‹ L'Hellénisation du monde antique [microform]; leçons faites à l'École des hautes études socialesChapitre 85 sur 140 · LA SECONDE PHASE DE LA CONQUÊTE D ALEXANDRE · texte numérisé non relu

LA SECONDE PHASE DE LA CONQUÊTE D ALEXANDRE

dans tout l'Orient cette concurrence maritime des Phéniciens avait Je plus vivement excité la haine des Grecs. Prendre Tyr, c'était, autant que vaincre le Grand Roi, se poser devant le monde grec en champion et en bienfaiteur de l'Hellénisme.

On comprend ainsi qu'Alexandre, laissant à Darios le

temps de se refaire une armée plus redoutable encore que celle d'Issos, ait conquis la Syrie, puis l'Egypte, son prolongement ; on devine les raisons qui l'y ont amené et on ne peut qu'admirer son génie quand on le voit fonder Alexandrie (janvier 331) et jeter les bases de la conquête par l'hellénisme de ces deux mondes qui lui étaient jusqu'ici fermés, Syrie et Egypte. Mais, en même temps, l'autre côté de son caractère — la vanité qui s'exaspère dans la mesure même de ses succès — apparaît quand il perd sept mois au siège de Tyr (janvier-septembre 332) qui décime son armée, et quand il risque de la perdre en l'entraînant à travers les sables libyques vers l'oasis d'Amon. ' C'est qu'il mettait son point d'honneur à ce que rien de ce qui passait pour impossible ne le fût pour lui ; Cambyse s'était perdu à la recherche de l'Oasis, Tyr passait pour imprenable ; il fallait donc qu'il prît Tyr et qu'il gagnât l'Oasis.

Par là, dépassant les plus grands rois, il s'égalait aux héros : et c'est précisément sous prétexte de sacrifier à Héraklès qu'il mit le siège devant Tyr, et pour l'imiter qu'il se rendit auprès d'Amon. Mais, quelle qu'ait été la pensée d'orgueil qui l'a surtout dirigé dans ces deux entreprises, elles servirent sa politique, et son prestige en fut immensément accru ; la chute de Tyr et l'ouverture consécutive de la Phénicie au commerce grec firent plus qu'Issos et qu'Arbèle pour lui gagner les Hellènes, en même temps que sa politique libérale à l'égard de toutes les villes de Phénicie rivales de Tyr les conciliaient au nouvel Héraklès ; la tradition veut qu'il ait sacrifié au Jahvé de Jéru-

i. Sur Alexandre en 33:2-1, voir K. Relier, Alexander nachder Schlachl bei Issos his zu seiner Riickher aus Aegyplen (Berlin. 1904) ; sur les motifs qui lonl amené à l'Oasis d'Amon. A. Reinach, Trophées Macédoniens clans Hevue des Études grecques^ l'J13.

salem comme au Melkarth de Tyr et au Phta de Memphis, s'attirant ainsi la sympathie des peuples vaincus. Reconnu fils d'Amon, il devenait aux yeux des Egyptiens souverain légitime et ne trouvait aucune résistance à son dessein d'ouvrir la vallée du Nil aux marchands de l'Hellade. Orgueil spontané du conquérant et plan raisonné de

conquête s'unirent pour décider Alexandre à repousser les offres que lui fit faire Darios pendant l'année 332 ; il lui proposait de partager l'Empire en lui donnant l'Asie, d'abord jusqu'à l'Halys, puis jusqu'à TEuphrate. On connaît l'anecdote : Parménion conseillait au roi d'accepter.. (( Oui, répond Alexandre, si j'étais Parménion. » On a moins réfléchi que, si Alexandre avait, en poursuivant sans répit ses conquêtes, doublé sa gloire, l'hellénisme avait sans doute beaucoup perdu à la hâte de son ambition. Qu'on se l'imagine se bornant à l'immense empire méditerranéen déjà conquis — de Sinopeà Eléphantine et de la mer Egée à l'Euphrate; avec son génie, il eût pu, en trente ans, y donnera l'hellénisation une impulsion autrement profonde que celle qu'elle allait recevoir. Fatalement, la guerre aurait recommencé avec les Perses ; et les armes grecques auraient été portées jusqu'aux Indes; mais, auparavant, l'Orient méditerranéen aurait déjà reçu les germes féconds de la culture grecque ; moins rapide, l'œuvre eût été plus solide. Pour avoir voulu, sans attendre la première moisson, en disséminer les germes jusqu'aux limites du monde oriental, Alexandre va en perdre la meilleure partie. Dès maintenant qu'elle veut s'étendre à l'Orient entier, l'œuvre d'Alexandre est condamnée, sinon en extension, du moins en durée et en avenir.

