I. - LA GRKGE, CENTRE NATUREL D'EXPANSION
La nature prédestinait la Grèce à devenir un grand centre d'expansion. Elle Ty prédestinait autant par l'heureuse
configuration qui en fait un trait d'union entre l'Europe et l'Asie que par la pauvreté même de son sol montagneux : ne pouvant nourrir la race vigoureuse et agile qui se multipliait sous son beau ciel, la Grèce s'allongeait et s'émiettait en îles comme pour indiquer à ses fils les continents voisins où ils pourraient, plus à Taise, développer toutes les ressources du subtil génie qu'elle leur avait formé. Quelle qu'eût été la race qui eût peuplé la péninsule hellénique, sa destinée était de s'annexer les continents qui limitent la mer qui la baigne : Grande Grèce et Asie grecque ne sont que Texpression historique de deux nécessités géographiques. Si la Sicile, la Crète et Chypre rapprochaient les Grecs
\. Sur la position de la Grèce «lans la Médilcrrarioe, voir A. IMiilippson, bas Miffelmeerf/ehief (3« éd., 1914) et P. Herre, Die Geschichfliche Enlwic/celunff (les Miltelineeres (1911). — []ï\ bon choix de cartes et de vues est rruni dans 1». Hevelli. L'Egeo nella storia (1912). — Sur la constitution HK'ine de la Grèce péninsulaire et de ses prolongements balkaniques, Neuniann et l^artscli, Physikalische Géographie Griechenlands (1885) et Cvijiç, Grundlinien (fer Géographie von Makeilonien, Epirus, Sord Alhanien (1908).
HEM-KMSATIf»N. 1
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des terres phéniciennes et africaines, si, de Sicile et de Grande Grèce, ils purent essaimer aisément vers les côtes ligures et ibères, c'est avec l'Asie que la nature leur offrait les liens les plus étroits : autant par la grande voie continentale de la côte de Thrace que par les routes maritimes de l'Archipel, le passage était trop facile pour n'être pas suivi par les peuples. Hellade et Asie, ces noms qui semblent se défier aujourd'hui, n'ont rien qui les oppose à l'origine; ils paraissent dériver de deux peuplades apparentées qu'on trouve simultanément, vers le xi^ siècle, sur ce détroit au nom caractéristique, Hellespont : là où les anciens voyaient le détroit où se laissa choir Hellé attirée par le dieu des mers, nous verrons « le passage des Hellènes ». On se rendra compte que l'unité établie par la nature entre les deux rives de la mer Egée n'a pas laissé d'amener
l'étabhssement, de part et d'autre, de populations homogènes et d'une civihsation similaire. Que la diffusion procédât par le nord de la mer Noire où aucune hmite naturelle ne sépare l'Europe de l'Asie, qu'elle se lit à travers les détroits si réduits qu'ils ont plus servi de trait d'union que de fossé entre les deux continents, qu'elle s'étendît à travers le pont multiple des lies qui, de toutes les pointes de la côte grecque, offrent un chemin naturel vers la côte anatohenne, de toutes façons, on peut dire que, malgré l'illusion que donnent les mers, l'Europe n'est guère plus séparée de l'Asie, depuis la Crimée ju^ qu'à la Crète, qu'elle ne l'est sur toute la frontière russe. Peuples et cultures ont suivi
les voies tracées par la nature.
Loin de séparer deux mondes différents, l'Egée et ses prolongements de la Propontide et du Pont ont vu,^ au cours de l'histoire, se développer sur leurs côtes une même aire de civilisation. A cette civilisation qu'on a nommée à juste titre égéenne, les éléments nouveaux que les Indo- Européens ont introduits du Nord, du xvi® au xii^ siècle, n'ont guère apporté des facteurs de différenciation; ils ont, bien plutôt, jeté des ferments nouveaux d'unité puisque leurs tribus se sont répandues également, de la
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région pon tique, vers les terres anatoliennes et vers les terres helléniques. Sous cette double action, une aire de culture s'est constituée qui, comme l'indique son nom de ihraco- phrygienne, a dominé également des bords du Danube et de la Morava à ceux du Sangarios et de l'Halys, régions qu'uniront de nouveau dans un même empire les Byzantins et les Turcs : car Byzance est la capitale naturelle d'un empire qui s'étend également à travers les Balkans et à travers l'Anatohe.
