III. - APOGÉK Kï ARRKT DK L'ESSOR COLONIAL
A la fin du vije siècle, rien ne semblait devoir menacer la prospérité de cette Grèce d'Occident. Au début du v^ siècle, elle était gravement compromise. Dissensions intestines et guerres extérieures y avaient également contribué.
Depuis qu'au miheu du vi^ siècle, Phaldris s'était emparé de la tyrannie à Agrigente, les troubles politiques
^^^i-^f-f^rif-^, ?® ^''•'^^ proposait aux Ioniens de s'établir en Sardaigne et Histiée de Milet proposait à Darius de la conquérir pour lui. Hérod V 101) et 124. ■ r ., ».
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124 L HELLÉNISATION DU MONDK ANTigUE
n'avaient pas cessé de déchirer les villes grecques : conflits d'aristocraties contre démocraties dont un aristocrate plus habile, s'appuyant d'abord sur le peuple, finissait par profiter pour s'élever à la tyrannie ; partis exilés cherchant leur asile dans les villes voisines et s'efforçant, avec leur
aide, à ressaisir le pouvoir dans leur patrie; conquête de ces villes par les tyrans heureux suivies par des révoltes et des répressions également sanglantes ; enfin et surtout, la concurrence économique mettant aux prises ces cités trop voisines et qui s'étouffaient l'une l'autre à mesure qu'elles
se développaient, voilà le tableau qu'offre, au point de vue politique, cette partie du monde grec au vi® siècle. Dès le milieu de ce siècle, deux des premières colonies
grecques avaient presque disparu, victimes de ces luttes : Mégara Hyblaea en Sicile (que Hiéron acheva de ruiner en 483), Siris en Grande Grèce. Métaponte, Sybaris et Crotone s'étaient unies pour écraser Siris ; le partage des dépouilles les mit aux prises et Sybaris reçut un coup fatal (v. 510) ; c'est alors que Locres, qui avait essayé en vain de défendre Siris, menacée à son tour, se tourne contre Crotone victorieuse et lui inflige une défaite mémorable sur les bords de la Sagra (v. 506).
Au début du v® siècle, Hippokratès, tyran de Géla, reprenait les projets de Phalaris : celui-ci avait, sous son sceptre, réuni à Agrigente Géla, Séhnonte, Himère et Léontinoi. Hippokratès s'empare de Naxos, Léontinoi, Kallipolis, Zancle. Si Zancle lui échappa bientôt pour passer au pouvoir d'Anaxilas de Rhégion qui fut ainsi maître du détroit (v. 490), il n'hésita pas à se tourner contre Syracuse qui, depuis qu'elle s'était emparée de Kamarina (v. 550), était devenue la plus puissante cité de l'île et la voisine de Géla. Il avait battu les Syracusains et mis le siège devant leur ville quand l'intervention de Corinthe et de Corcyre la sauva, mais le tyran de Géla garda Kamarina. Il venait d'enlever aux Sicules Ergétion et Hybla quand la mort arrêta ses projets. Son principal lieutenant, Gélon, d'une famille sacerdotale de Géla, lui succéda et les reprit (491).
APOGEE ET ARRÊT DE l'eSSQR COLONIAL 125
Profitant des dissensions entre la noblesse et le peuple, il se rendit maître de Syracuse en 485. Quand il eut achevé'la ruine de Mégara et que son allié et beau-père Théron d'Agrigente eut chassé d'Himère le tyran Térillos, Gélon put se croire maître de la Sicile. Mais il avait seulement
provoqué l'invasion punique : Térillos, réfugié auprès de son beau-père Anaxilas, appela les Carthaginois à l'aide.
