LES ÉTAPES DE LA COLONISATION EN OCCIDENT
route coupant la botte italienne : ainsi Sybaris fonde Skidros et Laos sur la mer Tyrrhénienne et Posidonia (Paestum) au miheu de la route qui y mène ; Grotone occupe sur la côte Témésa, Térina, Skyllétion, Kaulonia avec Pandosia dans les terres. Locres colonise Medma et Hipponion ; et Tarante occupe toute sa presqu'île jusqu'à Brentésion (Brindisi). Pour empêcher le développement de ses voisines, Grotone appelle des Ioniens de Golophon à Siris dont Archiloque vante l'heureux climat ; de là, elle surveille Sybaris, tandis que, de son côté, Sybaris installe des Achéens à Métaponte
pour faire concurrence à Tarente ; de même Rhégion, quand Anaxilas l'aura rendu maîtresse de Zancle, fondera Pyxous pour gêner Locres. L'ère de la colonisation est donc à peine close, en Grande Grèce comme en Sicile, que s'annoncent les rivalités qui feront plus pour ruiner leurs brillantes cités que tous les efforts de leurs ennemis ^
^ Maîtres de la mer de Sicile, les Grecs devaient être tentés
d'aller s'établir sur les côtes qui la baignaient : côtes d'Afrique, côtes d'Ibérie, côtes de Ligurie. Quand, vers 635, les vents eurent poussé le marchand samien Kolaios d'abord à l'îlot de Platéa (auj. Bomba), sur la côte tripolitaine,
puis à Tartessos, d'où il revint chargé des présents du roi indigène Arganthonios, les Grecs se résolurent à chercher des étabhssements durables dans ces deux régions. L'oracle de Delphes les dirigea d'abord sur la côte de Tripolitaine. Les historiens prêtent à l'oracle un tel rôle dans toute cette colonisation occidentale qu'on ne saurait le croire imaginé pour couvrir les seules ambitions des fondateurs de colonies, et on comprendra sans peine le désir qu'avaient ceux qui faisaient parler la Pythie de pousser les Grecs vers la mer Occidentale si l'on songe que le commerce de cette mer, revenant en Grèce par le golfe de Corinthe, enrichissait de ses droits de passage Krisa, le port de Delphes.
1. Sur Sybaris, Siris, Grotone et leurs rivalités, voir L. Ponnelie, Mélanges de l Ecole de Rome, 1907 ot divers mémoires de E. Païs dans ses Hicerche Oeografichesiiintalia antica (1908).
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Le plateau de Barca où l'oracle envoya les gens de Théra, grossis de Minyens et de Thessaliens sous la conduite de Battos, ne devait pas être inconnu aux Grecs. Les richesses et le beau climat du pays des Lotophages et de Triton devaient avoir été vantées et par les marins de Crète et de Théra qui en étaient si proches, et par les marchands et mercenaires qui se multipliaient depuis un siècle en Egypte, le royaume qui exerçait théoriquement la suprématie sur la côte de Libye. Après s'être d'abord arrêtés à l'îlot de Platea et au cap Azilis, les colons s'installèrent, vers 625, à la partie la plus avançante du plateau, au débouché d'une importante voie de caravanes, dominant un port sûr : par reconnaissance, les colons appelèrent le port du nom du dieu qui les avait conseillés, Apollonia, et la ville Cijrène, du nom crime vieille déesse thessalienne
