‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 137 sur 140 · II. — LlîIS GARACTÈRKS DE L HliLLÉNISME SYRIEN · texte numérisé non relu

II. — LlîIS GARACTÈRKS DE L HliLLÉNISME SYRIEN

Cette bigarure ethnique a pour corollaire une civihsation quelque peu hybride. L'hellénisme syrien, bien grec

1. Mitteis, Reichsrecht und Volksrecht in den oesLlichen Provinzen (1891). -. Kn dehors de la Gesckichle der Alexandrinischen Lileraéur de

342 l'hellénisation du mondk antique

par la langue, la religion et les institutions municipales, n'est pas un simple reflet, un pâle prolongement de l'hellénisme de la métropole. Le milieu oriental où il baigne a déteint sur lui, le terroir a réagi sur le plant. Il ne s'est produit ici ni ce que l'on constate en Egypte, où l'hellénisme alexandrin forme une sorte d'îlot, ouvert aux souffle ^ venant de la mer Egée, fermé à ceux qui viennent du Nil, ni ce qui se passa plus tard dans notre propre pays où Gaulois, Romains et Francs se coagulèrent en une seule nation. En Svrie, les éléments restent distincts, tout en s'influençant mutuellement. Les mariages mixtes durent être fréquents, sans être la règle. Le Syrien monte un peu vers le Grec, le Grec descend beaucoup vers le Syrien ; il subit, sans presque s'en douter, la lente endosmose d'une vieille civihsation hiératique et sensuelle, d'une atmosphère chargée de mollesse, de superstitions et de parfums. In Syros degeneraverunt Macedones, dit durement Tite-

Live.

Cette culture composite, dans son impureté, ne laisse pas d'être savoureuse. Ses signes particuliers sont le cosmopolitisme, le matérialisme, le scepticisme.

« Je suis Syrien, dit le doux Méléagre. Eh bien après ? Ne sommes-nous pas tous citoyens d'une même patrie, le Monde ? » C'est par cette tendance universaliste que l'hellénisme syrien séduira Rome, que l'Oronte envahira le Tibre et déterminera à bien des égards le caractère de la

société impériale.

Pour le Syrien, la patrie est où l'on vit bien, et nulle part la vie n'est plus heureuse que chez lui, avant que les atroces déchirements du dernier siècle n'aient semé le carnage et les ruines. Une agriculture perfectionnée, qui produit en abondance blé, vin, huile, fleurs et fruits, une industrie qui excelle surtout dans les articles de luxe (toiles fines, teinture de pourpre, verreries), un commerce de transit, servi

Suseinihl précitée, voir H. Ouvré, Méléar/ve de Gadara (1894) et J. P. Mahaffy. GreeA Life and Thought from ihe âge of Alexander to the roman conquest (2« éd. 1896).

LES CAHACTERES DE L HELLENISME SYHIEN

par d'excellentes routes, par une marine nombreuse, par des marchands toujours prêts à essaimer, de tout cela résulte une prospérité matérielle sans exemple, qui s'épanouit dans l'existence large et facile des grandes villes et surtout de leurs exquises banlieues. Nulle capitale, pas même Alexandrie, ne peut rivaliser avec Antioche pour la magnificence de ses avenues, déroulant à perte de vue leurs larges chaussées et la frange ombreuse de leurs portiques, pour l'organisation toute moderne de ses services publics, voirie, eau, lumière, pour l'enchantement de ses environs, et notamment des divins bosquets de Daphné. Ville de plaisir plus que d'étude — malgré sa pléthore de lettrés attestée par Cicéron, eruditissimis hominihus liberalissimisque studiis affluens, — Antioche, pour se distinguer de ses homonymes, a-me à s'intituler « Antioche près de Daphné », comme nous dirions « Paris près du bois de Boulogne ^ ». Rien n'égale la splendeur de ses processions, de ses parades militaires, de ses banquets offerts par les rois victorieux : c'est une avalanche de mets délicats, une grêle de couronnes, un déluge de parfums : on croirait lire déjà la description d'une orgie d'Elagabale ou une page des Mille et une Nuits,

