‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 82 sur 140 · Voir plus haut p · texte numérisé non relu

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176 l'HELLÉNISATÏON du monde ANTigUE

doute jamais les dariques perses, mais les partis s'irritent à songer qu'ils doivent s'humilier pour obtenir par la prière ce qu'il serait si facile de conquérir par la force. Sans doute aussi, la trahison — si c'est trahir la Grèce que de s'allier avec le Grand Roi — devient de plus en plus habituelle pour les particuliers comme pour les cités ; non seulement ce sont surtout des mercenaires grecs qui rendent à Artaxerxès Chypre et Sidon, mais certaines villes de Grèce ont avec lui des traités formels et lui envoient des auxiliaires. C'est lui qui garantit V autonomie des petites cités et leur idéal ne dépasse guère celui de leurs libertés municipales ^

Ainsi, à regarder le détail des faits, le roi de Perse ne. semble plus être pour les Grecs un ennemi naturel ; c'est un élément — l'élément essentiel parce que l'élément payant — de la pohtique grecque. Mais, plus ces faits honteux s'accusent et plus la réaction s'accentue. Si les mercenaires grecs et l'argent répandu en Grèce ont, à plusieurs reprises, sauvé l'Empire perse au cours du iv^ siècle, ces moyens de salut se sont à la fin retournés contre lui. Ce n'est pas un patriotisme national et le rappel des exploits de Salamine qui amenaient tant de Grecs à applaudir aux phrases sonores d'Isocrate; c'est que ce peuple pauvre savait maintenant qu'il n'était pas difficile « de se rendre maître des trésors fabuleux dont il fallait

tant de vilenies pour obtenir par prières la moindre parcelle. Darius et Xerxès avaient jeté la terreur dans l'esprit des Grecs par le déploiement fantastique de leurs forces ; les deux Artaxerxès enflammèrent leur cupidité par la vue de tant de trésors. Les contemporains d'Hécatée et d'Hérodote n'auraient jamais osé concevoir l'idée que cet immense empire pût devenir la proie des Grecs; ceux de

1 Surisocrale et lidée panlu'llénique voir J. Kesslor, hokrates und die panhellenische Idée (Paderborn, ilHOu »»• Wendland, dans les Sachrichten de Goettingue, 1V>10, p, 12:î; CI» -I*. Adams, Clasucal Phitology, 11M2. p. 343: A. Rostagni, Isocrate e Filippo (dans les Entaphia Vozzi, l'JJS). Sur Isocrate et Alexandre, Benno von Hagen, PMlologus, 11*08. p. 113; sur Démosthène et Philippe, H. Kahrstedt. Forschungen z. Gesch. des vierten Jahrliunderts (1910).

LES ÉLÉMENTS DU SUCCÈS d'aLEXANDRE

Xénophon et de Ktésias n'ont pas d'autre rêve. Alexandre va en faire une réalité.

Si Alexandre a trouvé de l'appui en Grèce, c'est donc, en partie, il faut le reconnaître, pour la même raison qui lui a fait rencontrer devant lui plus de 50.000 mercenaires grecs. Ce ne sont pas les belles pages d'Isocrate qui avaient convaincu ceux qui se mirent à sa solde ; la même cupidité les enflammait. A côté du rôle de ces convoitises, on ne saurait nier d'ailleurs celui d'un enthousiasme sincère qui

grandit à travers le monde grec au bruit des premières victoires. Admirateurs — sinon imitateurs — d'Achille, de son courage invincible et de sa magnanimité chevaleresque, les Grecs ne tardèrent pas à reconnaître en ce nouvel

Achille le vengeur qu'ils n'avaient cessé de lui rêver.

Ce chef, la Grèce — où Isocrate n'avait guère été suivi quand il s'adressait à Jason de Phères ou à PhiHppe de Macédoine, — ce chef, la Grèce, si elle était jamais disposée à le voir en quelqu'un, devait le reconnaître en Alexandre. Descendant d'Achille et d'Héraklès et élève d'Aristote, il n'était pas seulement plus Grec que son père ; il incarnait à beaucoup d'égards l'idéal hellénique.