Il y a longtemps que Carthage attendait l'occasion d'intervenir. Au miheu du vie siècle, on sait que son général Malchos, conquérant de la Sardaigne, opéra en Sicile, sans doute pour arrêter Phalaris ; on l'a vue contribuer à empêcher les Grecs de s'établir en Corse et à TripoH. Il est probable aussi qu'elle était d'accord avec Xerxès, renseigné sur les choses de Sicile par de nombreux exilés, notamment Skythès de Zancle et Démokédès de Crotone, et qui y avait envoyé demander l'hommage \ Elle avait préparé un formidable armement ; Hérodote parle de 300.000 hommes et 200 vaisseaux de guerre. Si même on réduit ce chiffre au tiers, Hamilcar put encore amener devant Himère deux fois plus d'hommes que n'en avait Gélon. En réunissant toutes les forces de la Sicile — sauf Zancle qui obéissait à Anaxilas, l'alhé des Carthaginois, et Sélinonte qui négociait
avec eux — Gélon put grouper sous ses ordres 50.000 fantassins et 3.000 cavaliers. Grâce à son habileté, et grâce aussi à sa supériorité en cavalerie, il remporta une victoire complète. Le même jour, selon la légende, en réalité quelques mois plus tard, la flotte de Xerxès s'engloutissait à Salamine. On raconte qu'entre les deux batailles l'habile Sicilien avait proposé aux Grecs son aide contre les Perses en retour du commandement en chef qu'il savait bien qu'ils lui refuseraient ; en même temps, il avait envoyé à Delphes un de sesaffidés avec de riches présents pour s'attirer la faveur de Xerxès au cas où le Grand roi serait vainqueur. Himère et Salamine avaient délivré le monde grec de la double terreur qui les menaçait ; six ans plus tard, Hiéron qui avait succédé à
1. Voir sur les relazioni fra la Sicilia e la Persia le mémoire pulilié sous ce titre par E. Ciaceri, Sfudi nlorici, V (1912) et plus bas p. 145.
126 l'hkllénisation du monde antique
Gélon (mort en 478) infligeait en face de Cumes une défaite
décisive à la flotte étrusque (474). Ce fut l'apogée de la Grèce d'Occident ; mais elle ne dura guère plus que la décade où régna Hiéron (m. en 467) : encore doit-on y placer l'exil en masse de ses adversaires à Agrigente et à Himère et la sanglante défaite infligée par les lapyges aux Tarentins et aux Rhéginiens(473). Luttes intestines et guerres étrangères allaient reprendre pour l'épuiser rapidement : en moins de deux siècles la Grèce d'Occident ne sera plus qu'une riche
mais faible proie que se disputeront Carthaginois et Romains.
IV. — LA GULTURIî: HKLLKNIQIII': EN SICILK KT EN GRANDE GRÈCE
Si la Sicile et la Grande Grèce avaient été conquises par Rome dès la un du v^ siècle, elles auraient déjà donné à l'hellénisme — et, par suite, à la cause de la civilisation — presque tout ce qui était en elles.
La vie intellectuelle et artistique n'a pas, en effet, été moins intense dans leurs cités que la vie économique. Dans le domaine de la pensée, de la littérature et de l'art elles ont, sur beaucoup de points, précédé ou dépassé leurs métropoles.
Comme toutes les villes composées d'éléments divers, — Grecs de toute provenance mêlés de sang indigène — , celles de la Grèce d'Occident sentaient moins peser sur elles les traditions de toute espèce si puissantes dans la Grèce propre. Leur horizon était plus large, leur territoire plus vaste, leur population plus nombreuse. S'il est manifeste que Sybaris et Crotone ne purent mettre en ligne les 300.000 et les 100.000 hommes que leur prêtent les anciens, l'exagération même de ces chiffres atteste l'impression faite par l'accroissement rapide de leur population qui devait étonner les Grecs de Grèce comme nous étonnent les villes d'Amérique. Il est probable que, au v^ siècle, Crotone et Tarente, Agrigente et Syracuse ont eu de 50 à 80.000 habitants, autant et plus qu'Athènes et que
LA CULTURE HELLÉNInUE EN SICILE ET EN GRANDE GRÈCE 127
Corinthe. Quant à leur luxe, les anecdotes sur Sybaris l'ont rendu fameux ; si même elles sont toutes controuvées, elles prouvent pareillement à quel point les Grecs de Grèce, et même ceux d'Ionie, étaient frappés par l'opulence
— toute « américaine » elle aussi — de leurs frères d'Occident. Plus les villes étaient grandes, et plus les richesses y
abondaient, plus devait être sensible l'écart entre les nobles
— ceux qui s'étaient divisé les terres lors de la fondation de la colonie — et la masse dont le négoce augmentait la hardiesse avec la prospérité. De là des conflits politiques et sociaux sur lesquels nous sommes mal renseignés, mais qui ont motivé ces législations sévères que les anciens attribuaient à Zaleukos pour Locres et à Gharondas pour Catane et qu'admirait encore Aristote. Nous devons sans doute nous les imaginer d'après celles de Dracon, de Solon et de Glisthène qui s'en sont certainement inspirés à Athènes : il paraît que leur but était surtout d'établir la prépondérance de la Cité sur les intérêts de parti et de famille en graduant rigoureusement les peines, en décourageant par leur sévérité tous ceux qui chercheraient des innovations et des révolutions, en mettant l'éducation de la jeunesse entre les mains de l'Etat.