IV. - LA SKGONDb: PHASK DKS GONQUÉTKS D'ALEXANURb: : Lli « GRAND ROI » ET Lli RÉVK DE LA MONARGHIE UNIVERSELLE

A la conquête rationnelle — conquête de l'Asie méditerranéenne — qui forme la première partie de son œuvre, va succéder une guerre que dirigent d'abord l'ambition de sou-

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mettre tout l'Empire perse, puis le rêve de la monarchie universelle. Elle-même, cette seconde partie, se subdivise ainsi en

deux phases : la défaite définitive de Darios avec la conquête de la Mésopotamie, de la Susiane, de la Perse et de la Médie, entreprise où Ton peut trouver encore logique, sinon prudente, la conduite d'Alexandre ; puis, la guerre portée

à travers les profondeurs de Tlran jusqu'en Scythie et jusqu'aux Indes, guerre où le fds de Philippe et l'élève d'Aristote s'effacent de plus en plus devant un Alexandre nouveau, autocrate oriental à prétentions divines, un Assourbanipal mêlé de Bacchus, un Cyrus mâtiné d'Héraklès.

La première phase s'ouvre par l'éclatante victoire de Gaugamèle, entre Mossoul et Arbèle (l*^*" oct. 331),' que Darios perd pour n'avoir pas su arrêter Alexandre au passage du Tigre, et qui livre au vainqueur les deux plus grandes villes du monde d'alors Babvlone et Suse, avec tous leurs trésors dont plus de 50.000 talents en or et en argent.

Arrachant ses troupes au luxe dissolvant de ces capitales millénaires de la Ghaldée et de l'Elam et y maintenant les gouverneurs qui les lui avaient livrées — premier effort pour gagner la noblesse perse — • et sans se laisser troubler par les mauvaises nouvelles de Macédoine où Antipatros doit faire

face à la fois aux Péloponésiens et aux Thraces, Alexandre s'élève sur le plateau iranien ; il va occuper les deux villes saintes de la Perse, Persépolis et Pasargades, malgré la résistance énergique rencontrée dans les défdés persiques (hiver 331 /30). Maître ainsi des quatre capitales des hautes satrapies, Alexandre pouvait échanger le titre de roi d'Asie, " qu'il avait assumé après Issos, pour celui de Grand Roi, et le palais des Achéménides s'écroulait dans les flammes pour marquer la fin de leur dynastie. De toutes parts, les Perses, gagnés par sa magnanimité à leur égard autant que

i. Sur Arbèle, voir Fr. Ilackmann, Die Schlacht bei Gaugamela (Halle, 1902).

2. Sur Alexandre et l'Asie Mineure, voir A. Baumbach, Kleinasien unler Alexander d. Gr. (Jena, l'JH).

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par sa bravoure éclatante, venaient à lui ; il ne lui restait, afin de passer à leurs yeux pour le successeur légitime des Achéménides, qu'à faire disparaître leur dernier descendant. Aussi le poursuivait-il à travers la Médie, puis, après une halte à Ecbatane (Hamadane), la ville sainte des Mèdes, la plus septentrionale des résidences du Grand Roi, à travers la Parthie et les « portes Gaspiennes » ; il allait l'atteindre aux confins de la Bactriane, quand Bessos, satrape de cette région, qui aspirait à remplacer Darios, assassina son maître. Alexandre ne trouva que son cadavre ;

il lui rendit tous les honaeurs qui pouvaient lui concilier à lui-même la sympathie des Perses (juillet 330).

Cette sympathie ne lui fit pas défaut alors que les nouvelles d'Occident lui montraient combien peu il pouvait faire fond sur les Grecs : Antipatros, qu'il avait laissé en Macédoine, venait de battre à grand'peine devant Mégalopolis le roi de Sparte Agis à la tête de la plus grande partie des Péloponésiens, tandis que son satrape Zopyrion se faisait tuer par les Gètes et que son cousin, Alexandros d'Epire,

tombait sous les coups des Lucaniens. Tous deux avaient été mal soutenus par les villes grecques, Zopyrion par celles deThrace, Alexandros par celles de Grande Grèce. Indigné Alexandre ne voulut plus être le général de la Ligue de Gorinthe ; il renvoya tous ceux des soldats grecs qui, d'auxiliaires libres, ne voulurent pas devenir ses mercenaires. Dès lors — et c'est la seconde phase qui commence — tandis que les Grecs le regardent avec d'autant plus de

haine qu'ils se montrent plus serviles, les nobles Iraniens viennent de toutes parts vers Alexandre. Ce n'est pas trahison ou lâcheté ; ils sont sincèrement séduits par sa générosité, enthousiasmés par son audace, émerveillés par sa fortune. De plus, ils n'ont plus de souverain légitime ; Darios est mort sans héritier désigné ; sans doute Bessos, son meurtrier, a revêtu la tiare ; mais, entre le lâche satrape de Bactriane et le prodigieux conquérant de l'Orient, l'aristocratie iranienne ne saurait hésiter. Oxathrès, le frère de Darios, lui donne exemple en devenant hétairos du roi.

