HÉRAKLÈS, LES ARGONAUTES, ULYSSE
un poème unique (du moins un poème quinous soit parvenu), il n'en est pas moins certain que l'Argô était célèbre quand,* vers le milieu du viii^ siècle, se composaient VOdyssée et la Théogonie, On y trouve de nombreuses allusions à T'Aorw riTi ;/cXo'jTa. Les aventures des Argonautes se réduisent, plus manifestement que dans VOdyssée, en un certain nombre de thèmes légendaires, légendes telles qu'en comporte tout folk-lore de marins allant à la découverte de terres nouvelles, et dont la localisation se déplace à mesure que recule l'horizon de l'inconnu.
Ainsi, le but même de l'expédition, l'île du Soleil où règne son fils Aiétès et où un dragon garde la Toison d'Or — les Golques auraient eu l'habitude de recueillir sur des peaux de mouton les paillettes d'or que roulaient leurs torrents, —, cet Eldorado d'Aia a passé par le Bosphore et la Tauride avant de se localiser définitivement en Colchide ; d'autres îles merveilleuses, île d'Ares, île d'Achille, ont fini par être repoussées des côtes du sud et de l'ouest pour se rapprocher de la bouche des Enfers qu'enveloppent les brumes et les marais de la Palus-Maeotide, au pays des Cimmériens et des Taures*tueurs et mangeurs d'hommes ; un autre pays merveilleux, celui des femmes guerrières,' s'est déplacé de Lemnos au Thermodon, puis au Caucase,' enfin en Scythie. Aux barbares féroces qui repoussent les
navigateurs, s'opposent les bons sauvages qui les reçoivent comme des frères ou des dieux ; les premiers colons de Lampsaque et de Chalcédoine, ayant été mal reçus par lés indigènes, en firent les Bébryces inhospitaliers tandis que les Dohones et les Mariandynes, ayant respectivement favorisé les fondations de Cyzique et d'Héraclée, furent mis par leurs historiens sur le pied de ces peuples hyperboréens, Hippémolges ou Abiens, « les plus justes des hommes »,' que connaît déjà V Iliade. Aux roches destructrices — Symplégades ou Syndromades -r- et aux oiseaux de mer carnassiers — Harpyes ou Sirènes — s'oppose le bon pilote, Kyzikos à Cyzique, Barbyzès à Byzance, Phinéos ou Dasliylos à Héraclée, Eurypylos ou Triton en Libye; ce dernier
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est en même temps un « bon géant » comme Polyphémos qui cherchait Hylas à Kios avant de poursuivre Galatée en
Sicile.
Avec Triton et Polyphémos ainsi transplantés et avec Amykos, l'autre fils sauvage de Poséidon qui se retrouve en Sicile auprès d'Eryx, nous touchons au grand transfert des thèmes légendaires, de& mers pontiques aux mers italiennes, qui eut lieu quand, vers la moitié du ix® siècle, les Hellènes se reportèrent du Pont, maintenant ouvert à leur commerce, vers l'Occident, encore inconnu. Comme leurs marins avaient dû entendre dire aux bouches du Danube qu'en remontant le grand fleuve qui y aboutissait, on pouvait gagner d'autres cours d'eau qui se déversaient au fond de l'Adriatique et du golfe de Lyon, il y eut toute une époque où le problème d'un passage du nord-ouest se posa à l'esprit grec comme il se posera, en Occident, pour le commerce des épices aux xvi®
et XVII® siècles. A l'origine, comme on savait que les affluents du Phase touchaient à ceux de l'Euphrate, on avait imaginé là une des rives de l'Océan ; il suffisait à l'Argô de la longer pour arriver dans la mer Erythrée ^ — à la fois golfe Persique et mer Rouge — d'où^n Nil, rejeté vers les lacs Syrtiques, la menait aux mers de Libye et de Crète. Plus tard, c'est la rive nord de l'Océan au lieu de la rive est qu'on fit suivre aux Argonautes : ils n'en rentraient pas moins dans la Méditerranée, d'abord par les bouches du Tanaïs ou du Danube, puis par les mers Adriatique, Tyrrhénienne ou Ligure, enfin, dans une dernière progression vers l'Occident, par les Colonnes d'Hercule. De là, un déplacement plus ou moins explicite des thèmes légendaires du nordest au sud-ouest qui amena Aiétès et Gircé à Gaète et à Circéi et confondit presque l'Eldorado de la Toison d'Or avec celui des Pommes d'Or.
Mais les aventures de l'Argô avaient été trop longtemps
localisées dans les mers pontiques pour supporter une pareille transplantation autrement que dans les combinaisons d'une épopée savante. Les Argonautes restèrent, dans l'imagination hellénique, les découvreurs du Pont : la découverte
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des mers d'Italie et de Libye fut dévolue à Ulysse d'Ithaque Lui aussi, il avaitcommencé, on l'a vu, par naviguer dans la mer Noire ; mais, quand les Argonautes en eurent fait leur
domaine, il fut, et sans doute dès le ix^ siècle, reporté vers l'Occident.