La Grèce se montrera donc disposée à fournir à Alexandre autant de mercenaires que les trésors conquis lui permettront d'en solder et, surtout, l'appui d'une opinion publique qui le trouvait assez Grec pour voir en lui le vengeur et le champion de l'Hellénisme.

Grâce à Philippe, la Macédoine offrait à Alexandre un instrument de guerre comme l'antiquité n'en avait pas encore connu*. Un peuple de montagnards, une noblesse de cavaliers, tous, par de séculaires conflits de frontière, autant que par de perpétuelles dissensions féodales, habitués à la guerre, tous également dévoués au roi. Leur nom est tout

1, Sur l'armée et, en général, les batailles d'Alexandre, voir H. Droysen, Untersuchungen ueber Alexanders Heerwesen (1885) et R. Delbruck, Geschichle der Kviegskunsf : L l>as Allerihum {'1^ éd.).

HELLÈNTSATION.

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un symbole : ce n'étaient pas ses soldats, mais ses hétaïres^ SOS « compagnons ». L'infanterie formait, d'une part la phalange des sarissophores, véritable hérisson de fer qu'aucune masse de cavalerie ou de gens de trait ne pouvait

ébranler et qu'on peut s'imaginer d'après le carré des lansquenets suisses à Marignan ; d'autre part, les hypaspistes, infanterie légère qu'on lançait à l'attaque. La cavalerie était formée par une ardente noblesse ; l'élite des deux armes constituait les deux agémata, la garde à pied et la garde à cheval ; enfin, immédiatement autour du roi, les somatophylaqiies, autant aides de camp que gardes du corps, tous résolus à mourir pour le sauver. Comme gens de trait, les peuples voisins du Nord récemment soumis par Philippe, Péoniens, Dardaniens, Thraces et Agrianes lui en fournissaient autant qu'il en pouvait équiper ; comme archers, il était facile de lever autant de Cretois qu'il en pouvait payer. En outre, un remarquable parc de siège — qui avait fait ses preuves aux sièges d'Olynthe et de Périnthe — avec d'excellents commandants du génie et des hémalisles et autres fourriers et officiers d'état-major, qui

combinaient les étapes et établissaient les camps. Tous les

services — étapes et intendance, train, castramétation et ambulance — furent encore mieux assurés dans l'armée d'Alexandre que dans celle de César. Joignez-y une discipline égale, et une de ces disciplines qui ne sont pas seulement imposées par les règlements mais que les soldats s'imposent à eux-mêmes par conscience et fierté de leur devoir; ajoutez-y un entraînement à la fois physique et militaire qui leur permettait et d'endurer toute les fatigues et de manœuvrer dans toutes les conditions comme à la parade ; ajoutez encore un armement supérieur à celui des ennemis, qui explique et la modicité de leurs pertes et la grandeur de celles de l'ennemi ; ajoutez enfin !e dévouement aveugle à leur chef, et vous comprendrez pourquoi Alexandre a si aisément vaincu. Alexandre a suscité chez ses soldats un de ces enthousiasmes qui touchent au fétichisme comme n'en ont connu depuis que César et Napoléon.

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Plus que ses grandes victoires mêmes — Granique, Issos, Arbèle dont les noms résonnent toujours comme des journées décisives pour l'histoire du monde — ce sont ses campagnes moins connues, ses dix années do marches et de contre-marches, do passages de défilés sauvages et de déserts arides, les nids d'aigle emportés d'assaut et les fleuves traversés sous les traits de l'ennemi — c'est tout ce détail obscur de ces campagnes qui me paraît faire la véritable gloire militaire d'Alexandre. Sans doute, un autre que lui — son père Phihppe, son vieux stratège Parménion — eût pu remporter ses grandes victoires, avec moins d'éclat peut-être, mais avec plus de prudence. Quel type nous montrent, en effet, ces victoires ? Ce type qui se répétera