qu'on rt^présontait étouffant un lion, ce qui la désignait - manifestement pour les protéger en ce pays de lions. Le tempérament dorien dominant d'abord chez eux, ils acceptèrent la royauté des descendants de Battos; le troisième de ces princes, Battos H, sut faire venir des bandes de nouveaux colons du Péloponèse et de la Crète, ce qui l'aida à tailler en pièces à Jrasa l'armée envoyée contre Cyrène par le pharaon Apriès (570). Apriès fut détrôné à la suite de cette défaite et son successeur Amasis s'empressa de reconnaître Cyrène et d'épouser une Cyrénéenne. Mais les Libyens, qui avaient appelé les Egyptiens, profitant de dissensions qui firent fonder Barka par les mécontents, infligèrent une sévères défaite à Arkésilas II ; elle ébranla la royauté qui fut réduite à un rôle honorifique et religieux ; Cyrène n'en reprit pas moins son essor et, dans la seconde moitié du vi® siècle, il n'y eut pas d'état grec plus florissant. Tout le commerce de la Libye centrale passait par elle ; en échange du vin et de l'huile de Grèce, elle recevait les chevaux (( barbes » des Libyens, les peaux, l'ivoire, la poudre d'or ; elle exportait dans tout le monde grec le silphion, plante aromatique et médicinale très recherchée que produisait son sol et qui devint l'emblème de ses monnaies ;
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elle y ajoutait des vins et de l'huile et,- pour en boire, fabriquait les belles coupes cyrénéennes. Deux voies commerciales, l'une par la côte de Marmarique, l'autre par l'oasis d'Amon, dont elle avait adopté le dieu égypto-libyen, la reliaient à l'Egypte; mais, de l'autre côté, la mer des Syrtes, bordée à l'ouest de villes carthaginoises, lui restait hostile '] Les Grecs sentirent la nécessité de s'y établir pour avoir un point de relâche entre Cyrène et la Sicile. Ce fut la raison de la curieuse tentative que fit, en 510, le bâtard d'un roi de Sparte, Dorieus, qui installa sur le Kinyps une petite colonie de Théséens et de Péloponésiens qui deviendra Tripoli mais qui, avant l'époque hellénistique, resta insignifiante. Au lieu de s'y attacher, le remuant Dorieus, confiant en un oracle qui, en tant qu'Héraklide, lui promettait Eryx, l'ancienne conquête d'Héraklès, passa en Grande
Grèce où il seconda Crotone contre Sybaris ; il fut repoussé et tué par les Elymes devant Eryx, mais son compagnon, Euryléon, alla coloniser, sous le nom d'Hérakleia, l'antique Minoa, entre Agrigente et Sélinonte.
Ce que les Doriens de Théra avaient fait en Libye, les Ioniens de Phocée l'entreprirent dans les mers ligures. Vers 600, ils jetèrent, sur une pointe détachée qui s'avançait à l'est des bouches du Rhône, les fondations de Massalia. Grâce aux bonnes relations établies avec leurs voisins, Salyens d'Aix ou Elisyques de Narbonne, opposant habilement les tribus gauloises aux tribus ligures, les Massaliotes réussirent à concentrer dans leur port tous les produits des pays celtiques : cuivre de la Galice, étain et fer de Grande-Bretagne, ambre de la Baltique.
Quand les Phocéens, fuyant les Perses (v..540), furent venus chercher une nouvelle patrie autour de leur florissante colonie, ils purent essaimer dans tout le golfe de Lyon. Si les flottes réunies des Etrusques et deCarthage les empêchèrent de développer leur établissement à'Alaria en Corse, d'où
1. Sur la colonisation de Cyrène, voir la Kyrene de 8tudniczka (1890) et a Ayr^we de Malten (1911). Sur les vases de Cyr.'ne voir Dugas, Rev. avch 1907. 1: sur le silphion, ibid. 1943, [. p. 261.