Les anciens s'accordaient à placer dans les mers d'Italie les aventures d'Ulysse : l'Ile des Phéaciens serait Corfou et l'ile d'Eole Stromboli ; Circé aurait vécu à Circéi et Ka lypso à Gozzo, l'îlot proche de Malte ; le pavs des Les trygons et celui des Cyclopes se retrouvaient chez les aïeules de Léontinoi ou les Opiques de Campanie, au pied de 1 Etna ou au pied du Vésuve : l'entrée des Enfers se montrait encore à l'Averne. et Charybde et Scylla n'ont pas changé de place. En raison du point fixe que constitue pour tout système d'identification le détroit de Messine et vu le point d'aboutissement, également certain aui est Ithaque même, on n'hésitera pas, en effet, à localise'r les « erreurs » d'Ulysse dans la mer de Sicile : le poète parle, « ailleurs des Sikèles et de la Sikania ; sa Témésa est sans doute a ville que l'antiquité a connue sous ce nom et sa
Thrmakié peut cacher Trinakria. A la même époque, Hésiode connaît aussi le cap Péloris, l'îlot Ortygie et l'Etna
Mais il serait vain de rechercher des identifications plus précises '. L'auteur de Wdtjssée ne connaît ces lointains parages que par les récits des matelots ioniens et ceux-ci ont déformé les réalités entrevues au gré de ces fables qui ont toujours hanté l'esprit des marins explorant les mers inconnues. Quelles mers, d'ailleurs, plus propices à ces légendes que celles dont l'entrée est gardée par le gouffre de Cha-
I II suflil de rappeler ledeniicr cl brillant plaidoyer en favonrH» I'.,,.. itude géographi,,ue de lOdyssée: Victor Bérard /In,'"*.'"*'': lOdys^ed vol. l»0i-3). Je nai fait que résume, Id Z R^."T""' " lai développées dansii.tWi. (umi-jiï„ ^rêlnûeieco^^f '''"'"' T •luand M. Bérard nous aura donAé la nouvelle édition au'Mn^^n» "?""'''' ouvrage. Je crois avec lui qu'il y a, dans les description d rOdysL? T éléments nombreux pris dans la réalité mais ie ««..^ "«'ysee. des sous une double innucnce : celle T lofk.lore nfut aueTL ' "'""î'^' IradiUonnels et celle du déplacement def épisode? q^ te ^IJT^'
■ucsurc que recule Ihorizoïi géographique ^ ^ "" *
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rybde et le tourbillon de Scylla et que dominent les hautes cimes flamboyantes do TEtna, du Stromboli et du Vésuve ?
Dans ces mers reparaissent les mêmes thèmes folkloriques qu'on a vus localisés dans le Pont avec les Argonautes : AioUé est l'île flottante des vents et les Planktai les roches se refermant sur les imprudents qui s'y engagent ; les Sirènes sont les ondines ensorceleuses et Thrinakié Pile de la faim ; Kalypso est la bonne fée et Gircé la méchante magicienne ; Lestrygons et Gyclopes apparaissent comme des géants à un œil, lanceurs de roches et mangeurs d'hommes tandis que les Lotophages ou les Phéaciens sont les indigènes hospitaliers chez qui il ferait bon oubher la mère patrie. Reportées du Pont à la mer de Sicile, ces légendes n'y avaient pas encore achevé leurs pérégrinations. Elles ont reculé vers l'ouest à mesure qu'a reculé l'horizon occidental des marins gecs : ainsi, quand « le pays du couchant » n'a plus été pour eux en Hespérie (Italie) mais aux Hespérides, les Lestrygons ont dû être amenés aux détroits de Sardaigne, Kalypso aux Colonnes d'Hercule et le pays des Morts aux Iles Fortunées, proches des nouvelles Hespé-
rides.
Bien plus tard encore, à l'époque gréco-romaine, le grand nom d'Ulysse n'a pas cessé de suivre et de protéger les progrès de la découverte maritime. Kratès de Mallos croyait retrouver les courtes nuits des Lestrygons dans les aurores boréales que Pythéas de Marseille venait d'observer à Thulé, et les Romains retrouvaient les traces d'Ulixes à Ohsippo sur l'Océan (Lisbonne) et à Asciburgium sur le bas Rhin (Asberg près Xanten).
Donc, peinture fidèle de la vie et de l'expansion ioniennes, VOdyssée conserve la trace des trois siècles — de 950 à 650 environ — où les marins grecs ont exploré la Méditerranée, du Bosphore Gimmérien aux Golonnes d'Hercule ; on y sent encore vibrer leurs espoirs et leurs terreurs. Aussi comprend-on pourquoi, des six copies qui furent exécutées du manuscrit où l'œuvre d'Homère avait été consignée
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sur l'ordre de Pisistrate, deux appartenaient aux deux phis lointaines des grandes colonies grecques : Sinope et Marseille. Pour elles surtout, postes avancés de l'hellénisme, VOdyssée était l'épopée nationale.
Adolphe Reinach.
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