature, pour l'origine d'une déclamation beaucoup plus simple et plus facile.

« Les vers anciens étaient toujours chantés. » — Qu'entend-on par ce mot ? Il y a de l'abbé Dubos une dissertation très-solide où il prouve que chanter d;ms les écrits des anciens signifie déclamer et quelquefois môme parler tout simplement*. Quelle clarté peut-on tirer, dans une discussion, d'un mot si mal défini ?

« Le chant musical a-t-il imposé la règle des durées

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