‹ L'Harmonie du langage chez les Grecs et les Romains, ou, Étude sur la prononciation de la prose élevée et des vers dans les langues classiquesChapitre 71 sur 82 · M. VINCENT. M. ROSSIGNOL · texte numérisé non relu

M. VINCENT. M. ROSSIGNOL

M. Vincent de l'Académie des inscriptions et belleslettres, a écrit, dans le Correspondant du 25 novembre 1854 (p. 216, 217), « que pour retrouver l'harmonie constitutive des vers anciens, il faut chercher à en retrouver le rhythme uniquement dans la mesure ou la quantité des syllabes, et nullement dans l'accent. » — Ces derniers mots prouvent que M. Vincent n'a pas lu avec l'attention que celte question exige, Ifis rhéteurs ni les grammairiens grecs ou latins qui disent tous le contraire. Ils montrent au^si qu'il ne se rend pas bien compte des éléments harmoniques de la voix humaine, puisqu'il veut retrouver le rhyîhme dans ce qui ne le produit pas, dans les rapports de durée. S'il y a quelque chose d'évident pour nous, c'est que le rhythme vient des temps qu'eu musique on appelle forts alternant avec ceux qu'on nomme faibles. Cette condition n'était pas moins cer-

taine pour les anciens que pour nous. Arislide Quintilien déclare que le rhythme a son essence dans les

arsis et les thùsis, tov (jlÈv ^«Ofiov tv apoîi xal ôéasi i^,v

oùai'av £xeiv'; et tous les métricicns et rhéteurs disent la même chose avec plus ou moins de netteté. Les longues et les brèves sont donc en tièrement étrangèresau rhythme ; et quant à l'harmonie du discours mesuré ou non mesuré, nous savons qu'elles lui donneraient la tournure la plus ridicule et la plus insupportable, si quelqu'un voulait observer en parlant cette proportion du simple au double que la métrique ancienne posait en principe.

M . Rossignol, membre aussi de l'Académie des inscriptions et belles-lettres a inséré dans le Journal général de l'Instruction publique de imUei h novembre 1859, une critique fort amère de la traduction de Platon par M. Cousin. Cette critique a été examinée à son tour dans la Revue de r Instruction publique du 22 décembre de la même année, et on y a noté justement un point qui touche à la question présente. Il s'agit du mol atticisme. Pour presque tout le monde, c'est dans le langage une politesse élégante qui était particulière aux Athéniens. Pour M. Rossignol, ce sont des formes non définies où chacun peut selon le caprice du moment admirer tout ce qu'il veut. De là l'exaltation arbitraire du texte original, et le mépris également arbitraire de la traduction qui en est donnée. M. Rossignol cite par exemple une petite phrase du dialogue de Phèdre. 11 reconnaît qu'elle est bien traduite quant au sens; mais il croit découvrir dans le texte deux adverbes mis en saillie par Platon . « La moindre attention, dit-il, suffit pour découvrir entre les deux membres de cette phrase une

1 Thèses supplémentaires , etc., n" IV, p. 50.

opposition symétrique, et dans le second membre une correspondance de sons entre oOoauwç et àu.bxrfé-Ko}^. Or de pareils artifices ne sont point indifférents. » — Je le veux bien : mais avant tout, ces artifices existent-ils? Nous ne savons pas prononcer le grec : affirmer qu'il y a là une correspondance de sons vraiment sensible, c'est d'autant plus hardi que le fort de la voix porte dans le premier adverbe sur la dernière syllabe [aw:; et dans le second sur la pénultième yi dont le son n'y ressemble en aucune façon. De plus ces mots ne sont pas du tout placés de même dans leurs phrases respectives le dernier termine absolument sa section, l'autre n'est que l'avant-dernier mot de la sienne et par conséquent n'appelle que médiocrement l'altention : de sorte que celui qui les remarque et croit devoir les opposer l'un à l'autre, est certainement tout seul de son avis.

