‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 81 sur 140 · MN · texte numérisé non relu

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Qu'on se rappelle le monde grec au milieu du iv^ siècle. La Grèce s'épuise en luttes intestines — Thèbes contre Sparte, Athènes contre Philippe —, luttes trop souvent inexpiables et qui vont jusqu'à la ruine totale, comme celle que la Guerre Sacrée inflige aux Phocidiens ; les révolutions constantes empêchent Syracuse de résister au progrès des Carthaginois ; en même temps que ceux-ci s'étendent en Sicile, les Sabelliens et les Lucaniens enserrent à les étouffer les villes grecques d'Itahe ; la Perse, après avoir écrasé les révoltes de la Phénicie et de l'Egypte, paraît plus puissante que jamais, tandis que les capitales de l'Hellade se disputent l'or et acceptent la « paix du grand roi», ce traité de 386 qui. jusqu'A ce qu'il fût déchiré par l'épée d'Alexandre, restera pour les Grecs la base incontestée du droit international. Or ce traité abandonne formellement à la Perse les cités helléniques d'Asie : toutes tremblent devant elle ; des tyrannies ou des oligarchies étroites y oppriment cet esprit de liberté qui est l'essence du génie grec. Sans doute il est difficile de dire que l'hellénisme est en décadence ; mais il se replie sur lui-même ; il perd en force ce qu'il gagne en finesse ; déjà se manifeste en lui cet affaiblissement par excès de subtilité qui sera le hyzantinisme. Si, en 336, le nouveau roi de Perse, le vaillant Darios III Codoman, avait repris la tentative de Xerxès en même temps que les Carthaginois se seraient entendus avec les Italiotes pour une attaque commune, on peut se demander si le monde hellénique, affaibli et divisé, eût trouvé les mêmes forces vives qu'en 480 pour résister et pour vaincre.

Ou, du moins, s'il les eût trouvées, ce n'eût pas été en lui-même, mais dans cette jeune terre toute fraîchement hellénisée qu'était la Macédoine ; l'offensive macédonienne a sauve l'Hellénisme. La meilleure preuve qu'il faut attribuer aux victoires d'Alexandre non seulement le triomphe, mais le simple salut de l'hellénisme, c'est qu'en Occident, où Alexandros et Pyrrhos d'Epire n'ont pas eu la même fortune que leur cousin de Macédoine en Orient, l'hellénisme, au point de vue politique, va succomber et

CE gU ALEXANDRE A ÉTÉ POUR L HELLÉNISME 171

disparaître en moins d'un siècle. Sans la Macédoine, la Grèce d'Europe eût sans doute succombé de même, au III® siècle, sous les invasions celto-illyriennes, la Grèce d'Asie sous l'étreinte perse. Avec Alexandre, la Macédoine entre définitivement dans le monde hellénique. Hérodote (v, 20) et Thucydide (ii, 80,5) l'en excluaient encore ; Polybe unira les Macédoniens aux Grecs pour les opposer aux barbares (ix, 37,7). Commencée par Alexandre I®^ le Philhellène qui se fit reconnaître à Olympie comme Héraklide, poursuivie par Archélaos, qui appelait à sa cour Euripide et Zeuxis, et complétée par Philippe, l'hellénisation de la Macédoine reçut de l'épopée d'Alexandre comme une consécration de gloire.

Mais l'Hellénisme ne doit pas seulement à Alexandre de l'avoir sauvé en mettant à son service le glaive de la Macédoine; il ne doit pas seulement à Alexandre de lui avoir permis de se développer librement par la suite à l'abri du vieux bouclier de bronze macédonien ; il ne lui doit pas seulement, à côté de la préservation matérielle ainsi assurée à ses chefs-d'œuvre d'art, cette conservation de sa littérature qui résulte des BibHothèques d'Alexandrie, d'Antioche et de Pergame ; il lui est redevable d'un merveilleux essor.

Imaginez un oiseau puissant en cage ; le privant d'air et de lumière, les barreaux se multiplient autour de lui ; dans sa rage, il se prend à se déchirer lui-même ; tout d'un coup, la cage s'ouvre, les barreaux tombent vers l'Orient ; l'air affine, et l'oiseau, ranimé, recréé, prend son vol vers le soleil levant.

