‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 19 sur 140 · L ILIADE KT LES ACHÉENS EN GRÈCE · texte numérisé non relu

L ILIADE KT LES ACHÉENS EN GRÈCE

Chacun de ces actes a été marqué d'épisodes glorieux ; la plupart de ces épisodes ont dû être chantés tout de suite aux funérailles du chef ou aux banquets de ses successeurs. Ce sont ces lais qui forment la matière épique dont est née V Iliade et beaucoup y ont laissé leur trace. En quels thèmes cette « matière de Iroie )> se laisse-t-elle décomposer ? Exploits d'un héros avec énumération des ennemis tués, ce qu'on peut appeler les aristies et les androktasies ; — colères et querelles de deux héros, avec duels courtois, qui se perpétuent dans leur famille selon les principes de la i^endetta

aryenne, érides ou ménides; — enlèvements de femmes et prises de villes, ces prises ayant des raps pour objet ou pour résultat ; noces ou chasses, les deux grandes fêtes de ces guerriers aussi amis du bon vin que des bonnes lames.

La similitude de ces thèmes épiques dut, afin de faciliter la tâche des chanteurs, amener à constituer pour chacun une sorte de cadre fixe ; les noms et les épisodes accessoires variaient ; l'ordonnance générale restait la même. De cette similitude naissait une facilité à la confusion, presque une invitation à la fusion : une nécessité d'ordre social a activé les juxtapositions et les superpositions de chants qui se présentaient d'elles-mêmes aux aèdes.

Quand une série d'exploits avaient été chantés dans une même famille, ils tendaient à se souder ensemble ; dans ces groupements, c'est toujours l'ancêtre de la famille qui dominait, car cet ancêtre jouissait d'un caractère divin, soit

qu'il fût, d'origine, un de ces dieux à qui les grandes familles aimaient à faire remonter leur race, soit qu'il eût mérité, par des exploits surhumains, d'être mis au nombre des dieux. De là. une tendance à grouper, autour d'un ancêtre presque (Jivin, les hauts faits de ses descendants. Or, le théâtre de ses hauts faits a, on l'a vu, changé cinq fois : de là, pour certains épisodes, il a pu y avoir jusqu'à cinq remaniements, dans le désir chaque fois de faire cadrer l'épi-

^^ l/HRI.LKNISATfON DU MONDK ANTIQUE

sode avec les conditions actuelles ; par exemple la mort de Kyknos, dieu-cygne des indigènes, a commencé par être placée à Iton de Thessalie où elle fut mise au compte d'Héraklès ; puis elle fut attribuée à Achille qui combat avec Kyknos, d'abord à Ténédos ou à Lesbos, ensuite à Kolonai en Troade. On voit ainsi comment, dans les versions successives d'un épisode ou même seulement dans les détails divers

groupés dans un même épisode, les étapes de l'histoire de telle tribu achéenne ont pu laisser leurs traces.

11 suffisait que, pour une raison qui peut être due aussi bien au talent de l'aède qu'à la nature même de l'épisode, une de ces aventures devînt plus populaire que les autres,' pour que toute cette matière épique vînt comme se cristalliser autour de l'épisode élu. Lorsque la prise de Troie est devenue l'aventure préférée — on verra bientôt pourquoi — c'est autour d'elle que tout a été coordonné : enlèvement d'Hélène, exploits d'Ajax ou de Diomède, colère d'Achille, ruses des dieux ou des héros, etc.

Aux remaniements ainsi causés s'ajoutent ceux qui résultent du déplacement même, dans le temps et dans l'espace, des exploits célébrés : à chaque déplacement géographique, on cherche à faire rentrer dans le chant primitif les légendes propres à la nouvelle conquête : à chaque nouvelle génération, on essaie d'y faire une place aux hauts

faits dont elle se glorifie.

Quelle que soit la confusion qui résulte de tant de remaniements, la critique peut arriver à répartir les épisodes entre les cinq phases que nous avons été amenés à distinguer dans fhellénisation, par les Achéens, de la Grèce, puis de l'Asie du Nord-Ouest. Nous ne pouvons ici que rappeler quelques faits bien établis. Au séjour en Thrace remonte sans doute l'expédition menée contre le roi thrace Rhésos par Diomède devenu, de demi-dieu thrace, héros étolien ou argien. A l'établissement en Thessalie se rapportent la lutte des Lapithes contre les Centaures, les campagnes des Phtiotes et des Locriens contre les Minyens et Kadméens, les combats d'Achille de Pharsale et d'Ajax d'Opunte contre

» ».■** .' Ji . '} tXii ■^- '«^ — ^

l'iliade kt les achéens en (.REGE

Hector de Thèbes (d'abord Thèbes du Péhon, puis Thèbes de Béotie) : à la conquête des pays de Mantinée et de Tégée, se rapporte le transfert en Arcadie des légendes, probablement Dardaniennes, d'Enée et d'Anchise; à la résistance contre l'invasion étoHenne, Méléagre et les Kourètes, Nestor et les Epéens ; à la conquête de la Crète, le duel d'idoménée contre Phaistos ; à la conquête des îles éoliennes,

tous les épisodes d'Achille à Skyros, Ténédos et Lemnos; à l'établissement, enfin, des Achéo-Doriens de Rhodes en Lycie, la lutte entre Tlépolème et Sarpédon.

11 nous faut insister un peu sur la première et la dernière phase qui importent plus que toutes les autres à la valeur exceptionnelle que V Iliade — avec la migration achéenne qu'elle reflète — a eu pour l'hellénisation du monde antique.

C'est d'abord l'importance de la ThessaHe qui a été si longtemps le centre d'expansion des Achéo-Eoliens. Les deux régions naturelles qu'ils paraissaient y avoir distinguées ont laissé leur nom dans l'histoire du monde : la plaine du Pénée ou Pélasgiotide dont Larissa est le cheflieu est VArgos pélasgique, l'Argos « nourricière de chevaux » où Agamemnon a régné, avant de descendre, par Chéronée, où l'on vénérait sa lance, à Mycènes, qu'a bientôt remplacée la nouvelle Argos dominée par sa Larissa; au Sud de cette Argos thessalienne, les terrasses qui s'élèvent vers le Pinde, le Pélion et l'Othrys — Phtiotide et Thessaliotide classiques — ont été la première Hellas. Les Helles ou Selles à qui elle doit son nom ont laissé un noyau des leurs à Dodone, et, même lorsque cette devancière de Janina l'Albanaise fut devenue une capitale des Hlyriens d'Epire, ils continuèrent à desservir leur Zeus Naïos. Les Myrmidons sont venus d'Epire où régnait sur eux Aiakos, hypostase du grand dieu des pluies fécondantes qu'est avant tout celui de Dodone. Achille l'Eacide, héros-serpent à l'origine, est, de dieu des Myrmidons, devenu leur roi quand ils s'étabhrent dans l' Hellas thessalienne à côté de la fertile Phtia dont le dieu chthonien, Pelée du Pélion, devint, par

Page 1