LE H O X S E N S
lumière qui peut seule illuminer l’intelligence. J’ai vu que si l’on effaçait la pensée et l’idée dans le monde, tout devenait inexplicable, tout se couvrait de ténèbres , et le monde lui-même retombait dans l’antique chaos. J’ai vu que cette pensée qui est en moi, qui m’anime et me fait agir, est non-seulement la même pensée qui anime et fait agir tous les êtres pensants comme moi, mais qu’elle embrasse l’universalité des choses , et que c’est par elle , et par elle seule que je puis me mettre en communication avec les êtres , et que je puis connaître le fini et l’infini, le ciel et la terre, et les mouvements des astres, comme les mouvements qtii font battre mon cœur, ou le cœur d’un ciron. ïlnfin, lorsque j’ai voulu comprendre, ou reconstruire le passé, j’ai vu que ce passé, par là-même qu’il est l’œuvre de la pensée, ne pouvait être compris, ou reconstruit que par la pensée, et par la pensée qui s’entend elle-même, et qui en s’entendant elle-même peut seule entendre les œuvres de la pensée. Voilà ce que j’ai vu. Et en voyant ces choses, et en me tournant ensuite du côté do l’érudition, de cette érudition qui prétend se substituer à la science et à la philosophie, je l’ai vue plus vide et plus difforme que jamais. Car son objet, me suis-je dit, ou son résultat ne peut être que de pétrifier la pensée, de nous réduire à l’état d’automate ou de perroquet, ou de nous ramener, si c’était possible, à Job et à Salomon , frappant par-là non-seulement la science à sa racine, mais tarissant la source, l’aliment et la lumière de toute véritable érudition, s’il est vrai que l’érudition sans la pensée, l’érudition qui n’est pas éclairée , guidée et nourrie
ET l’ É R U D 1 T 1 O N
par la philosophie, ne peut être elle même qu’une lettre morte sans l’esprit , qu’un jeu , qu’un amusement qui, comme tous les amusements, pourra bien exciter un instaat les applaudissements de la foule, mais dont la foule elle même ne tardera pas à sentir l’inanité. Et s’il y a jonglerie, me suis-je dit encore, qui ait jamais paru dans la sphère de l’intelligence c’est bien celle-là. La sophistique ne niait pas au moins la pensée. Elle combattait la pensée par la pensée , et il y avait même dans ses arguments et dans ses recherches un principe qui stimulait la pensée , et la faisait entrer plus profondément dans la connaissance de sa nature: tandis que cette érudition qui prétend remplacer la science, nie, au fond, la pensée et la science, et, vue dans sa vérité et dans sa nudité , elle ne fait que mettre partout le fait à la place de la loi , la lettre morte à la place de l’esprit vivant.