Ce sybaritisnje, aux jours de décadence, finit par polluer jusqu'aux armées en campagne. La discipline des légions romaines n'y résista pas mieux que celle de la phalange macédonienne. En temps de paix, l'existence des bourgeois aisés s'écoule dans la « vie de cercle », loin de l'agora et du gymnase, entre les bains, les soupers et les concerts. Audessous de cette élite jouisseuse s'agite confusément une populace turbulente et gouailleuse, sujette à des accès redoutables de fanatisme et de férocité, avant-coureuse de la tourbe du Bas Empire, qu'on ne contient qu'avec des jeux et des distributions. Partout la femme règne souveraine : longtemps, Rome ne connaîtra de la Syrie que ses joueuses de flageolet, ses cabaretières chargées de casta-

1. Wien amPrater (Momnisen). — Sur l'arl liellénique en Svrie, W. Schick, Nette Jafirhucher, 1913. p. 18-56.

344 i'hklliînisation du mondk antique

gnettes, ses chanteuses de carrefour et ses diseuses de

bonne aventure.

Auprès de cette vie matérielle exubérante, la vie intellectuelle paraît d'abord un peu effacée. Nous ne savons presque rien des caractères propres de l'art hellénistique en Syrie : tout porte cependant à croire qu'il se mit surtout au service des goûts si répandus de luxe et de bien-être, qu'il excella dans l'architecture — les restes grandioses de Palmyre et d' Héliopolis doivent refléter des modèles hellénistiques, — qu'il brilla dans les appHcations industrielles, l'orfèvrerie en particuHer. Les Syriens raffolaient aussi du théâtre et de la musique sous toutes ses formes : chant, ballet, concert ; des quartiers entiers des villes retentissaient, soir et matin, du bruissement des chalumeaux et des lyres. Quant à la Httérature, si le iii^ siècle est une période stérile d'adaptation et de génies importés, aux siècles suivants le

vieux tronc syrien, ranimé par la greffe hellénique, se charge de rameaux fleuris. Antioche, malgré son musée et sa bibhothèque, reste au second plan — les cyprès, dira plus tard Apollonius de Tyane, y babillent plus agréablement que les hommes — mais Apamée, Gadara, Ascalon, Damas deviennent des pépinières illustres de poètes et de philosophes, de grammairiens et de rhéteurs. Toute cette production littéraire porte d'ailleurs le cachet du génie national, spirituel et frivole, sceptique et railleur, voluptueux avec un fond de désenchantement : rnedio de fonte leporum Surgit amari aliqaid... La Syrie grecque est la patrie du roman d'aventures dans un cadre oriental, de la satire en prose avec Ménippe et Lucien ; la versification triomphe dans l'improvisation facile et dans Tépigramme ciselée ; l'histoire y a des allures de chronique scandaleuse, se complaisant aux anecdotes lestes et aux portraits piquants. En. somme, poésie sans idéal, science sans profondeur. Et pourtant quelle civilisation ne serait pas fière d'avoir donné au monde ce « Henri Heine païen » qui s'appelle Méléagre,cette encyclopédie vivante qui s'appelle Posidonios ?

LA COLONISATION HELLÉNIQUE EN SYRIE

Ici, comme partout, l'hellénisme avait respecté les religions locales où s'incarnait l'âme, où se cristaUisait le passé des vieilles nationalités. A côté des cultes nouveaux apportés par la race dominante, des temples et des statues magnifiques qu'elle érige à Zeus, à Apollon, à ses rois divinisés, on voit Atargatis — la déesse « syrienne » du pseudo- Lucien— continuer d'attirer à Bambycé un peuple de fidèles, le dieu solaire régner à Emèse, Astarté à Byblos, Dagon à Azot, Dercéto à Ascalon, Hadad à Rhossos ; vingt autres divinités, dont les Séleucides ne dédaignent pas à l'occasion d'enrichir les antiques sanctuaires, conservent leurs rites archaïques, bizarres et souvent dissolus.

Ce polythéisme localisé, aux formes si variées et flottantes, au symbolisme mal défini, faisait bon ménage avec

le Panthéon hellénique et ne répugnait même pas à s'amalgamer avec lui. Des tentatives de fusion se produisirent, comme plus tard, du fait des Romains, en Gaule et en Afrique, et avec un pareil succès. A Ascalon, Astarté devient Aphrodite Uranie; à Tyr, Melkart se confond avec Héraklès; Zeus, sous des appellations diverses, annexe le Bélos d'Apamée, le Malbachos de Béroé, le Balmarcodès de Béryte, le Marna de Gaza et jusqu'au dieu solaire d'HéliopoHs. Les divinités iraniennes, dont le culte s'était perpétué dans certaines grandes familles d'origine perse, ne se montrent pas moins accommodantes. S'il faut deux ou trois dieux grecs pour faire l'équivalent d'une de ces figures polymorphes, on ne lésinera pas sur la quantité des synonymes. Sur le célèbre monument de Nimroud dagh, érigé par un dynaste de Commagène, on rencontre, entre autres assimilations, Zeus Oromasdès, Héraklès Ares Artagnès, et Jiième Apollon Hélios Hermès Mithra ^ !