Le sentiment de cette unité existe encore, on le verra chez Homère. La guerre de Troie n'est pas, pour les anciens aèdes, une guerre nationale. C'est la suite d'une querelle intestine, un épisode des luttes féodales, comme le siège de Thèbes qui lui a servi, semble-t-il, de prototype ; même le siège de Troie paraît avoir été moins acharné à Porigine que celui de la capitale des Cadméens. Il fallut de longs siècles et le talent supérieur avec lequel cet épisode avait été chanté, pour qu'il cristalhsa autour de lui toute la matière épique ; ce fut seulement par le groupement de tous les exploits des chefs achéens autour du siège de Troie, que cet événement, de simple épisode dans l'étabhssement des Achéens en Eolide, s'est transformé en épopée nationale. Tous les ancêtres illustres dont on conservait la mémoire
dans la Grèce du viii^ siècle ayant été réunis autour des murs
de Troie, tous les adversaires qu'ils avaient eu à combattre, tant en Grèce que dans les îles et en Asie, y furent'pareillement assemblés. En même temps, la concurrence phénicienne et les grands empires mésopotamiens qui la protégeaient, empire assyrien d'abord, puis empire perse, créaient en Asie à l'hellénisme une redoutable opposition.
Dès le ixe siècle, les Phéniciens venaient disputer aux Grecs Chypre ou la Sicile tandis que les Assyriens arrêtaient, vers 700, les Ioniens en Cilicie ' dans une irrésistible
\. Voir l'article de L. W. King. Sennacherib and the lonians dans Journal of hellemc studies (1910). Jusqu'au temps de Sargon (v 7^0) les Assyriens paraissent avoir désigne les Grecs sous le nom de ladanana « Uanaens », ensuite sous celui àhunatia ou lavana a ioniens »
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poussée des Orientaux vers la mer Egée qui soumettra, deux siècles après, IMonie elle-même au roi de Perse. Ainsi, à l'époque où les chants homériques prenaient leur forme defmitive, l'Asie sémitique, profondément différente par la culture et l'esprit, s'ébranlait contre l'hellénisme dans un antagonisme que la conquête grecque même sera impuissante à réduire. Cet antagonisme naissant a marqué de son empreinte les poèmes homériques ; conçus avant qu'il ne se formât, ils ont été rédigés pendant qu'il se constituait • la guerre de Troie parut à la fois comme la genèse et le symbole de l'irréductible opposition entre TEurope et l'Asie.
Mais cette aventure humaine n'a pu modifier les lois de la nature. Si c'est, désormais, avec un sentiment hostile que les Grecs pénétreront en Asie, ils n'y pénétreront que plus avidement : aux besoins économiques qui les attirent s'ajoute le désir de compléter l'œuvre des conquérants de Troie.
îf. - LA CIVILISATION MINOENNt:, LES PEUPLES DE LA MER ET L'ARRIVÉE DES GRECS EN GRÈCE
Quand, vers 1370, des Indo-Européens, apparentés à ceux qui devaient devenir les Grecs, apparaissent pour la première fois dans l'histoire, sans doute disséminés alors dans la vallée de l'Euphrate, la mer Egée voyait, depuis un millier d'années, se développer une civilisation dont le contact allait, en peu de siècles, faire de ces guerriers barbares les héros d'Homère.
Grâce à l'action des conditions si favorables que la nature y a faites à l'homme, grâce aussi à l'influence de l'Egypte et de la Syrie ; la mer Egée avait vu, dès le début du Ille millénaire, la civilisation de la pierre polie, qu'elle partageait alors avec le reste du bassin méditerranéen précipiter son évolution. C'est là que l'étain, qu'il arrivât des bords de la Caspienne ou de ceux de la Manche, venait confluer avec le cuivre qui doit son nom à Chypre (cyprium) et dont la Crète et l'Eubée contiennent aussi des minerais.
