HISTOIRE DE LA VERSIFICATION
Rien n'est, en effet, plus clair et plus net que l'histoire de la versification dans cette théorie *. Du quinzième au douzième siècle avant notre ère,
1. Voyez nos Thèses sur la métrique ancienne déjà citées plu-
eursfois et làRevuede l'instruction publique du 16 avril 1863.
Amphion et ses successeurs chez les Grecs, chez les Latins, les faunes et les interprètes des dieux (Vates), font des vers irréguliers dont la cadence est si vague qu'à peine les peut-on appeler des vers et qu'ils cessent certainement d'en ôtre à mesure que s'introduit un système plus régulier et plus sévère.
Du douzième au dixième siècle, invention chez les Grecs de i'épos ou vers héroïque. En quoi consistait-il à une époque où la prosodie n'existait pas ? Très-probablement, c'étaient des lignes d'une longueur à peu près égale, dont la cadence était déterminée par quatre ou cinq syllabes accentuées. C'est le vers qu'Homère et les Homérides ont employé, et qui n'avait pas alors, on peut en ôtre sûr, la correction prosodique que les grammairiens et les critiques alexandrins lui ont donnée plus tard.
Du dixième au septième siècle , détermination des principaux pieds de vers, au moins d'une manière approximative. Vèpos est réglé à six pieds et devient ainsi l'hexamètre. On invente le pentamètre ou vers de cinq pieds. On invente aussi le vers ïambique, plus libre que les précédents et qui se rapprochait davantage de la prose ou du discours familier. Les pieds dont il s'agit, consislaient-ils alors dans les arrangements convenus de brèves et de longues ? Je ne le crois pas du tout, puisque la prosodie n'existait pas. On distinguait des vers d'espèces différentes comme on distingue chez nous, à la simple audition , un alexandrin d'un octosyllabe, sans en connaître ni les règles, ni la mesure exacte. Les pieds grecs, si leur nom existait alors, devaient être fort arbitraires, et consister plutôt dans le rhythme des mots que dans leur mètre.
Au sixième siècle, Simonide invente l'ri et Tw et par là distingue nettement des syllabes brèves et des Ion-
gués. Pisistrate fait recueillir les chants attribués à Homère. La prosodie grecque s'établit et formule petit à petit des règles positives. Les grammairiens et les scholiastes les appliquent aux chants d'Homère qu'ils corrigent en conséquence pendant un millier d'années, pour arriver à l'édition que nous avons aujourd'hui, qui ne fut définitive qu'aux troisième et quatrième siècles de notre ère ^
Deux siècles environ avant J. C, Ennius transporte la métrique grecque à Rome : mais par lui et par ses successeurs, grâce à la régularité de l'accentuation latine, les vers, en particulier les hexamètres, se perfectionnent sensiblement. Les accents y sont presque sans exception au nombre de cinq; les césures tombent plus juste, et les fins de vers surtout reçoivent une forme cadencée tout à fait agréable à l'oreille et presque aussi reconnaissable que la rime l'est chez nous.
Dès le cinquième siècle de notre ère, l'appréciation des longues et des brèves prosodiques était perdue pour le peuple, en supposant même, ce qui est bien douteux, qu'elle lui eût été autrefois sensible. Les érudits seuls s'en souvenaient; et déjà dans les chansons latines, on remarquait au bout des vers populaires, des voyelles semblables ou consonnantes, premier rudiment de nos rimes.
Au dixième siècle, à la mesure conventionnelle de la prosodie grecque ou latine, le sentiment populaire avait substitué la mesure plus naturelle et plus sensible du compte des syllabes dans les vers de quatre, de cinq et de six pieds. On avait aussi universellement admis la rime ou au moins l'assonnance. De plus on avait marqué dans les vers de dix et de douze syllabes
1 . Ficker, Histoire abrégée de la littérature classique ancienne,
t. I, p. 28. trad. de M. Theil.
certaines césures qui y sont restées et les déterminent encore. Cependant il y avait dans cette versification des licences énormes que le temps devait corriger.
C'est ce qui eut lieu à la fin du seizième siècle. Malherbe, né à Caen en 1555, appliqua si sévèrement et si heureusement les règles trouvées par d'autres avant lui, qu'il fixa, on peut le dire, nctre métrique, et qu'on n'a pas, depuis son époque, ajouté de règles importantes à celles que son exemple avait définitivement établies.
Telle est en bref l'histoire de la versification. On voit que le principe cn'cst toujours le même : c'est une certaine régularité dans le rhythme. Les conditions qu'on ajoute ou qu'on modifie successivement constituent pour chaque nation sa métrique particulière. Elles font aux diverses époques la régularité des vers, et en perfectionnent, si l'on veut, la cadence, mais ne la créent pas, cette cadence venant toujours de l'égalité ou de la quasi-rgalité du rhythme.