Tel est l'inconvénient du parti pris de tout admirer quelque part. On y va chercher et en cas de besoin on y invente des qualités que ne reconnaissait aucun de ceux à qui les discours s'adressaient. Les auteurs mêmes ne se doutaient pas des mérites que leurs prêtent les commentateurs, à qui il faut toujours appliquer ce mot de Rabelais dans le prologue de son ouvrage : « Croyez-vous en vostre foy qu'oncques Homère escripvant Iliade et Odyssée, pensast es allégories lesquelles de lui ont calefreté Plutarque, Herachdes Ponticq, Eustathie, Phornute? »

M. Rossignol dans une pièce plus ancienne, dans une dissertation sur le vers dochraiaque insérée dans la Gazette de V Instruction publique du 30 mai 1846, pousse bien plus loin encore l'abus des idées d'Hermann, et attribue à la quantité prosodique des syllabes une puissance qu'on peut dire inconcevable. Il écrit à propos de l'antispaste qui se compose de deux longues

entre deux brèves ou d'un ïambe et d'un trochée (p. 62) : «L'antispastecst formé de deux rhylhmes opposés : ce sont on effet deux forces qui se rencontrent et se brisent avec éclat. Mais leur violence s'amortit dans le choc, et l'antispasle, après avoir commencé sans bruit, s'éteint dans le silence. Aussi est-il le rhytlimede toutes les situations oia il y a lutte, antagonisme, épuisement d'efforts, oîi l'àmc se prend d'abord avec ardeur à quelque résolution, la quitte ensuite pour en poursuivre une autre, et finit par s'avouer vaincue en restant incertaine. »

Oui croirait qu'il y eût tant de choses dans deux brèves entourant deux longues? Mais en vérité les antispasles ne sont pas rares en latin ni en grec. En voici quelques-uns : T£Ti|jLir)xa, T£Ti|jLr,xe, j'ai, il a honoré ; èSiriXoïïfjLEv, nous montrions : et en latin àmârêmus, àmarêtïs, mônêrémûs môncrcth, umâvïssëm, àmâvïssët et tant d'autres. Ne serail-il pas fort dilticile de montrer sur chacun de ces mots, ces oppositions merveilleuses qu'on nous annonçait tout à l'heure, la lutte, l'antagonisme, l'épuisement d'efforts, les résolutions successivement prises et quittées par l'âme qui reconnaît enfin sa défaite?

M. Rossignol ne s'en tient pas là. Après avoir décrit l'antispaste comme nous venons de le dire, il passe au dochmius ou dochmiaque, pied pentasyllabe, qui diffère du précédent en ce qu'il y ajoute une syllabe longue. Voici ses paroles : « Le dochmiaque ajoute seulement une syllabe longue à l'antispaste; mais cette addition suffit pour lui communiquer un caractère particulier. Au moment, en effet, où l'antispaste s'éteint, le dochmiaque se ranime par un élan subit, et cette dernière arsis allant se joindre à la thèse (thésis) initiale, présente l'image d'une vicissitude perpétuelle. Aussi le doch-

miaque est-il le rhythme de toutes les situations où les sentiments se heurtent avec violence et ne paraissent faiblir que pour se fortifier, où l'ame puise sans cesse en elle-même une énergie nouvelle pour la dépenser dans une incessante agitation. »

Je crois qu'il faudrait pour établir solidement cette doctrine, outre le témoignage des anciens, un nombre considérabled'exemples d'un sens parfaitement certain; et on aurait bien de la peine à les trouver. Eu attendant il y a en grec et en latin des dochmius comme il y a des antispastes; par exemple devant une consonne, £H|jL(ojjL£8ov , nous étions honorés tous deux, oeûtjXojco[Aai je me serai montré ; en latin àmârémîni, mônérémïm, etc. Pourrait-on nous montrer sur ces mots l'expression de ces sentiments, de ces situations plus ou moins violentes qu'on vient d'énumérer si complaisamment?

Il y a plus : la simple conjugaison amaremury amareminif amarentuTy passe de l'antispaste au dochmius, et revient à l'antispaste. Est-ce que dans le passage de la première personne à la seconde et de celle-ci à la troisième, il y a vraiment cette différence d'intention ou de volonté, cet abattement d'abord, puis ce redressement courageux du dochmius, et de nouveau l'abaissement désespéré signifié par l'antispaste? Ce serait quelque chose de bien inouï assurément, et de bien contraire à l'idée que nous nous faisons de la conjugaison. C'est dans tous les cas une preuve des erreurs où l'imagination nous entraîne dans ces matières quand la raison seule devrait s'v faire entendre.

Page 1