1. C'est probablement le même dieu complexe, encore agrémenté de c«'rtains attributs de Dionysos, qu il faut reconnaître au revers des tétradrachmes de Pharnace i»% roi de Pont. — Sur les divinités mentionnées voirie chap. v de Franz Gumont, Les religions orientales dans le paganvime

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346 l'hellknisation du monok antiquk

111. - LA RKSlSrANCK DES JUIb8 A L'HKLLÉNISATION ET LA GENÈSE DU CHRISTIANISME *

Un peuple se trouva cependant qui refusa de se prêter à des compromis de ce genre et dont la réaction violente contre les séductions du polythéisme et de l'hellénisme en général est devenu un des grands faits de l'histoire du monde : je veux parler du peuple juif.

Ramené de l'exil en 536, organisé et hiérarchisé sous la surveillance et avec le concours direct du gouvernement achéménide, le petit noyau de dévots rentrés en Palestine se confondait, aux yeux des Grecs, avec le temple opulent dont il s'était institué le gardien. Sa religion, pauvre en dogmes, sublime dans ses aspirations, se distinguait en deux points de celles des nations environnantes. D'abord, elle ne confinait pas son action pratique dans les rites proprement dits (quelque importance démesurée qu'y eût conservé le culte des sacrifices), mais comportait un ensemble compliqué de règles de piété, de pureté et de conduite, de prescriptions cérémonielles et morales, et surtout de prohibitions, qui enveloppaient d'un réseau à mailles serrées la vie de chaque individu juif, comme de la communauté entière. En second lieu, le judaïsme, non content de repousser toute fusion avec les religions étrangères, déniait à leurs dieux toute existence réelle et, fort du livre vénéré où étaient déposées ses annales, ses lois, et les espérances de ses prophètes, aspirait à faire de son dieu national le dieu universel. Le prosélytisme juif, fait sans précédent dans l'histoire, déploie une ardente passion de propagande qui recourt tantôt à la persuasion, tantôt à la force, avec le même succès.

romain (2« éd., 4909) et les articles .ivers de Cuinont dans la Real-Encyclopladie de Pauly-Wissowa, et de von Baudissin dans celle de Uerzog-Hauck et R. Dussaud, Notes de Mythologie syrienne (490H).

4. E. Schurer, liesch. d. judischen Volkes in Zeilalter J.-C. (4» éd., I) ; E. Renan, Histoire du peuple d'Israël, t. IV et V : Wellhausen, Israelilische und judiscke Geschichte (6« éd. 1907) : Willrich. Juden nnd Oriectien vor der makkabàischen Erhebung (1895).

LA RÉSISTANCE DES JUIFS A |/hELLÉN1SAÏI0N

Ainsi la religion juive était à la fois la plus vivante, la plus insociable et la plus intolérante des religions avec lesquelles l'hellénisme fût entré en contact. Mais pouvait-on

parler de contact, alors que la loi mosaïque ne dressait pas seulement une haie autour de la foi juive, mais une barrière entre la vie juive et la vie grecque ? 11 n'y avait pour ainsi dire pas un trait de la civilisation hellénique, depuis l'audace des philosophes jusqu'à la nudité des athlètes, depuis les mets profanes dont se nourrissait le Grec jusqu'aux statues et aux peintures dont il faisait ses délices, qui ne dût être pour le juif pieux un objet de répulsion et d'horreur. Et pourtant, tel était le charme prenant de cette civilisation, que les colonies juives étabhes dans les villes fondées par les Séleucides désapprirent Taraméen pour le grec, qu'à Jérusalem même, au début du ii® siècle, il se forma un parti d'hellénistes dont les progrès furent si rapides qu'il parut bientôt devoir tout emporter. Déjà les Juifs adoptaient en foule des noms helléniques, un gymnase ouvrait ses portiques aux éphèbes israélites au pied de la

