SOUBCE DES ERREURS. L'ABBÉ DUBOS
Après cet examen détaillé de quelques théories d'auteurs graves, rappelons et discutons les pensées isolées de quelques humanistes. Nous verrons avec quelle faci-
lité l'on se trompe, quand, par suite d'idées préconçues, on ajoute à ce que les anciens nous disent, ce qu'ils ne disent pas et qu'on imagine.
L'abbé Dubos si connu par ses Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, a consacré à la musique et à la danse des anciens dans leurs représentations théâtrales, une dissertation faite avec beaucoup de soin et de sagacité, où il a l'occasion de parler de la quantité prosodique. Il y soutient l'opinion commune que la voyelle longue prenait juste autant de temps que deux brèves ; mais pour arriver là, il est obligé de faire ce qu'on a fait au seizième siècle, d'ajouter cette idée au texte de son auteur qui ne dit rien de semblable. Voici ce texte. Il est de Quintilien dans son Institution de l'Orateur (IX, iv, n° 47). Longam esse duorum temporum, brevem unius, etiam pueri sciunt. Dubos traduit trèsexactement : « Les enfants mêmes n'ignorent pas que la longue vaut deux temps, et que la brève n'en vaut qu'un. » Mais il ajoute œ que deux syllabes brèves ne devaient point durer plus longtemps dans la prononciation qu'une longue, et qu'une syllabe longue devait durer autant que deux brèves. » — C'est ce que Quintilien ne dit pas du tout. Son expression se prête parfaitement à l'idée que les longues et les brèves sont des valeurs de compte employées pour apprécier les vers, et c'est ce que nous disons comme lui. Dubos passe de cette appréciation prosodique des syllabes à la réalité des valeurs indiquées par leur nom. C'est une idée qu'il ajoute à celle de son auteur. Je n'insiste pas sur les conséquences de cette opinion, sur ce qu'elle supprime, comme nous l'avons vu, toute lenteur et toute rapidité dans le discours ; qu'elle contredit l'accentuation; qu'elle suppose surtout cette prononciation ridicule où l'on pourrait battre des mesures ou
(les demi-mesures sur chaque syllabe. Je me borne à remarquer que Dubos attribue àUuiulilien ce qui n'est pis dans Quintilien. Il a entendu par brèves et longues une certaine réalité de prononciation qui n'est pas du tout dans le texte latin; et il l'y suppose pour ne pas iiiodilier sa propre pensée.
§ 69. M. DCBXER.
M. Dùbner écrit dans son excellente Grammaire élémentaire et pratique de la langue grecque (§11) : « Il est nécessaire que les élèves s'habituent dès le commencement à faire entendre dans chaque mot la syllabe accentuée.... Cela est très-facile pour les syllabes longues, mais les syllabes brèves qui sont accentuées présentent quelque difficulté; cependant l'organe flexible des jeunes gens ne tardera pas à la vaincre.... Dans les langues modernes, l'accent tonique rend longue la syllabe sur laquelle il est placé, quoique la syllabe soit brève de sa nature. En grec et en latin, la voyelle doit rester brève, malgré l'énergie plus forte avec laquelle elle est prononcée.... L'accent doit toujours être entendu, mais il ne doit jamais altérer la quantité. » — Il n'y a dans toute cette recommandation qu'un reflet des théories d'Hermann. Nous savons positivement que l'accent chez les anciens allongeait les voyelles brèves et que l'inaccentuation abrégeait les longues. Ainsi les préceptes donnés ici sont diamétralement opposés à ceux qui nous sont restés des Grecs et des Latins.
D'un autre côté y a-t-il rien de plus singulier que de voir un moderne recommander d'observer exactement la quantité prosodique, quand les grammairiens
grecs et latins, traitant de la prononciation de leurs langues, n'en disent pas un mot ; et ne parlent absolument que de l'acnentuation'?
Enfin ne savons-nous pas qu'il n'y aurait rien de plus pitoyable qu'un langage où l'on voudrait s'astreindre à prononcer les syllabes selon la valeur que la prosodie leur assigne. La règle de M. Dûbner, si elle était observée, n'aboutirait qu'à rendre plus ingrate encore l'étude du grec. Mais on ne l'appliquera pas, nous pouvons en être sûrs; et il ne reste de sa phrase qu'un bon conseil, c'est celui de porter l'intensité de la voix où se trouve l'accent tonique. Cette habitude aurait en effet deux grands avantages : celui de faire conserver au grec l'hannonie rhythmique qu'il avait autrefois, et celui de nous apprendre où doit se placer l'accent dans les mots que nous aurions l'habitude de prononcer.
Le même helléniste, dans le savant article Métrique que j'ai déjà cité de lui (p. 170) et où il n'a d'autre tort que de suivre avec trop de confiance les idées de G. Hermann, me paraît imiter mal à propos les hardiesses de ce métricien, quand il écrit (p. 388) : « Le pentamètre (qui doit ce nom à une fausse division des pieds)...* — Cette parenthèse est beaucoup trop sévère. Le vers pentamètre a été parfaitement nommé, puisqu'il comprend cinq pieds. Il est bien vrai que ces cinq pieds ne représentent pas (surtout chez les Latins) son harmonie sensible; mais les anciens n'ont jamais prétendu l'exprimer par le nom qu'ils donnaient aux vers. L'hexamètre lui-même ne la représente pas du tout, puisqu'il n'y a presque jamais chez lui que cinq pieds sensibles, c'est-à-dire cinq pieds rhythmiques ;