I. — LA COLONISATION HELLÉNIQUE EN SYRIE
Pendant vingt ans après la mort du conquérant, des maîtres éphémères se succèdent rapidement dans la satrapie syrienne. A partir de 301, le confht des ambitions rivales aboutit à un partage de fait — le nord à Séleukos, le sud ou(( Coelé-Syrie » à Ptolémée — et cet état de choses, à travers bien des fluctuations, subsiste en gros jusqu'en 198, où la journée de Panion établit la domination séleucide sur la totalité de la Syrie. Mais, si divisés qu'ils fussent, si longues, si acharnées qu'aient été leurs querelles, il est un point sur lequel s'entendaient tous les chefs macédoniens : l'impérieuse nécessité de consoHder leur souveraineté en propageant, en fortifiant l'hellénisme parmi leurs nouveaux
sujets. Et, pour atteindre ce but, un moyen s'imposait: iunener en nombre, de la mère patrie, des colons grecs et tnacédoniens, acclimater le régime citadin par la fondalion de villes présentant le type, la langue et la constitution helléniques.
Telle fut en effet l'œuvre à laquelle s'appliquèrent les seigneurs successifs ou simultanés, passagers ou durables de la Syrie. Déjà Alexandre avait montré la voie en repeuplant de colons grecs les deux grandes villes dévastées par la conquête, Tyr et Gaza. Perdiccas installa une colonie militaire à Samarie. Antigonos fonda sur l'Oronte, pour son immense empire, une capitale appelée de son nom et que
1. En dehors des ouvrages cités de Droysen, Niese el Kaerst, de VHisfoire des Lagides (1903 et suiv ) et de V Histoire des Séleucides (1913- «•1^ Radet. Journal des Savants, juillet llilH), voir E. Renan, Mission de ! fienicie (1874) ; K. O. Muller, Anliquitates Antiochenae (1839): V. Ghanot. ^éleucie de Piérie [i^Ol).
HKLLÊNIS4TION.
ifi*-!
33« l'hellknisation du mondk antique
devait remplacer, à quelques années et à quelques lieues de là, la capitale des Séleucides, Antioche. Les deux dynasties qui se partagèrent les dépouilles d'Antigonos s'inspirèrent également de son exemple.
On a fort exagéré Tindifférence des Ptolémées envers l'expansion de l'hellénisme dans leur lot syrien. Un historien judéophobe va jusqu'à les rendre responsables du retour offensif du « Sémitisme » en Palestine, qui se traduira par le soulèvement des Macchabées. Rien de plus inexact. En réalité, si les Ptolémées firent peu de bruit — ou plutôt si l'écho ne nous en est pas parvenu — ils firent de très utile besogne. Quatre colonies peuvent leur être attribuées avec certitude dans la partie de la Coelé-Syrie la plus rebelle à la pénétration hellénique : Philadelphie, l'ancienne Rabbath-Ammon ; Philotéria, à l'ouest du lac de Génésareth ; Arsinoé, dans la dépression entre Liban et Antihban ; Béréniké, plus tard Pella, à l'est du Jourdain. Tout porte à croire que, parmi les dix villes grecques de la vallée du Jourdain et de la Pérée, qui se grouperont au temps de Pompée sous le nom de Décapole, créations nouvelles ou bourgades remaniées, la plupart doivent à la dynastie lagide leur fondation ou leur hellénisation. Ces avantpostes de la culture hellénique montent la garde et font la police jusqu'au seuil du désert ; ils contribueront à retarder pendant des siècles l'infiltration ou l'invasion arabe. Si l'hellénisme a poussé à Damas de si profondes racines que même le maître nabatéen devra un jour s'y intituler « philhellène », c'est à la longue occupation ptolémaïque qu'il lo
doit.
Sur la côte philistine et phénicienne le régime citadin n'était pas à créer. Mais des centres nouveaux, purement
grecs, s'y élèvent (Antarados, Tripolis), et, dans les centres anciens, la langue et la civilisation helléniques se superposent, puis graduellement se substituent à la vieille culture indigène. Comment croire que l'influence ptolémaïque ait été étrangère à cette transformation, lorsqu'on voit déjà sous le premier Ptoléméc son amiral Philoklès régner
LA COLONISATION HELLÉNIQUE EN SYRIE
comme roi grec à Sidon ; sous Je second, l'antique Aké, devenue Ptolémaïs, prendre un magniRque essor commercial ? Le tombeau d'Antipater d'Ascalon révèle, dès le me siècle, les progrès de l'hellénisme dans cette vieille cité phihstine. A Gaza, à Joppé, dans la plupart des villes phéniciennes on peut les suivre, génération par génération, sur les types monétaires, sur les légendes, d'abord sémitiques, puis bilingues, enfin purement grecques. Sur toute cette côte, les Séleucides, puis Hérode, n'auront qu'à achever l'œuvre si bien commencée ; même livrées à ellesmêmes, la séduction de la culture grecque s'exercera irrésistible sur l'esprit vif et ouvert de ces populations commerçantes.