1. Sur les synchronisnips entre le mon.lo ôgéen et rE^ynte voir en dermer heu, R. F humen, Zeit and Dauer der m^kenL.chenK.uL'Tm^^^^
LA CIVILISATION MINOENNE 5
Dans ces deux grandes îles de Crète et de Chypre — Keftiei Alasia des Egyptiens qui sont en relations avec elles depuis la VI® dynastie (v. 2500) — , la métallurgie du bronze active tous les autres progrès. A la fm du II I^ millénaire, les deux péninsules qui s'avancent l'une vers l'autre au nord de l'Egée — destinées à voir, mille ans après, les luttes de leurs guerriers couvrir les débuts de la Grèce d'une auréole impérissable — la future Thessalie et la future Troade ne connaissent encore que les armes de pierre, la poterie faite à la main et les cabanes de torchis ou de pisé. La Crète, elle, foyer de la civilisation égéenne, construit des palais dent la richesse ne le cède guère à celle des palais de la XII® dynastie d'Egypte avec laquelle elle échange ses produits : le labvrinthe de Minos à Knossos et le labvrinthe des Amenemhat et des Ousirtesen à Hawara s'élèvent à la même époque. Comme Sésostris (Ousirtesen), Minos dresse au-dessus des portiques de ses cours, jusqu'à trois étages desservis par tout un enchevêtrement d'escaliers et de couloirs ; à côté des grandes salles du trône et des
aires dallées entourées de gradins pour les courses de taureau ou les danses, les salles de bain et jusqu'aux lavaiories répondent à tous nos besoins d'hygiène. Fresques rappelant le naturalisme des peintures japonaises, reliefs en stuc peint dont le réalisme n'a pas été dépassé, pierres dures et gemmes, ivoires et stéatites d'une finesse de ciselure qu'on n'a retrouvée qu'à la Renaissance, céramique où tous nos amateurs de grès flammés et de faïences rares pourraient trouver des modèles, bijouterie aux éléments floraux, rehaussée d'émaux autant que de joyaux, que commencent à peine à refaire nos Lalique : tels sont les chefsd'œuvre dont les Minoens ornent leurs demeures pendant près d'un millier d'années *.
Cette merveilleuse civilisation minoenne, que les fouilles en Crète ont rendue au jour depuis vingt ans, n'a pas été
\. Sur les fouilles de Crète, les rapports et mémoires des fouilieurs sont peu accessibles au grand public (ceux des fouilieurs anglais, A. J. Evans en tôlo, le découvreur de Knossos, llogarlh et Bosanquet. dans VAnnual
qu'un de ces splendides météores qui disparaissent sans laisser de traces ; c'est elle qui a jeté l'étincelle sacrée au foyer hellénique. Malgré bien des avatars, la Grèce a recueilli son héritage : plus la science progresse et plus elle comprend que la Grèce ionienne est presque à la Grèce minoenne ce que la Renaissance italienne est à la civilisation gréco-romaine.
La civilisation minoenne aurait pu s'éclipser tout entière si elle était restée confinée dans son lie ; mais sa splendeur même n'a pu résulter que de l'afflux de richesses que crée un commerce singulièrement actif. Minos a dû établir sa domination dans l'Archipel ; les anciens se le rappelaient et montraient le grand justicier mettant un terme à la piraterie dans la mer Egée, colonisant les îles, étendant son influence de part et d'autre, des côtes d'Attique aux côtes de Lycie ; on parlait de ses expéditions contre Athènes et contre Mégare ; on montrait ses fils ou ses petits- fils s'établissant sur le littoral de Carie et de Lycie; il aurait trouvé la mort en poursuivant Dédale en Sicile. L'archéologie vient chaque jour confirmer ces traditions : la civilisation minoenne ne s'est pas seulement étendue aux Gyclades ; par elle, l'Egée a été dès lors, du xx^ au xvi® siècle, un grand centre d'expansion \
De la vSicile, où elle a des établissements durables, elle
a rayonné à travers l'Italie et jusqu'en Espagne ; par la
of the british School et dans le Journal of hellenic sludies ; ceux des fouilleurs américains. M"»» Boyd et Hall et H. Seager, dans les Transactions do rUniversiléde Pensylvanie;ceux des fouilleurs italiens, Ilalbhcrr, Savif?noni, Pernier, dans les Alti do rAcadéniie dei Lincei et \es Rendiconti de l'Institut Lombard). Mais il (existe déjà dexcellcnts aperçus d'ensemble : en français, S. Reinacli, La Crète avant l histoire (dans L'Anffiropolof/ie, 4902-4); Lagrange, La Crète ancienne (1008); B. Dussaud, Les civilisations préhelléniques dans le bassin de la Mer Egée (11)10: 2« éd. 1944); en anglais H. M. Burrows, The discoveries in Crète (1907): Boyd et Hawcs, Crète, the forerunner of Greece (1909) ; en italien, A. Mosso, Gli Scavi di Creta (2» éd. 1910) ; en allemand, R. von Lichtenberg, Die (igaische Kullur, (1911). De riches séries do pièces du Musée de Candie sont publiées par G. Karo et L. Pernier, Antiquités Cretoises {t albums ; 100 pi. 1911-:^, chez Maraghianni).
1. Sur la persistance des traditions minoennes dans l'helléDisme, lire un article suggestif de Sir A. Evans, Journ. hell. studies, 4912.