citadelle, une ambassade juive portait des présents aux

jeux quinquennaux de l'Héraklès tyrien, Jérusalem ellemême échangeait son nom contre celui d'Antioche ! Et ces innovations n'étaient pas le fait d'une poignée de révolutionnaires ou d'incrédules. Elles émanaient du grand-prêtre en personne, chef à la fois de l'Etat et de l'Eglise, qui pro- «lamait ainsi la possibilité, la légitimité de concilier le culte juif avec la culture hellénique. Il semblait qu'il n'y eût qu'à laisser agir le temps, à laisser grandir les générations nouvelles pour que la transformation devint complète, que l'hellénisme s'annexât définitivement ce nouveau domaine, et que le judaïsme légalitaire ne fût plus que l'apanage d'un insignifiant résidu d'irréductibles qui ne compteraient pas plus aujourd'hui dans le monde que les Samaritains de Naplouse ou les Guèbres de Bombay.

L'impatience d'Antiochos Epiphane (175-164) fit tout échouer. Ce curieux génial, mais mal équilibré, qui, dans

sa manie centralisatrice et son dilettantisme universel, rap-

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348 i/hellênisation du mondk antique

pelle à la fois Joseph II et Guillaume II, sentait confuséuient cette vérité que la dynastie séleucide, expulsée de l'Asie Mineure, avait le devoir, comme le besoin, de s'appuyer de plus en plus sur Thellénisme, d'en faire le pivot de sa puissance et le centre de ralliement de ses peuples bariolés. De là, un philhellénisme enthousiaste, agissant, qui se traduisit notamment, à l'intérieur, par une recrudescence de la colonisation gréco-macédonienne, par l'agrandissement et l'embellissement d'Antioche, au dehors, par des hbéralités fastueuses aux sanctuaires helléniques, par des constructions magnifiques, comme celle de TOlympioion d'Athènes. Il semble bien que le plan politique d'Antiochus comportait un véritable essai de réforme religieuse, destinée à favoriser l'unification morale de son empire. Dans sa prédilection manifeste pour le culte de Zeus Olympien, on entrevoit vaguement le dessein d'élever cette grande figure si haut au-dessus de la foule des dieux locaux, de. réduire ceux-ci à un rôle tellement subalterne, que finalement se concentreraient sur Zeus seul l'élan de la foi et l'hommage des multitudes. Un culte commun, adopté par tous, deviendrait à la fois le symbole et le ciment de l'unité.

Le judaïsme avait sa place marquée dans cette tentative originale de syncrétisme. Et, certainement, il n'était pas plus déraisonnable d'espérer amener un jour les Juifs à reconnaître l'identité fondamentale de Zeus et de Yahveh et à les confondre dans une même adoration, qu'il ne l'avait été de faire admettre aux Syriens l'identité de Zeus et de Baal, aux Iraniens celle de Zeus et d'Ormuzd. Seulement, là où il fallait un siècle de patients efforts, du tact, des ménagements infinis, un sens délicat des hommes et des choses, le Séleucide crut pouvoir brusquer l'évolution et même employer la violence. Certes d'autres motifs, des raisons toutes contingentes, influèrent sur sa conduite : la pénurie de ses finances qui lui faisait convoiter le trésor du Temple, la lutte des factions juives dont l'une semblait loucher vers l'Egypte. C'est l'explication, non l'excuse, d'une politique brutale et malavisée, que suivit un juste

LA RÉSISTANCE DES JUIFS A l'hELLÉNISATION

châtiment. Non seulement l'entreprise d'imposer par la force au peuple juif l'abandon de son culte et de ses rites traditionnels (167) échoua misérablement, après peu d'années, devant l'héroïque résistance soulevée dans l'éUte morale de la nation, mais elle servit à donner à la foi juive, à la nationalité juive un prodigieux coup de fouet, un regain de jeunesse et de vigueur militaire, qui devint, en dernière analyse, une des causes déterminantes de la dissolution de la monarchie séleucide. Car, après le rétablissement de la liberté de leur culte (162), les Juifs, mis en goût, ne se tinrent pas pour satisfaits qu'ils n'eussent conquis de haute

lutte leur indépendance politique : ils finirent par y réussir, avec l'aide intéressée de Rome, grâce aux dissensions intestines et aux embarras extérieurs de la dynastie syrienne. Ils furent ainsi, remarque Trogue Pompée, les premiers de