Ce rôle donné à la collectivité devait amener au collectivisme. C'est Pythagore qui paraît avoir franchi le pas, ce singulier philosophe, à la fois physicien et métaphysicien naturaliste et géomètre, religieux et libre penseur, positiviste et mystique, sorte d'Auguste Comte du monde ionien ^ Né à Samos vers le milieu du vi^ siècle, à l'époque où la philosophie ionienne atteignait son apogée, élève de Phérécyde de Syros, ami de Thaïes et d'Anaximandre, il avait déjà voyagé en Egypte et en Perse, quand, vers 525,'
I. S^»' ^ytl'fgore voir A.-fc:. Chaignel, Pulkayoreetladoclrinepylka<,o- .ee..,^n. (2 vol. 18.4) ouvrage fondamental, ot, pou.- les faits nouveaux en dernier lieu, P. Gorssen dans le Pliiloloqus de J<J11 Pour le rôle de
1 orph.sme pythaf?orici.^n tel (,uil est connu par les tablettes trouvées Tui m! TuT:1 <ie /Italie <lu 8ud, divers travaux de S. Reinach. I. A Une, A Uelalte et 1 ouvrage si suggestif de Cornford. From reliqion Jo I kUosopluj, a sludy m the ovujins of western spéculation (1912).
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il arriva en Grande Grèce. Appelé sans doute à Crotone pour mettre fm à des troubles politiques, il y prêcha en véritable apôtre en compagnie de sa femme Théanô et de sa fille Damô, ses collaboratrices, car la part qu'il donna aux femmes ne fut pas une des moindres causes de son succès. Il s'élevait contre toutes les formes du luxe, de la corruption et de la mollesse ; s'abstenant d'aliments carnés et de végétaux en germination, il s'attachait à la pureté parfaite du corps et de l'esprit, offrant à ceux qui la pratiqueraient l'espoir d'une autre
vie meilleure, peut-être après une série de métempsycoses ; il semble avoir cru à la transmigration des âmes à travers les harmonies du monde : il voulait que les biens fussent mis en commun et que la communauté réglât le sort des
individus, mais une communauté présidée par les seuls Frères de l'Ordre pythagoricien, grade auquel on ne parvenait qu'à travers une hiérarchie comme en comportaient tous les mystères. Il réunit, dans une sorte de familistère, près de 300 adeptes unis par des initiations communes où rentraient beaucoup de ces éléments orphiques qu'Onomacrite et Orpheus de Crotone — les auteurs des œuvres attribuées à Orphée — répandaient alors en Grèce.
Pendant qu'il dominait à Crotone à la façon d'un Savonarole, elle anéantit sa rivale Sybaris, toute supérieure qu'elle lui fût par le nombre ; la réputation de Pythagore irrandit comme s'il avait été la cause de cette victoire. Mais la jalousie de ceux que menaçait son collectivisme semble avoir fini par ameuter la foule contre lui : la maison commune des Pythagoriciens fut détruite au moment où on célébrait le vingtième anniversaire de sa fondation. Pythagore dut fuir à Locres, puis à Métaponte où, à quatre-vingt-seize
ans dit-on, il mourut de regret. Cependant, non seulement son œuvre scientifique lui survécut — il suffît de rappeler u les tables de Pythagore » qui ont immortalisé son nom — , mais la Grande Grèce resta la patrie de l'orphisme pythagori-
4 . Mt'me le collectivisme ne disparut pas avec lui : il resta pratiqué dans la petite communauté des îles Lipari. cf. Th. Reinach. Revue des études (jvecques, lil.
