‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 84 sur 140 · LA PREMIÈRE PHASE DES CONQUÊTES D ALEXANDRE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE PHASE DES CONQUÊTES D ALEXANDRE

Ses projets, comme le génie même qui les a conçus, se sont développés avec le développement même de son entreprise. Et ce n'est pas sa moindre qualité — ni la moins grecque — d'avoir su continuellement s'adapter à des conditions qu'il n'avait pu prévoir.

Quand il partait de Grèce, c'était à un double titre : comme roi de Macédoine et comme chef de la confédération grecque, il voulait accomplir le grand dessein légué par son père et dans la préparation duquel il avait grandi ; c'était lui, comme chef du plus puissant des Etats grecs et président de la confédération où, de gré ou de force, la plupart des autres étaient rentrés, qu'il s'apprêtait à reporter en Asie la guerre jadis déchaînée sur la Grèce par Xerxès. Quand il enverra à Athènes, par un délicat hommage, les armes prises au Granique, la dédicace portera : « Alexandre et les Hellènes, sauf les Lacédémoniens, en butin des barbares de l'Asie ». Mais cette guerre n'est pas seulement à ses yeux la vengeance des outrages que les Grecs ont subi^ du Grand Roi; c'est — chez ce prince nourri d'Homère, descendant d'Achille par sa mère et d'Héraklès par son père — la reprise de l'œuvre de ces héros ;

de la fable elle va passer à la réalité.

C'est à ce double titre — vengeur de Léonidas et continuateur d'Achille — qu'il partait pour l'Asie : on ne pouvait incarner plus profondément la tradition nationale grecque. Conformément à cette tradition, ses visées les plus ambitieuses ne paraissent pas avoir dépassé alors l'Asie Mineure, accrue peut-être de la Syrie et de l'Egypte ; c'était la partie méditerranéenne de l'Empire perse, la seule connue et désirée des Grecs. Alexandre pouvait-il songer dès lors à plus qu'une sorte d'annexion de l'Asie Mineure au Royaume macédonien avec autonomie pour les cités grecques de la côte ? Je crois que tout ce qu'il y avait de précis dans son rêve ne devait pas dépasser une pareille conquête dont Philippe se fût, certes, contenté.

Mais il avait vingt-deux ans, l'âme aussi infatigable que le corps, et l'esprit porté vers tout ce qui était grand.

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Il est tout entier dans le mot fameux qu'il aurait dit lorsque, quittant la Macédoine pour n'y plus revenir, il divisait entre ses amis tout ce qu'il possédait : «Que gardés-tu donc pour toi ? — L'espérance. »

Toutes ses espérances les plus chimériques allaient être dépassées par la réalité.

L'avant-gardo macédonienne qui, envoyée par Philippe en 336, avait d'abord occupé tout l'angle nordouest de l'Asie Mineure, de Gyzique à Smyrne, avait dû reculer devant les forces de terre et de mer que Darius avait confiées à un habile général grec, Memnon de Rhodes. Précipitée par le rappel de son chef Attalos après le meurtre de Philippe dans lequel il fut impliqué, cette retraite n'avait laissé aux Macédoniens que Rhoiteion, le port de Troie. C'est là qu'Alexandre débarque, au début du printemps 334, avec 30.000 fantassins et 5.000 cavaliers. Le nouvel Achille, qui entreprenait avec cette poignée d'hommes — dont guère plus d'un dixième de Grecs — la conquête de l'Asie, avait fait sa première campagne à dix-sept ans et, depuis, n'avait jamais connu que le succès. Confiant en son étoile, il avait tenu lui-même le gouvernail de son

vaisseau et jeté, du haut de la proue, sa lance sur la plage

troyenne ; par cet heureux augure il pouvait se vanter déjà d'avoir pris « à la pointe de la lance » la terre d'Asie. Pour achever de s'identifier aux vengeurs de la Grèce, il courait autour du tombeau d'Achille, sacrifiait aux mânes des héros et à la Pallas d'ilion et laissait dans son temple son armure en échange d'armes qu'auraient revêtues les vainqueurs de Troie et qu'il fit désormais porter devant lui, en gage et symbole de victoire.

Cette victoire ne se fait pas longtemps attendre. L'armée perse s'était arrêtée sur le Granique, le premier grand fleuve qu'Alexandre dut traverser dans sa marche vers l'Orient : 20.000 cavaliers d'élite, presque tous Iraniens,

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20.000 fantassins, Grecs pour la plupart. Cette infanterie donna à peine, tout se réduisant presqu'à une violente mêlée de cavalerie au passage du Granique suivie de la mise en pièces d'une partie des mercenaires (juin 334). Jamais Alexandre ne paya plus de sa personne. Vingt-cinq de ses hétaires tombent autour de lui ; il les fit immortaliser en bronze par Lysippe dans un groupe de cavaliers chargeant dont l'Alexandre d'Herculanum peut donner une idée. Au milieu d'un tel carnage, il resta presque seul indemne : son prestige se confirma avec sa réputation de héros. Elle ne le grisa point. Rien de plus sagement calculé que la suite de. ses opérations. Il ne s'enfonce pas à la poursuite des ennemis en Anatolie ; il lui faut d'abord s'assurer une base d'opérations, tout le ruban des ports grecs qui permettront a sa flotte de coopérer avec son armée et lui ouvriront de rapides communications avec la Grèce. Faisant occuper par Parménion Daskylion, la capitale de la Phrygie hellespontique, il marche sur Sardes que son gouverneur lui livre : au sommet de la plus forte citadelle de la Lydie, tête de la route de Suse, il jette aussitôt les bases d'un temple de Zeus Olympien, dominant celui d'Anaïtis fondé par Artaxerxès ; c'est annoncer à l'Asie qu'elle a passé des dieux de la Perse à ceux de la Grèce.