lous les Orientaux à devenir libres, facile tune Romanis de alieno largientibus. Leur exemple fut vite contagieux : avant la fin du ii^ siècle, Tyr, Sidon, Ascalon, plusieurs villes de la Syrie du Nord transforment à leur tour leur nutonomie limitée en autonomie complète ; les dynastes du Liban, de l'Amanus, du désert en font autant ; partout des condottieri courent le pays, des châteaux forts sortent (le terre : c'est l'anarchie, prélude de la barbarie, et ce sont les « brigands juifs » qui en ont donné le signal. L'annexion romaine se présenta enfin comme le seul remède contre la décomposition définitive ou la conquête parthe et arabe. Voilà où la politique centrahsatrice et persécutrice d'Antiochos Epiphane avait conduit son empire.

Elle eut encore une autre conséquence, plus lointaine et

plus profonde.

Sauvé par l'intervention romaine, l'hellénisme syrien prolongea pendant sept siècles une existence qui ne fut ni sans fécondité ni sans gloire, et qui, même en expirant, fournit à l'islamisme ses premiers germes de culture intel-

350 i/hELLÉNISATION DU MONDK ANTIQUK

lectuelle. Mais cet hellénisme de seconde cuvée n'est plus qu'un des éléments de la vie morale des populations syriennes. De plus en plus, il doit compter avec la renaissance des dialectes indigènes, à qui le christianisme rendra même une littérature, avec la séduction un peu faisandée des vieilles religions locales, dont plusieurs feront le tour du monde dans le bagage des légions romaines. Entre toutes ces religions, c'est le judaïsme qui sortit le plus fort de l'épreuve subie. Si la puissance politique des Hasmonéens fut éphémère, l'élan qu'elle avait communiqué à la propagande juive fut durable. En moins d'un siècle, le judaïsme tripla

en Syrie le nombre de ses fidèles, couvrit tous les bords de la Méditerranée orientale de ses communautés fortement organisées. Le petit peuple, les femmes surtout s'engouèrent pour lui ; malgré son austérité, il parlait aux imaginations comme aux cœurs. En face de l'hellénisme, qui restait, pour l'élite, l'école du savoir, de la politesse et de la beauté, mais qui, du fait d'une religion demeurée inférieure et puérile, signifiait, pour les multitudes, matérialisme dégradant, scepticisme frivole, néant moral, le judaïsme représentait une discipline de vie sans variété et sans grâce, enserrée dans l'étroit corset d'une loi tyrannique, mais saine et forte, soutenue par un livre prestigieux, par une croyance simple et pure, par la conviction de sa mission qui est de proclamer et de faire triompher, non pour une aristocratie de fortune et d'éducation, mais pour tout le monde, pour ceux qui peinent et qui travaillent, la foi

réconfortante dans un Dieu unique de Justice et de Bonté. Du confluent de ces deux sources de vie — et dont nous vivons encore — naquit le fleuve chrétien. Renan a défmi quelque part le christianisme « la conquête du monde par le génie hébreu en langue grecque ». Or, si judaïsme et

hellénisme s'étaient déjà rencontrés à Alexandrie, leur choc, leur conflit et finalement leur mariage fécond devaient se produire en Syrie, où Sémites et Hellènes se tenaient à peu près la balance. C'est là vraiment que l'idéal grec a trouvé, dans l'idéal hébreu, sa limitation et son

lA KKSISTANCE DES JUIFS A l'hELLÉNISATION

complément ; c'est dans l'ancienne capitale des Séleucides, agrandie par Antiochos Epiphane, c'est à Antioche, où Juifs et Grecs vivaient paisiblement côte à côte pendant des siècles, que le nom de chrétiens fut prononcé pour la première fois.

Ainsi, sans ce fou couronné, le levain juif n'aurait jamais fait gonfler la pâte hellénique. Sans Antiochos Epiphane, il n'y aurait pas eu d'Evangile.

Théodore Reinach,

MEMBRE DE l/lNSTITUT

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L'HELLÉNISME EN OCCIDENT ET LES ROMAINS. LA CULTURE LATINE EN FACE DE LA CULTURE HELLÉNIQUE.

