‹ L'hégélianisme et la philosophieChapitre 21 sur 29 · DEM. J A N B T · texte numérisé non relu

DEM. J A N B T

iiialheui'èax prisonniers dont • nous parle Platon , et si quelqu’un, pour me donner une idée de la sagesse, de la beauté et de l’harmonie qui éclatent au dehors, et m’engager ainsi à sortir de ma prison, jetait dans la caverne ou un tigre, ou un serpent , ou un mollusque, il me semble que j’aimerais mieux passer le reste de* mes jours dans ma prison, qu’en sortir pour jouir d’un tel spectacle et d’une telle société. Mais si 'au lieu de m’envoyer ces messagers J et de me donner un avant-goût de ce qui m’attend 'au dehors, l’homme qui prend pitié de mon sort ouvrait les portes de ma prison toutes grandes, et qu’il étalât à mes yeux les merveilles de la création entière, et l’éclat de la lumière , et les mouvements des astres , et les plantes, et les animaux et l’homme, et la proportion et l’ordre qui régnent dans toutes ces choses, oh! alors je sortirais au plus vîte de la caverne, et je ne cesserais pas de rendre grâce à celui qui serait venu m’apporter ma délivrance. Et si je rencontrais ensuite le tigre , ou le mollusque , ou d'autres êtres semblables, je me dirais d’abord, que sans doute la beauté et la raison ne brillent pas beaucoup dans ces êtres, mais que ce ne sont là probablement que des tâches qui disparaissent dans une œuvre aussi vaste et aussi prodigieuse , ou bien encore que ce ne sont peut-être pas des tâches, mais qu’elles apparaissent ainsi à mes yeux qui, habituées à l’obscurité de la caverne, ne savent distinguer les objets, ni les voir sous leur jour véritable. Et à mesure que mes yeux s’habitueraient à la lumière , je pourrais discerner plus distinctement les choses, et y découvrir plus de beauté et de raison que je n’y en avois vu d’abord;

CRITIQUE

(le sorte que , tout en préférant la société des âmes et de mes semblables, ou de la science, de la beauté et de la vérité éternelles , je me plairais à m’entretenir par-fois aussi avec les tigres , les lions et tous

CCS monstres qui m’avaient causé d’abord une si

grande frayeur.

Or, c’est précisément le premier procédé qu'emploie M. Janet. Il prend Vêtre , le non-être et le devenir',

et il nous les jette dans la caverne. Il prend, veux -je

dire, ces déterminations, il les détache du tout, sans les entourer d’un peu de cette liimicre réfléchie qu’elles reçoivent de ce tout dont elles font partie. Car, de même que dans une statue, ou dans une œuvre quel conque on n’entend 'bien et complètement une partie qu’en la rattachant au tout , ainsi dans la logique hégélienne on n’entend bien Vêtre, le non-être etc. qu’en les rapprochant des autres parties de cette œuvre et de l’œuvre entière. Mais M. Janet s’attache à Vêtre et au non-être , et c’est sur eux qu’il dirigf( et concentre ses attaques, croyant même pouvoir se dispenser d’entrer dans quelques considérations, soit sur la logique en général , soit sur la logique hégélienne en particulier pour en bien fixer le sens et le portée , et le rôle qu’elle joue dans la science et dans les choses; considérations indispensables pour entendre soi-meme cette logique , et pour la faire entendre aux autres; de sorte que, le lecteur qui ne connaît de la' doctrine de Hégol que ce que M. Janet lui en apprend doit désirer, j’en conviens, de rester dans la caverne plutôt que d’on sortir. Et c’est ce que je ferais moi-même à sa place. Mais c’est là un point sur lequel je n’insisterai pas ; car, je le

D ^ H. JANET

répète , je veux suivre M. Janet sur le terrain qu’il a lui-même choisi, et où nous trouverons aussi la îustification de ces remarques.

Nous avons l’être, le non-être et le devenir, et c’est dans ces trois termes que nous devons ici circonscrire la discussion. Je dis d’abord, que M. Janet n’a pas entendu le sens de ces trois termes , parcequ’il n’a pas, entendu le sens général de la logique hégélienne. Par où dois-je commencer? Suivons une marcho rétrograde, et au lieu de commencer par l’être commençons par le devenir. Qu’est-co que le devenir pour jVI. Janet? « Non-seulement, dit-il, ce ne peut être que par une sorte de juxtaposition artificielle , et si j’ose dire, par rencontre, que l’on peut passer de l’etre et du non-être au devenir, mais j’ajoute ^ qu’il y a dans le devenir un élément qu’on n’obtiendra jamais par la comparaison de l’être et du nonêtre: c’est le mouvement » (1). Mais point du tout, point du tout, M. Janet. Le mouvement et le devenir sont deux choses parfaitement distinctes; et vous qui paraissez n’entendre ni la logique, ni ce que c’est que connaître systématiquement , vous ne confondez rien moins que la logique et la nature; vous transportez dans la logique les déterminations do la nature, le temps, l’espace, le mouvement etc., et vous tombez ainsi dans une confusion analogue à celle où tomberait le mathématicien qui confondrait les mathématiques pures, et les mathématiques appliquées, et qui transporterait dans la quantité pure les déterminations propres de la matière. Car le devenir

(I) Ch. III, S 2, p. 353.