Et Alexandre réalise cette promesse. S'approchant de la côte ionienne en même temps que sa flotte, il proclame la liberté des cités grecques : partout, les oligarchies ou les tyrannies, soutenues par les armes ou par l'or de la Perse, ' s'écroulent ; les démocraties acclament de toutes parts le libérateur, qui les exempte du tribut et qui, d'Ephèse, s'occupe, à la façon de Napoléon, de projets grandioses : reconstruction de Smyrne, achèvement des temples d'Ephèse, de Didymes et de Priène, percement de l'isthme de Clazo-

mènes et de celui de l'Athos.

Cependant, après avoir essayé en vain d'arrêter Alexandre devant Milet, Memnon se préparait en Carie à un grand effort pour le rejeter de l'Asie ou l'y enfermer. Plus que les Perses, les Grecs ont menacé alors la fortune

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du Macédonien. Non seulement le siège d'Halicarnasse, qu'Alexandre entreprit aussitôt pour essayer d'écraser

dans leur réduit les forces de ses adversaires, lui a coûté presque autant d'efforts qu'en demandera celui de Tyr; mais, même entré dans la ville au prix de flots de sang, il ne put ni s'emparer de la citadelle, ni, surtout, empêcher la flotte ennemie de rétablir la prépondérance du Grand Roi dans toutes les îles d'Asie, de Rhodes à Ténédos ; Memnon assiégeait Mitylène et s'apprêtait à passer dans la Grèce travaillée par ses émissaires quand sa mort délivra Alexandre du plus redoutable adversaire qu'il devait rencontrer (février 333).

Alexandre ne semble pas s'être ému du danger ; avec une merveilleuse confiance en lui-même, il n'avait pas rétrogradé vers l'Hellespont comme Memnon l'espérait. Divisant son armée en plusieurs corps, il avait combiné ses opérations avec ses généraux de façon à parcourir la haute Phrygie, la Carie, la Lycie, la Pamphylie et la Pisidie, gagnant les uns par les promesses, soumettant les autres

par la force. Quand, au printemps de 333, après avoir occupé Kélainai, chef-lieu perse de la Phrygie, il concentre ses troupes à Gordion, l'autre capitale des Midas — à la fois à portée des renforts qui lui arrivaient de Macédoine et sur la « route royale » qui menait à Suse où Darios assemblait ses armées — il était, nominalement au moins, maître de toute l'Asie Mineure, des chaînes de Paphlagonie aux massifs de Gilicie. L'empire des Midas n'avait jamais été plus étendu ; Alexandre pouvait s'affirmer leur successeur en tranchant le nœud gordien.

Mais Darios approchait, par la même grande route royale dont Gordion était une étape. Par Ancyre où il reçut la soumission de la Paphlagonie, Alexandre se précipite à sa rencontre pour occuper avant lui les portes de Cilicie. La maladie qui l'arrêta à Tarse lui profita en engageant Darios à aller le chercher dans les gorges de Cilicie au heu

de l'attendre dans les plaines de Syrie, où il eût pu déployer son immense armée. C'est entre les défilés du Taurus et ceux

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de l'Amanus, dans la petite plaine cilicienne du Pinaros, au

fond du golfe d'Issos, comme à l'axe des trois parties de

l'Empire perse — Asie Mineure, Iran, Syrie — que le choc eut lieu qui devait décider de l'empire de l'Asie. Grâce à la cavalerie perse et à l'infanterie des mercenaires grecs, Darios tint longtemps Alexandre en échec ; s'il fut vaincu, c'est que, chargé par le roi lui-même, après avoir vu tomber les nobles les plus illustres de sa garde dans l'épisode bien connu par la mosaïque de Naples, Darios prit la fuite. Son armée, bien que victorieuse aux ailes, fut entraînée dans sa déroute et il ne s'arrêta qu'après avoir repassé l'Euphrate à Thapsaque ; mais l'armée d'Alexandre était trop épuisée pour le poursuivre. Les défilés de l'Amanus évacués, la Syrie s'ouvrait devant elle ; tandis que les vaincus d'Issos se fortifiaient aux gués de l'Euphrate, Alexandre créait, au fond du golfe d'Issos, une ville qui, sous le nom d'Alexandrette, n'a pas cessé d'y éterniser le souvenir de sa victoire (nov. 333). ^

Si Alexandre s'est détourné vers le Sud au lieu de pousser sur Babylone, ce n'est pas uniquement parce que la Syrie était dégarnie des forces perses alors qu'elles se concentraient en Mésopotamie ; c'est que son but n'était pas seule- 'ment de vaincre Darios, mais de jeter les bases de l'empire

grec au Levant. Pour apparaître aux Grecs comme le véritable maître de l'Orient, il fallait d'abord qu'il en tint toutes les côtes ; c'était la seule façon de réduire à l'impuissance et l'escadre perse de la mer Egée et les

menées anti-macédoniennes que sa présence encourageait en Grèce. A ce titre, la possession de la Syrie et de l'Egypte importait bien plus alors à Alexandre que celle du lointain Iran. C'était surtout en Phénicie que se formaient les flottes qui menaçaient ses communications avec la Grèce ;

1. Sur le Granitjue et sur Issos, voir l'ouvrage du colonel Janke, Auf Aled-anders Pfaden (1UU4). avec, pour le Granique, la critique de Judeicli (A'/io, rJ08); pour issos, la crili(jue de Gruhn (léna, 1905), la réponse de Janke {Klio,\\)\\S. Velermanns Mith., 11)11) elles niénioires de \V. Diltberner, Issos (Berlin, 1"J08) et du Gant Bourgeois et M. Dieulafoy, La bataille d'Issos (Acad. d. Inscr, 1U12)

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