Dans l'histoire de rhellénisation du monde antique, il n'est guère de chapitre plus rebattu que celui des rapports delà Grèce avec Rome. De bonne heure, nous avons tous

entendu citer le mot d'Horace : « la Grèce, conquise par les Romains, a fait la conquête de son farouche vainqueur » ; plus tard, sous une forme plus savante, on nous a dit que, si deux peuples de culture inégale se trouvent en présence, ('est une loi générale que le moins avancé subisse assez vite rinfluence de l'autre ; et d'ailleurs, par nous-mêmes, hériliers de la civilisation romaine, nous avons pu maintes fois constater ce que Rome a dû, et, après elle, ce que nous (levons à la Grèce. Pourtant la question est trop importante pour pouvoir être ici laissée de côté; et, sans prétendre y apporter beaucoup de faits nouveaux, nous essaierons <hi moins d'en résumer et d'en bien préciser les données ossentielles'.

Pour cela nous rappellerons d'abord à partir de quelle date et de quelle manière l'hellénisme a commencé à pénétrer à Rome. Puis nous rechercherons si l'accueil qu'il y a ren-

1. l*our la biblioî^raphie du sujet, je me borne à renvoyer à mon livre Home et la Grèce (/ei>00 à 146 (Paris, Fontemoing, 1905), dont je reprends simplement ici les idées maîtresses. — Dans le Bursian de 1907 {Jaltres- ''friclU ilber griecliische Gescfiichte 1903-1906, par Lenschau). on trouvera, nec une analyse critiqne de (;es idées, l'indication d'autres ouvrages couchant au même sujet. — Cf. aussi A. Besançon, Les adversaires de 'hellénisme à Rome pendant la période républicaine (Lausanne, Pavot. 1910). » J »

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contré n'a pas varié avec les moments et les circonstances : et là, pour nous donner le plus de chances possible de bien distinguer les phases de son développement et de saisir les causes de ses fluctuations, nous prendrons soin de rattacher toujours nos observations aux faits généraux de l'histoire. Enfm, et ce sera notre conclusion naturelle, nous nous demanderons quelle place, en somme, il est parvenu à se faire en face de la culture latine.

I. LES PREMIERS RAPPORTS ENTRE GRECS ET ROMAINS ET LA PÉRIODE D ENTHOUSIASME PHILHELLÉNIQUE : DE 272 A 190.

Je passe très vite sur toute la période antérieure à la guerre de Pyrrhus, c'est-à-dire à la conquête par Rome de l'Italie méridionale (la prise de Tarente est de 272). Jusque-là les rapports entre Grecs et Romains ont été peu suivis et peu importants. Au point de vue politique, ils sont négligeables. Dans cette période, ce sont les Etats de la Grèce qui auraient pu avoir des visées sur l'Italie ; ils ne semblent pas s'en être beaucoup souciés. A Athènes, au temps de l'expédition de Sicile, quelques esprits aventureux avaient de vastes projets du côté de l'Occident ; le désastre de 413 y a coupé court. Alexandre sans doute aurait été capable de les reprendre, et on lui en a attribué l'intention ; mais il est mort trop tôt à Babylone. Un peu plus tard, des villes ou des peuples commerçants ont songé peut-être à se créer des débouchés dans la Méditerranée occidentale : on

nous parle d'un traité de commerce conclu par les Rhodiens avec Rome dès 306, d'avances faites par le roi de Macédoine Démétrios Poliorcète, en 290, quand il renvoya sans rançon des pirates d'Antium capturés dans les eaux helléniques, et encore d'une ambassade adressée par Ptolémée 1 1 Philadelphe au Sénat, en 273, pour le féliciter de son heureuse résistance à Pyrrhus, et pour lui demander son alliance. Mais tout cela reste sans conséquences*.

1 Voir plus haul p. 252. On trouve des comnuTcants romains à Délos dès le début (lu ni' s . cf. Hatzfeld, Bull, de co,r. hel., 1912, p. 16.