chaque fois qu'une armée d'occident est aux prises avec les masses orientales. Alexandre à Arbèle c'est Bonaparte aux Pyramides ; la phalange et sa haie de sarisses, c'est le bataillon carré hérissé de baïonnettes que rien ne peut entamer ; les hypaspistes avec leurs javelots, c'est l'infanterie qui charge pour contenir puis rabattre les ailes de l'ennemi ; deux corps d'élite, garde à cheval et garde à pied, interviennent au moment décisif quand phalangites et hypaspites ploient; la cavalerie, moins nombreuse, doit à sa cohésion plus grande de soutenir, puis, finalement, de rejeter l'attaque de la cavalerie, immense mais sans ordre, qui l'enveloppe ; les gens de trait achèvent sa déroute, mais la cavalerie est trop fatiguée et trop réduite pour poursuivre l'ennemi.

Tel est le type des grandes victoires d'Alexandre, et ce n'est pas là qu'il me paraît le plus grand. Où il est incomparable c'est dans la petite guerre où non seulement son courage et sa confiance ne l'abandonnent jamais : mais aussi

ces qualités plus rares, sang-froid, maîtrise de soi, compréhension instantanée d'une situation et exécution aussi rapide des mesures qu'elle impose.

* * Si l'instrument de ses conquêtes a été créé par Philippe,

nul n'était mieux fait qu'Alexandre pour tirer tout ce qu'il pouvait rendre de l'outil forgé par son père. Comme Bonaparte, il a été à la fois un prodigieux entraîneur d'hommes et le plus perspicace des employeurs d'hommes : je veux dire que nul ne sut inspirer plus de dévouement et plus de confiance à ses soldats, que nul aussi ne sut mieux deviner les aptitudes de ses officiers et en tirer meilleur parti.

Si Alexandre a su faire donner à tous ceux qui l'entouraient, du dernier phalangite au plus haut stratège, le maximum de l'effort dont ils étaient capables, c'est qu'il leur a donné l'exemple. Nul n'a plus exigé de soi-même qu'Alexandre. Le trait dominant de son caractère c'est une indomptable énergie, animée par une absolue confiance en son étoile. Il n'a reculé devant aucune entreprise parce qu'il se sentait sûr de soi et assuré qu'il lui suffisait de vouloir pour réussir. Alexandre n'est pas seulement audace

et volonté ; il est une intelligence, un esprit et un cœur.

Ami des lettres, on sait qu'Homère était son livre de chevet avec les trois grands tragiques et les Histoires de Philistos ; ami des arts, les nombreuses anecdotes sur ses rapports avec Apelle et Lysippe le prouvent ; au sac de Thèbes, il épargne la maison de Pindare et un tableau d'Aristeidès. Ses traits d'esprït nous sont rapportés en aussi grand nombre que ses traits de générosité. Quant à son intelligence véritablement impériale on la jugera à l'œuvre.

n serait vain de chercher à brosser après tant d'autres le portrait physique d'Alexandre. Mieux vaut aller regarder son merveilleux buste que le Louvre abrite sous le nom d^ Hermès Azara : l'ardeur juvénile s'y tempère de prudence

avisée, la confiance en soi de maîtrise de soi, l'énergie qui peut toucher à la violence d'une douceur qui va de l'ironie à la mélancolie ^

Groupez autour de cette copie d'un « Alexandre au repos »

4. Sur les monuments représentant Alexandre nous signalerons Th. Reinach. Les sarcophages de. Sidon (ISOi) ; Ch. de Lîfjalvy. Le type physique d' Alexandre le Grand (Paris, 1902); Bernoulli, Die erhallenen Darslellungen AL d. Gr. (1905), S. Reinach et K. Michon, Revue archéologique, lOOfi, II, p. 1 et 79 : G. Blum. ihid , 1941. II. p. i91.

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