Ainsi, en ouvrant à l'Hellénisme tout le monde oriental dompté, Alexandre ne l'a pas seulement sauvé de la menace de l'Orient ; il l'a sauvé de lui-même. L'Hellénisme d'après Alexandre sera sans doute moins pur que celui d'avant lui, plus mêlé d'éléments étrangers. Mais le regrettera-t-on ? Il suffit de se rappeler que, dans toute sa pureté, réduit à lui-même et replié sur lui-même, il risquait de périr ; maintenant que, de la Grèce et de ses dépendances, il s'est étendu sur le monde oriental, qu'il a jeté des racines fé-

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condes dans tous les terroirs nationaux, maintenant

r Hellénisme est devenu indéracinable. La semence hellénique jetée à travers l'Orient par le prodigieux moissonneur de gloire que fut Alexandre va lever partout en des moissons, inégales sans doute, mais toutes vigoureuses. Elles pourront être ici fauchées, brûlées là ; la semence reste dans la terre et repoussera pour de nouvelles récoltes. Sans Alexandre, l'hellénisation déjà accomplie risquait de disparaître : grâce à lui, T Hellénisme a conquis le monde antique et est resté à la base du monde moderne.

Ces semences qu'Alexandre a éparpillées à travers le monde, que contenaient-elles et comment s'étaient-elles formées ? Cette puissance qui lui a permis de les disséminer de par le monde, d'où lui venait-elle et comment s'était-elle constituée ?

Ce sont à ces questions qu'il nous faut répondre après avoir détini le rôle général d'Alexandre dans l'histoire de l'hellénisation. C'est en voyant ce qu'il a reçu, dans le domaine

de la force comme dans le domaine des idées, que nous pourrons nous rendre compte et des causes et des conséquences de ses succès; c'est ainsi que ressortiront sa part personnelle et son génie propre.

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Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des idées qui dominaient Alexandre et les Grecs de son temps. Ce sont les idées de son maître Aristote : confiance absolue dans la raison humaine et dans les règles de la logique, examen objectif de tous les problèmes, réduction ou élimination du surnaturel, exaltation de la dignité de l'homme et de l'activité humaine, conscience élevée des devoirs sociaux,

sentiment profond que l'homme libre est seul digne du

nom et de la dignité d'homme et que T Hellène seul est vraiment un homme libre, destiné par là à la maîtrise du

LES ÉLÉMENTS DU SUCCÈS d'aLEXANDRE

monde, tels sont quelques-uns des traits dominants de

l'enseignement d'Aristote, et ils n'ont pas été sans action sur Alexandre, son élève depuis sa treizième année (343). *

Mais, de toutes les idées agitées de son temps, celle qui a le plus frappé le fils de Phihppe, c'est assurément l'idée panhellénique. Cette « grande idée » avait pris un singulier développement au iv^ siècle : plus que jamais, les Grecs avaient conscience de leur unité nationale et c'est avec orgueil qu'ils s'opposaient comme hellènes aux barbares.

Sans doute l'idéal de la Cité est encore celui de Platon et d'Aristote ; mais, au delà de la polis, ils aperçoivent l'hellénisme. Les philosophes les plus avancés de l'époque, ceux de l'école cynique et ceux de l'école de Cyrène, vont répétant que le sage est dans sa patrie partout où règne la sagesse ; la loi à laquelle il faut obéir n'est plus celle de la Cité, qui est variable, mais celle du Bien qui est invariable et éternelle ; la vraie Hberté n'est pas celle que confèrent les droits politiques : c'est la liberté morale.

Battu en brèche par les philosophes, l'idéal de la Cité l'est plus encore par les faits. Par suite des luttes intestines et des révolutions politiques, les bannis errent en masse à travers le monde grec ; en 365, Isocrate se plaint que chaque ville ait plus d'exilés qu'elles n'en comptaient auparavant toutes ensemble; en 346, il soutient qu'ils formeraient une armée plus grande que celle de toutes les cités réunies. Et, en effet, le débouché que la colonisation avait été jadis pour eux leur étant fermé tant par le retour offensif du monde barbare que par l'exclusivisme jaloux des colonies devenues métropoles à leur tour, ces miniers de bannis finissent la plupart par former des troupes de mercenaires. Alexandre en trouvera plus de 50.000 devant lui en Asie et, lorsqu'il prescrira le rappel des bannis, en une seule année (324), 20.000 accourront à Olympie. Ils constituent donc de plus en plus une soldatesque flottante, à la façon de ces « bandes » que connut

1. Voir R. Geier, Alexander und Aristoteles (Halle, 1850) et E. Egger, Aristote conme précepteur d'Alejcandrcd&nsMémoiresdeLilt. ancienne, m&O.

le XVI® siècle, sans cité ni foyer, prêts à suivre le maître qui les mènerait à la gloire et à la fortune.