LES PREMfERS RAPPORTS ENTRE C.RECS ET ROMAINS 355

A la date de 272, l'influence de l'hellénisme sur les Romains se marque seulement dans certains détails de leurs institutions. La Sicile et la Grande Grèce étaient peuplées de colonies grecques : Rome peu à peu leur a fait quelques emprunts. Ainsi son calendrier, son système des poids, des mesures et des monnaies, l'organisation de ses grandes fêtes ofTrent avec les usages correspondants des Grecs des points de contact qui ne doivent pas être purement fortuits ; l'introduction des livres sibyllins remonte jusqu'au temps des Tarquins, et, après eux, le panthéon romain ne cesse de se rapprocher toujours davantage de celui des Grecs ; nous admettrons encore que les rédacteurs des XII tables ont connu plus ou moins les législations grecques, sinon celle de Solon à Athènes, du moins celles de Charondas à Catane, ou de Zaleukos à Locres ; dans un autre ordre d'idées, l'alphabet latin dérive des alphabets doriens de l'Italie méridionale ; assez vite, des mots grecs s'introduisent à Rome ; et, dès la fin du iv^ siècle, on commence même à rencontrer, dans les grandes familles, des surnoms d'origine grecque (PhiHppus, Philo, Scipio, Sophus). Ces exemples sont intéressants parce qu'ils nous permettent de comprendre comment, un peu plus tard, l'hellénisme va se développer à Rome d'une façon si merveilleuse. Mais, pour l'instant, il n'y a guère que des germes latents ; et il n'en résulte certainement chez les Romains aucune sympathie spéciale pour la race grecque.

On le voit assez, si on suit leur politique extérieure de 272 à la fin du iii^ siècle. Dès 265, ils trouvent une occasion — peu honorable — de se rendre maîtres du détroit qui les sépare de la Sicile ; ils la saisissent. L'occupation de Messine entraîne la première guerre punique, et Rome ne la termine qu'en 241, lorsqu'elle a définitivement expulsé les Carthaginois de toute l'île ; elle se l'annexe alors, sauf le petit royaume de Hiéron de Syracuse.

La conquête de l'Italie une fois complétée par celle de la

Sicile, Rome ne tarde pas à porter ses regards vers la côte orientale de l'Adriatique. Elle avait fondé la colonie de

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■,m L^HELLÉNISATION DU MONDR ANTIQUE

Brindes en 244 ; dès 229, pour garantir ses marchands contre les pirateries des Illyriens, elle intervient dans ce pays avec des forces très considérables; et, dix ans après, une seconde expédition lui permet de détruire les dernières résistances et d'installer dans les îles Ioniennes des agents à po te fixe qui surveilleront ses intérêts : la voilà assurée d'une base d'opérations en face de la Grèce et de la Macédome.

C'est l'année où éclate la seconde guerre punique (218). Les Grecs s'y trouvent mêlés en deux circonstances. A l'ouest, Syracuse après la mort de Hiéron, se retourne contre Rome; elle est prise par Marcellus en 212, et traitée sans nulle douceur • l'ancien royaume de Hiéron est incorporé au domaine

public toute la Sicile est désarmée, et plus de 4.000 de ses

citoyens sont déportés. A l'est, après Cannes, en 216, des négociations s'engagent entre Philippe et Hannibal. Rome a un intérêt évident à retenir chez lui le roi de Macédome ; mais d'autre part, elle ne peut guère distraire ses légions de la défense de l'Italie. Alors, pour servir sa politique, elle utilise les divisions des Grecs : la Guerre Sociale, qui avait causé tant de ruines parmi eux, vient à peine de se terminer en 217, par la paix de Naupacte ; elle n'hésite pas à la rallumer • de 211 à 205, la Grèce entière est en feu, et non seulement toute la Grèce d'Europe ; mais on voit même se mêler à la lutte, en Asie, la Bithynie du côté de Phihppe, et Pergame du côté de Rome.

Il faut arriver à la seconde guerre de Macédoine pour trouver chez le Sénat romain, des ménagements à l'égard des Grecs. Aussitôt après Zama (202), il se résout à frapper un grand coup contre Philippe V, l'ancien allié éventuel d' Hannibal, parce qu'il lui sent une certaine activité, et qu'ayant lui-même des visées sur l'Orient, il ne veut pas lui laisser le temps d'englober sous son hégémonie, comme il en manifeste l'intention, la Grèce, les lies de l'Archipel, et l'Asie Mineure. En 200, profitant d'une mauvaise querelle survenue entre Phihppe et les Athéniens, il déclare bien haut qu'Athènes étant son alliée, il a le devoir de la défendre, et il se pose du même coup en champion de la