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ils menaçaient l'Etrurie et la Sardaigne, ils surent installer en Espagne, entre Malaga et Garthagène, colonies puniques,
leurs factoreries de Mainaké^ Alônis, H eméroskopeion^ Sagonte, enfin Kallipolis, noyau de Barcelone. Au pied des Pyrénées, le concours de Rhodiens leur permit de fonder Emportai (Ampurias) et Rhodé (Rosas) ; en Narbonaise et en Provence, ils ne craignirent pas de s'avancer un peu à l'intérieur avec Agathe (Agde) et Théliné (Arles), tandis que, sur l'âpre côte ligure, ils n'occupaient que les promontoires aisés à défendre Tanroeis, Olhia, Antipolis (Antibes),
Nikaia (Nice), Monoikos (Monaco), enfin, au sud de l'Italie, Hvélé-Vélia. Sans doute, c'est seulement à la fin du v^ siècle que Pythéas de Marseille explora les côtes celtiques, peutêtre jusqu'en Ecosse et jusqu'au Jutland; mais déjà, de ces places côtières, les commerçants phocéens se répandirent des Apennins aux Alpes centrales. Signe le plus certain de la prépondérance économique, les monnaies de Marseille rayonnèrent de l'Etrurie aux hautes vallées du Rhône et du Rhin'. Et, par tous les côtés, les barbares s'hellénisaient.
A propos d'Ampurias, Strabon nous parle d'une « cité dont la constitution se trouve être un mélange de lois grecques et de coutumes barbares, ce qui du reste s'est vu en beaucoup d'autres lieux »".
En même temps, au sud, cette heureuse fusion s'esquissait entre la civilisation des Grecs et celle des Latins : si les Grecs, en marchands habiles, adoptaient les unités pondérales et monétaires du pays — la titra étant la livre, le niimmos, la livre d'argent, et les ounkiai les onces — et certains de ses cultes — comme la déesse des bœufs qui
1. Le nom de Massalia appartient sans doute au fond liguro-Iibyen : s'il n'est pas phénicien, il nVst pas d'avantagé venu <ie la Crète minoenne dont on tend à exaf^érer Tinlluence sur les côtes de la MtklilerraDée occidentale (voir surlout K. Maass. (ll\st. Jahre.shefle. IX et X). Pour Ihisioire de la colonisation phocéenne, voir maintenant Jullian, Histoire de la (iaule, I (IDOS) chap. v: pour la constitution de Marseille le substantiel mémoire do Hirschfold. Kleine Schriffen (1913). L'«v\ tension des monnaies de Marseille en Gaule et en Italie, un des plus surs indices de son expansion commerciale, vient dètre étudiée avec grand soin par A. Hianchet, Hevue belge de Numismatique, 11M3.
2. Strabon, III, 8. Cf., sur Ampurias, Schulten dans les Neue Jahrfiuecher de 1907.
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devint la Héra Lakinia de Grotone et dont les panégyries annuelles attiraient tous les Italiotes— les dieux des Grecs- Apollon et les Dioscures dès le début du v^ s. — et leurs mœurs pénétraient avec leurs marchandises dans le Latium. Déjà s'ébauchait la civilisation gréco-latine. Et la Grèce dont provenait cette civilisation était la plus raffinée, la Grèce d'Ionie : Xénophane venait de Golophon et Pythagore de Samos. Aussi bien, quelle que fût la provenance de leurs fondateurs, le fait que les Ioniens avaient, au
vi« siècle, la mainmise sur le commerce maritime, amenait
bientôt les colonies grecques à s'ioniser. Ce sont les Ioniens qui apportaient aux Grecs d'Occident les bronzes de Ghalcis ou les vases de Milet, ou même l'argenterie égyptophénicienne ; et ces Grecs allaient les échanger chez les Etrusques ou chez les Celtes contre le fer de la Toscane et du Norique, l'étain de l'Armorique et l'ambre de la Baltique. Certaines des cités de la Grèce d'Occident ont des relations plus spéciales avec certaines autres de la Grèce d'Orient — ainsi Sybaris avec Milet, Tarente avec Cnide, Gyrène avec Samos — mais, chez toutes, dominait l'esprit ionien. La Grande Grèce était si bien un prolongement de rionie qu'on pouvait proposer aux Ioniens, menacés par les Perses, d'y émigrer en masse '; c'est ce que firent les Phocéens, et Thémistocle, à Salamine, menaçait, si on ne l'écoutait, de transporter tous les Athéniens à Siris par un projet que, trente ans plus tard, la colonisation de Thourioi
réalisera en partie.