LA CDLTURR HELLÉNIQUE EN SICILE ET EN GRANDE r.RKCE 129
cien dont l'action a été incalculable sur le développement du mysticisme et du gnosticisme qui ont tant fait pour préparer le monde antique au Christianisme. Pythagore présente lui-même une physionomie qui rappelle singulièrement celle du Christ : fils ou incarnation d'Apollon doscendu aux enfers et ressuscité, il a la faculté surnaturelle de guenr, à l'aide d'incantations magiques, les corps et les âmes malades, il a le don du miracle et de la prophétie il entend l'harmonie des sphères célestes et peut communiquer avec les êtres inférieurs comme avec les êtres supérieurs • ses « Vers d'Or ., sont une sorte de Décalogue qui commence par « Le Seigneur dit » comme les Logia de Jésus Et il annonce aussi le Christ par son universalisme ; la légende qui lo fait initier par Epiménide de Crète comme Jésus 1 est par Jean veut que, grâce à lui, les peuples barbares connaissent aussi les voies du salut. On lui donne comme élevés Zalmouxis le Gète et Abaris le Scythe; on le met en contact avec les mages, les brahmanes et les druides et si Cicéron conteste que Numa ait reçu ses leçons, il n'en est pas moins certain que, dès le me siècle, le pythagorisme, resté vivant dans l'Italie grecque, s'introduisit à Rome. Un nouvel essor commença alors pour lui par son union féconde avec le néo-platonisme, et c'est chose caractéristique pour le rôle du pythagorisme dans la diffusion de l'hellénisme que la provenance des trois apôtresqui, à la fin du i" siècle, répandent partout la doctrine de Pythagore : Modératus de Gadès, Nikomachos de Gérasa, Apollonios de Tyane. D'autres penseurs semblent avoir repris, dans la Grèce d'Occident, telle ou telle des idées de Pythagore. Ainsi pour son système cosmique — qui devançait peut-être les monades de Leibnitz — Ekphantos de Syracuse et Pétron d'Himère; pour la croyance en l'unité et l'infinité divines ainsi que dans l'unité fondamentale de tout ce qui vit Xénophane de Colophon (v. 570-500) qui, venu d'Ionie après avoir professé à Zancle et à Catane, finit par s'établir à Elea où son élève Parménide développa ses doctrines • c'est lui qui protestait contre les dieux d'Homère avec leurs pas-
HELLÉMS.ATION.
fl'
sions humaines et répétait que si les bœufs pouvaient représenter leurs dieux ils leur donneraient des sabots ; enfin, Empédocle (v. 490-420), petit-fils d'un fidèle de Pythagore et qui avait mêlé à ses doctrines celles de Parménide et d'Anaxagoras. Prophète et thaumaturge, faisant prendre pour des miracles, par la crédulité populaire, le réveil d'une cataleptique qui passait pour morte ou l'arrêt d'une épidémie par le drainage d'un marais, l'invention de paragrêles et l'emploi de passes magnétiques, il avait
fini par se convaincre de sa mission divine et voulut, par sa fin célèbre, y attester sa foi en l'imposant à ses fidèles. 11 avait composé de nombreuses œuvres en vers et, s'il ne nous reste qu'une cinquantaine de lignes de son poème sur la Nature, on peut s'en faire une idée par le De Natura Reriim où Lucrèce, qui sait que sa doctrine remonte, par Epicure, à Empédocle, a laissé au philosophe d'Agrigente un immortel hommage *.
La littérature ne fut pas moins glorieusement représentée que la philosophie dans la Grèce d'Occident. Dès la 9® Olympiade, Kynaithos de Ghios aurait récité à Syracuse les chants d'Homère. Stésichore d'Himère (v. 640-560) voulut leur donner une suite dans son Ilioupersis où, en jouant sans doute sur le surnom d'Aineias de l'Aphrodite d'Eryx, il faisait venir son fils Enée en Sicile. G'est aussi lui, semble-t-il, qui a popularisé dans ses vers les légendes qui rattachaient la nouvelle Grèce au passé
héroïque de la métropole, narrant les aventures d'Ulysse en Campanie et celles de Diomède en Daunie ainsi que les exploits d'Héraklès contre Géryon. Il fit même entrer dans le patrimoine littéraire de la Grèce des légendes siciliennes comme celle de l'amour de Daphnis et celle des abeilles d'Aristée. Ibykos de Rhégion semble avoir traité dans le même sens les légendes des Argonautes et d'Héraklès. Si Stésichore et
1. Voir le livre de G. Brelon, Xénopkane, Vavménide, Empédocle (i*aris, 1882). Pour les travaux récents sur l'école éléate, O. Gilbert, Hheinisches Muséum, 1909 et l'art. Empedokles de la Heal-Encyclopàdie. Sur les rapports entre Kléates et Orphi<iues, J. Dorllrr, Die Elealen und die Orphikev (Freisladt, 19M),