L EXPANSION MINOENNE 7
voie naturelle des fleuves qui descendent tant du plateau anatolien que du massif balkanique à la mer des îles, elle a pénétré au cœur de l'Asie Mineure et des Balkans ; remontant le Rhône, le Pô ou le Danube elle a, par l'apport de ses formes, porté à son apogée Part du bronze dans l'Europe centrale et occidentale. Que les voies commerciales qui aboutissaient sur la mer Egée venaient d'Ibérie, de Bretagne et du Khorassan, c'est ce que l'étain atteste ;
la liparite, l'ambre et la néphrite montrent qu'elles atteignaient les lies IJpari, la Baltique et, peut-être, la Chine. Même la Grèce ionienne n'a pas étendu si loin son action ; il faudra descendre à la civilisation hellénistique pour retrouver un pareil rayonnement *.
Nulle part, comme on doit s'y attendre, cette action n'a été plus profonde que dans les îles et sur les rives opposées
qu'elles unissent. Dès le début du xiv® siècle, de Troie à Rhodes et de Thessalie en Laconie, avec Mycènes et Tirynthe comme centres, les vieilles populations indigènes, qu'on peut sans doute appeler pélasgiques, voient des princes, économiquement sinon politiquement vassaux de la Crète, décorer leurs places fortes de tous les produits des artistes minoens. Bientôt, ces succursales deviennent à leur tour des centres de ravonnement secondaires. C'est telle qu'elle a été modifiée à Troie que l'influence minoenne
s'est répandue sans doute jusqu'à Ptérion, capitale du royaume hétéen du xv® au xiii® siècle, certainement jusqu'à Gordion, capitale du royaume phrygien qui lui succède du XII® au IX® siècle. C'est sous les espèces des copies ou des imitations faites à Mycènes que le même art se répand en Grèce, de Dimini à Vaphio et de Thorikos à Pylos. Ainsi succèdent au minoen le mycénien pour la Grèce, le troyen pour l'Asie Mineure.
Ce n'est pas seulement le rôle que vont prendre dans l'Epopée la ville d'Agamemnon et la ville de Priam qui
4. Sur ce rayonnement, outre les ouvrages cités à la note précédente, et, notamment, celui de Dussaud, voir A. Mosso, Le origini délia civiltù mediterranea (1910) etJ. Déchelette, Manuel d'archéologie préhistorique y\ (1908).
L HELLÉNISATION DU MONDE ANTIgUE
s'explique par là : maîtresses de deux isthmes, ces deux places ont bientôt fait, en ce temps de portages, d'acquérir une importance exceptionnelle. C'est un grand fait historique qui s'exprime ainsi : les peuplades aryennes, d'où sortiront les Grecs, sont parvenues sur les bords de la mer Egée et l'encerclent, du golfe de Gorinthe à la baie de Smyrne '.
Nous avons dit que, vers 1370, les Aryens font leur apparition aux confins de l'Asie Mineure. Disons plus précisément qu'à cette époque, dans un traité entre le roi des Hétéens et celui des Mitaniens — royaumes situés le premier à l'ouest, le second à l'est de l'Euphrate, — on voit celui des Mitaniens invoquer comme garants, entre autres dieux, Mitra, Varouna et les Nasatyas, divinités indoiraniennes. Un siècle auparavant, Souriash, le nom sanscrit du soleil, s'introduit dans le panthéon de la Babylone des Kosséens. En même temps — déjà depuis 1450 environ — on voit, tant on Chaldé(^ qu'en Syrie, apparaître des personnages à noms iraniens, — comme Yaazdata ou Artamania ou encore Artahipa. seigneur de Jérusalem au temps d'Aménophis IV (comparez les noms perses bien connus, Artaxerxès, Achéménès, Mithradatès) — ou à noms asiatiques : tels sont les rois du Mitani, Tushratta ou Mattiwaza, dont le nom présente ces désinences on azza^ assa, atta qui caractérisent les populations qui apparaissent alors sur le littoral égéen de l'Asie. Les nobles du Mitani, désignés sous le nom de marianou, les « jeunes hommes » en sanscrit, paraissent avoir eu, comme appellation ethnique, Hari où l'on a voidu voir une variante dWrija^, les Aryens. A la même époque (dès 1410), les documents égyptiens nous font connaître trois peuplades que leurs noms paraissent rattacher à l'Asie Mineure des Grecs : les Luki, qu'il faut rapprocher des Lyciens et des Leuko-Sy riens, les Shardana de Sardes en Lydie, les Shagalasha de Sagalassos en Pisidie.
1. Il suflitdo rappeler ici les fouilles «le Seliliemaninlont les iésultats ont