CRITIQUE

dont il s’agit 'ici, c’est >- le devenii' dans sa nutiou logique, c’est le devenir en dehors du temps, de l’espace et du mouvement proprement dit. Et ce qui devient, ce n’est ni le temps, ni le'' mouvement , ni la matière etc., mais Fêtre et le non-être purs, lesquels ne deviennent pas ici dans la spltère i de la nature, mais dans celle de’ la logique; et ce qu’ils ■ deviennent) ce n’est ni le temps, ni la matière; mais' la( qualité, la quantité etc. Ainsi le devenir n’est- pas plus ici le mouvement, que l’être n’est ni tel être, ni la matièr», ni l’esprit. Il y a, sans doute, du devenir dans W mouvement, comme les déterminations de la quantité, de la qualité' etc. se retrouvent dans la nature et dans l’esprit, mais le devenir n’est pas plus le mod' vement, que le cercle géométrique n’est le cercle matériel, ou que la quantité pure n’est la- matière, ou que le mouvement lui-même n’est dans la matière ce qu’il 'est dans l’esprit. Ainsi, tout ce passage et ce qui suit, c’est-à-dire, un dilemme où Mi Janet se demande si ' l’être est mobile ou immobile, porte à fau^j et n’a absolument aucun sens. Les catégories du mouvement et du repos sont des catégories qui n’appartiennent en aucune façon à, la logique, et les y introduire, c’est en appeler à l’expérience pour prouver au 'géomètre qu’il n’y a ni cercle, ni tangente, c’est tomber dans ce défaut qu’on rencontre dans l'exposition newtonienne du calcul de l’infini, et dont il a été question plus haut (1), c’est, en un mot, confondre les limites des êtres , et par-là s’interdire toute véritable connaissance. Ce qui a produit cette

(1) Ch. IV, p. 63.

DE M. 'JANET

illasioiii dans l’esprit de <M. Janet ce sont les mots. Comme il* y a dans l’exposition hégélienne , les temaes devenir, mouvemmt , déair etc. il ,a cru 4ju’il s’agissait ici du mouvement proprement dit, ne sc 'souvenant pas que le langage est un instrument inadéquat de .la pensée^. et ;qu’iLn’y a que la pensée qui entend la pensée. t£t> cependant la signification do ce mot se trouve. parfaitement définie' par la signification générale de la- logique de Hégel , par l’exposition hégélienne ..de, cette partie de la logique, et par .une note -que j’y ai, ajoutée .moi-même , pour mettre pré* aisément en garde le lecteur contre cette confusion dans, laquelle est tombé M. .lanet (1). Maintenant on pourra croire. que cette confusion n’est qu’acciden. telle dans sa critique. Elle ne serait qu’accidentelle, qu’elle serait ici très-grave, puisqu’elle porte sur un des; trois termes essentiels de la discussion. Mais c’est encore pis si nous prenons un autre de ces trois termes , Vêtre , par exemple. Il faut voir dans quel dédalel inextricable de raisonnements M. Janet s’engage à cet égard , sans se rendre, compte ni du, point de départ ni du point d’arrivée. Ainsi , il veut prouver entre autres choses, qu’il n’y a pas de connexion nécessaire entre, Vêtre.-, le non-être et \q devenir. Voici comment il raisonne. « Je vais plus, loin , dit-il , et j’afiBrmo que, je puis me foriner.au moins .deux idées de l’identité de l’être, et du non-être, sans penser au

, (1) Voij. Logique de Hégel, J 88, p, 21 Et d’ailleurs la différence et les rapports de la Logique , de la Nature et <le l'Esprit,’ je le.s ai à plusieurs reprises expliqués dans mon httroduclion à la Logique , et dans mon Introduction à la philosophie de Hégel. -,

jevenir. En effet, !•“ soit l’idée de l’être telle

que Saint Anselme et Descartes la posent dans 'le fameux argument ontologique, si profondément di> souté par Kant. Je suppose que Kant ait raison, et que je puisse concevoir l’être parfait comme n’étant pas, cet être conçu par moi ne sera-t*il pas identité do' l'être et du non-être ? 2‘“ Soit l’être parfait, l’en* realisÿimum des scolastiques. Cet être est, par hypothèse, parfaitement déterminé. S’il est déterminé , il est , comme dit Platon , autre que tout le reste; et autant il y a de choses différentes de l’être’, autant de fois l’être n’est pas. L’être parfait est donc à la fois l’être et non-être, et cependant n’est pas le devenir (1). » > '

Et d’abord, je ne relèverai pas tout ce qu’il y a de contourné, de forcé et de captieux à venir non* dire : voilà Dieu , ou l’être parfait. Eh bien ! si je suppose que cet être parfait, dont je ne détermine en aucune façon la nature, et que je me représente peut-être comme un être à peu près semblable à moi-même, si je suppose, dis-je, que cet être n'exiale pas, cet être sera par là-même l’identité de l’être et du noii-être. Quel peut être le sens de cet argument, l’être parfait seul peut le savoir. Mais ' passons. Je disais que M* Janet n’entend ni le point de départ ni le point d’arrivée. Le point d’arrivée est ici le devenir, puisqu’il veut démontrer que le devenir n'est pas la seule identité de l’être et du non-être , mais qu’on peut en concevoir d’autres. Nous avons vu comment il entend le devenir. Or, il se comporte à l’égard de l’être exactement de la même façon dont il s’est coin-

(I) Yoy. p. 34r

Page 1