LA PÉRioDt: d'enthousiasme philheli^émque 357

liberté de la Grèce entière contre l'ambition de la Macédoine. Au bout de trois ans, la lutte aboutit à la victoire de Flamininus à Cynoscéphales (197). A ce moment, les légions sont maîtresses de la Grèce qu'elles viennent d'arracher à Philippe. Ce n'est pas, je crois, faire tort au Sénat que de lui attribuer la tentation bien forte d'en garder pour lui quelque chose ; ses promesses antérieures ne le gênaient guère quand il avait intérêt à les violer : et, en fait, il commence par faire occuper les trois places fortes que Philippe appelait les entraves de la Grèce, Démétrias, Chalcis et Corinthe. Néanmoins, aux jeux isthmiques de 196, Flamininus proclame solennellement que le Sénat « rend leur liberté, leurs immunités diverses et leurs lois a tous les Grecs » ; et, après deux nouvelles années d'hésitations et de tergiversations, il reçoit enfin l'autorisation d'évacuer le pays : dans l'été de 194, il se retire en effet sans laisser en Grèce ni un vaisseau, ni un soldat.

La décision prise par Rome en cette circonstance a vraiment de quoi nous étonner. Sans doute elle a grand soin de séparer la Macédoine de la Grèce proprement dite : la première est traitée sans plus de ménagements que Garthage, et il est inutile d'insister sur ce qu'une telle distinction a de suspect à l'époque où nous sommes. Nous admettrons encore que la vanité personnelle de Flamininus (et il en avait beaucoup) trouvait son compte à inaugurer, en une circonstance aussi grave, une politique toute nouvelle. Enfin, parmi les sénateurs qui s'engageaient avec lui dans cette voie, plus d'un aussi pouvait bien avoir cette arrièrepensée que la liberté tant réclamée par les Grecs avait chance d'entretenir parmi eux les factions, les haines et la faiblesse. Cependant, songeons aux résistances que Flamininus a dû vaincre soit chez les partisans des vieilles traditions, effrayés de s'en remettre sans garanties à la reconnaissance d'un peuple étranger, soit chez les financiers, toujours avides de provinces à exploiter; songeons surtout, qu'en 194, on ne pouvait guère douter des intentions hostiles du roi de Syrie, Antiochos III, et de son dessein d'en-

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vahir la Grèce à bref délai. Pour expliquer que Rome, malgré tout, se soit décidée à l'évacuer, il est difficile de ne pas supposer qu'il se trouvait chez elle, à cette date, une majorité au moins de citoyens remplis à l'égard de la Grèce d'une bienveillance inconnue jusque-là.

En effet, dans la seconde moitié du iii^ siècle, l'hellénisme a fait à Rome des progrès tout à fait merveilleux. A cet égard, le triomphe de L. Papirius Cursor, après Toccupa-

tion de Tarente, en 272, constitue un événement important, et Florus a raison d'y insister (I, 18) : «Auparavant, dit-il, on n'avait vu défiler que le bétaildesVolsques, les troupeaux des Sabins, les chariots des Gaulois, les armes brisées des Samnites ; cette fois, comme captifs on remarquait des Molosses, des Thessaliens, des Macédoniens, des hommes du Bruttium, de l'Apulie, de la Lucanie, et, comme décoration de cette pompe, l'or, la pourpre, des statues, des tableaux, en un mot les délices de Tarente. » Evidemment, il y avait là une nouveauté bien digne de remarque, et dont les conséquences allaient être considérables.

D'abord, voilà les œuvres d'art importées en masse en Italie. Jadis, elles n'étaient guère connues que d'un nombre très restreint de Romains qui avaient pu les contempler dans leur pays d'origine. Maintenant on en fait, à chaque triomphe, défiler pendant des journées entières, et on en garnit ensuite les temples et même les maisons particulières. Bien des gens durent arriver assez vite à en sentir au moins confusément la beauté.

Ensuite, suivant la remarque de Florus, les triomphes introduisent aussi à Rome une foule d'esclaves grecs. Or ceux-ci ne vont pas tarder à s'y faire chez leurs maîtres une place importante. Prenons un exemple. Parmi les esclaves ramenés de Tarente en 272 se trouvait un certain Àndronikos, qui tomba dans la maison d'un Livius. Un

beau jour, il reçut la liberté, parce qu'il avait fait preuve d'excellentes qualités d'esprit en instruisant les enfants de son patron. L'événement dut se passer avant 240, puisque, cette année-là, Livius Andronicus (c'était désormais son

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