En même temps que les citoyens de vieille race diminuent ainsi dans toutes les villes, les nouveaux venus, les étrangers, les métèques, les esclaves aïïranchis prennent leur place : sans aïeux dans la Cité, ils ne sont pas non plus

attachés à ses traditions; ils sont tout prêts à applaudir le tyran étranger aussi bien que le démagogue ; ayant des parents et des amis dans d'autres cités, ils tendent vers un certain cosmopolitisme en même temps qu'ils ne voient plus dans tout monarque un tyran, au sens ancien du mot. Que le meilleur des gouvernements est encore celui d'un bon tyran et que, pour que la cité soit plus heureuse,

il faudrait qu'elle eût à sa tête un roi philosophe ou un

philosophe roi, ce sont là des paroles d'Aristote et de Platon qui répondent aux préoccupations que font naître les excès de la démagogie : en face de la décadence certaine des vieilles cités, les nouvelles royautés, Denys de Syracuse et, surtout, Philippe de Macédoine montrent ce que peut pour son peuple un monarque intelligent.

Ainsi, tout ce qui faisait la faiblesse croissante des cités grecques poussait à chercher pour l'hellénisme une forme plus large et une force plus jeune qui pussent lui permettre

et lui inspirer un nouvel essor.

Mais les partisans du régime des cités autonomes ne poussaient pas moins que ses détracteurs aux vastes ambitions du rêve panhellénique.

Le nationahsme grec n'est pas dû, en effet, à un affaiblissement des haines intestines en Grèce; jamais elles ne furent peut-être plus vives qu'au iv® siècle ; mais ce ne

sont déjà plus des rivalités de cité à cité.

Un certain nombre de cités sont devenues les capitales d'Etats véritables : Athènes et Thèbes, Sparte et Argos. Chacune aspire à la primauté : chacune cherche donc à l'emporter sur toutes les autres ; c'est déjà un acheminement à l'idée d'unité. Sans doute, cette unité, Athènes ou Thèbes veulent la réaliser chacune à son profit, mais en ambition-

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LES ÉLÉMENTS DU SUCCÈS d'aLEXANDRE

nant ainsi le rôle de métropole de l'Hellade, l'idée même d'une Hellade grandit et s'implante. Deux fois, en 336 et en 324, Démosthène parviendra à coaliser contre les Macédoniens les trois quarts de la Grèce. Ainsi s'esquisse

contre eux l'unification de la Grèce, qu'ils essaieront, par la Ligue de Gorinthe, de faire à leur profit. Certes, cette Ligue n'a pas donné ce qu'en attendait Philippe : mais elle n'en constitue pas moins un signe des temps : c'est la première fois que la nation hellénique apparaît comme un

tout politique. Formule ingénieuse, combinant l'autonomie des cités avec l'unité de la nation devant l'ennemi, elle eût mérité un meilleur sort. Mais les Grecs restaient trop particularistes pour admettre l'hégémonie du roi de Macédoine

autrement que pour en finir avec le danger perse : une fois qu'il aura disparu sous les coups d'Alexandre, la Ligue devait fatalement se dissoudre.

Comme tout éveil national, en effet, celui de la Grèce se produit contre un ennemi. On a vu quel service la Perse avait rendu par là à l'Hellénisme ; ses assauts l'avaient obligé à prendre conscience de son unité. Au v® siècle, la Grèce aspirait seulement à se défendre contre l'étreinte

perse, à s'en dégager assez pour respirer librement ; l'idée que ce colosse pourrait être attaqué au cœur même de ses forces est repoussée, comme on s'en souvient, par un roi de Sparte \

Mais les Dix Mille, en pénétrant presque jusqu'au Tigre, Agésilas en razziant en tous sens la Phrygie, ont révélé la faiblesse du colosse perse.

Plus il y a de mercenaires grecs au service du Grand Roi et plus les Grecs se familiarisent avec l'idée que sa puissance

n'est pas invincible, puisqu'elle ne se maintient plus qu'avec leur concours. Depuis 380 environ, l'idéal panhellénique dont Isocrate fut l'apôtre, s'impose de plus en plus à tous les Grecs qui réfléchissent : la paix d'Antalcidas avec son affirmation de l'hégémonie perse sur la côte d'Asie les a révoltés. Les poHticiens ne refusent sans

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