La Syrie septentrionale, apanage des Séleucides, n'était qu'une partie excentrique et restreinte de leur vaste empire • inais elle en était la plus précieuse. Elle représentait le trait d'union nécessaire entre leurs possessions si belles, mais si précaires, de l'Anatolie et l'immensité des « satrapies supérieures ». Elle représentait aussi le plus court chemin commercial et militaire, le « pont » entre la Méditerranée, par où arrivait l'Europe, et l'Euphrate, par où l'on pénétrait en Asie. Nœud vital de la monarchie, cette province privilégiée e devint plus encore lorsque, après la défaite d'Antiochos le Grand par les Romains, les Séleucides furent rejetés au-delà du Taurus, et que la Syrie, prolongée par la Cilicie, fut désormais, pour parler comme M. Radet, la seule « lucarne .. par où la lumière grecque pût s'introduire dans leur « hypogée ».
La colonisation gréco-macédonienne de la Syrie du Nord avait un triple objet : ouvrir au commerce de nouveUes voies de pénétration vers l'Orient, fournir de solides points fl appui à la domination séleucide, multiplier les foyers de oivihsation hellénique. On y distingue deux poussées principales : l'une, au iii^ siècle, sous Séleukos Nikator et son fils
s II
Antiochos Soter, l'autre, au ii^ sous Antiochos le Grand
et son fils Epiphane.
Cette colonisation massive est un phénomène unique dans l'histoire de l'hellénisme. C'est bien à tort que certains historiens modernes n'ont voulu y voir qu'un « revêtement superficiel », aboutissant à la création éphémère de u petites aristocraties locales » de langue et de tradition grecques. Là, comme dans la Mésopotamie voisine, le flot de l'immigration fut, au contraire, intense et il se creusa un lit profond. Toute la riante vallée irriguée par l'Oronte, toute la plaine mamelonnée entre Amanus et Euphrate — en grande partie aujourd'hui reconquise par le désert — se couvrit d'un réseau de villes populeuses et opulentes : la capitale Antioche, Séleucie de Piérie, avec son port taillé dans le rocher, Apamée, la grande place d'armes, Laodicée-sur-mer, voisine et émule des cités phéniciennes, Séleucie-Zeugma, gardienne du passage de l'Euphrate, Epiphanie, Béroé, Chaleis, dix autres cités dont on cherche l'emplacement.
Dotées des institutions libres de la polis grecque, que tempérait toutefois la tutelle du pouvoir central, pourvues d'une large et fertile banlieue, ces villes se partageaient, en fait, presque tout le territoire. Les districts, les montagnes, les fleuves y prirent, comme plusieurs des villes elles-mêmes, des noms empruntés à la patrie lointaine : Axios, Piérie, Cyrrhestique, de sorte que le colon fraîchement débarqué, loin de ressentir le mal du pays, pouvait se croire transporté par magie dans une nouvelle Macédoine, au sol plus fertile, au ciel plus clément \
J'ai dit Nouvelle Macédoine : c'est en effet l'élément macédonien qui domine dans la population de ces cités nouvelles ou rajeunies; c'est le vétéran, ou plus exactement le réserviste, pourvu d'une maison et d'un domaine rural, à charge de service militaire à la première alerte. A côté de lui, il faut faire une large place aux Grecs de toute provenance et de toute profession, attirés par l'exemption de
i. Sur ces villes voir plus haut p. 24U.
LES CARACTÈRES DE i/hELI.ÉNISME SYRIEN
tribut et les franchises municipales, fuyant l'anarchie de Knirs patries ou, plus tard, la lourde domination romaine. Il faut en faire une aussi aux indigènes, qui abandonnaient la vie rurale, monotone et dispersée, pour les petits métiers et les plaisirs faciles de la ville. Sans doute, leur attachement à leurs vieilles croyances rendait les Sémites, même devenus citadins, réfractaires à une fusion complète avec les conquérants ; les classes inférieures de la population urbaine restèrent certainement fidèles à leurs dialectes nationaux : à Antioche au temps de Chrysostome, à Gaza au temps de Procope, le bas peuple parle encore araméen. Il en fut de même, à plus forte raison, dans les campagnes et dans les anciennes bourgades, érigées en villes, plus légèrement hellénisées que les fondations nouvelles, où la survivance souterraine, puis la résurrection et le triomphe de l'ancien nom sémitique, prouvent la prépondérance numérique de l'idiome et de la culture indigènes (Hiérapolis- Bambycé, Epiphanie-Hamath, Béroé-Halep, Héhopolis- Baalbek). Néanmoins, on peut affirmer que tout ce qu'il y avait de plus intelligent, de plus ambitieux, de plus remuant dans la population indigène fut obhgé d'apprendre le grec. C'était la langue de la cour, de l'administration, des tribunaux, du grand commerce. Et, par la langue, la pensée hellénique pénètre peu à peu les esprits, façonne les mœurs, les croyances et jusqu'aux lois civiles. C'est en grec que les ^hildes de négociants syriens établies à Délos et organisées en communautés religieuses rédigent leurs dédicaces. C'est le droit grec qu'on reconnaît à chaque pas dans le coutumier syro-romain d'HiérapoHs. *