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On verra qu'Alexandre a fait, d'ailleurs, tout ce qu'il fallait pour l'attirer à lui sans se laisser arrêter par l'ombrageuse jalousie des Macédoniens. Dès lors, Alexandre est plus « Grand Roi » que roi de Macédoine, successeur de Darios que fds de Philippe, et c'est justice qu'Iskandar ait survécu dans la mémoire des Persans autant et plus

qu'Alexandre dans celle des Grecs.

C'est comme Grand Roi qu'il va conquérir tout le reste de l'Orient. Parvenu à ce réseau des capitales du monde oriental — qui, de Ninive à Babylone et d'Ecbatane à Suse, forment, aux yeux des Grecs comme les bornes dorées de leur horizon oriental —, il avait bien atteint alors ce qui pour les Grecs était l'extrémité du monde. C'est ce que dit en 330 Eschine dans son Contre Ciésiphon : « il s'en faut de peu qu'Alexandre n'ait dépassé le monde habité ». Pourtant, il est à peine à la moitié de sa carrière dans ce merveilleux Eldorado iranien qui a succédé à l'Eldorado de Colchide de ses ancêtres qui découvrirent le Pont. Il était au 50e degré de longitude alors que, parti du 25^, il ne devait s'arrêter qu'au 75^ ; il était près du 35^ degré de latitude alors qu'il avait dépassé, à l'Oasis d'Amon, le 30^ et qu'il devait franchir le 40^ à Samarkand.

Ainsi, comme Grand Roi, Alexandre n'avait encore soumis

que la moitié de son Empire. Quand il devint, par Ja mort de Darios, le monarque do l'Orient, il venait de dépasser Ragae, la plus septentrionale des capitales iraniennes, près de la moderne Téhéran ; il était à 13.000 stades, soit 400 parasanges (cette différence entre les unités itinéraires n'est elle pas symbolique de l'immensité de la Perse comparée à la petitesse de la Grèce ?), il était donc à 2.000 kilomètres de la mer Egée ; la même distance le séparait encore de rindus et de l'Hyphase où devaient s'arrêter ses conquêtes et ce n'étaient plus les plaines fluviales et les hauts plateaux d'Anatolie et de Syrie, le Delta ou la Mésopotamie qu'il avait à parcourir, mais le réseau de massifs impénétrables qui s'étendent du Caucase à l'Himalaya, flanqués au Nord des steppes de Scythie, au Sud du littoral désertique

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de l'Océan Indien. Ainsi, si, vu de Grèce, Alexandre nous paraît dès lors parvenu au terme, vu de Perse — et c'est comme roi de Perse qu'il faut désormais le considérer surtout — il n'est qu'au milieu de sa course.

Alexandre ne l'ignorait pas. Il résolut d'achever la soumission de son empire avant de retourner en ses capitales pour l'organiser. L'ambition d'égaler un Cyrus ou d'apparaître aux Grecs comme un nouveau Dionvsos revenant des Indes n'était pas seule à le pousser ; il prenait en conscience sa tâche nouvelle de maître de l'Orient ; il avait vu les forces que Darios avait pu tirer des hautes satrapies et aussi la fragihté de son pouvoir sur ses frontières scythique et indienne. 11 résolût d'y rendre le sien aussi réel qu'en Anatolie ou qu'en Syrie ; il voulait non seulement .connaître le monde dont la succession venait de lui échoir, mais y être le maître partout également obéi.

Et c'est dans cette seconde phase de ses conquêtes que son expédition se fait véritablement épopée. N'ayant guère en général avec lui plus de 20.000 fantassins et 5.000 cavaliersy parfois à peiîie une poignée d'hommes, qui le suivent souvent à conlre-cœur, obligé de leur donner sans cesse l'exemple pour les entraîner, il va, en cinq ans, soumettre tout le haut Orient, et cela en deux périodes : de 330 à

328 d'abord tout le Nord, Hyreanie, Arie, Bactriane, Sogdiane — soit Khorassan, Afghanistan, Bokhara d'aujourd'hui, de la Caspienne au Pamir — puis, de 328 à 325, tout le Sud, Inde occidentale, Bélouchistan, Kirman, du delta de l' Indus au fond du golfe persique. Il faudrait descendre à Tamerlan pour trouver une aussi prodigieuse conquête. Nous allons chercher à le suivre rapidement dans les épisodes essentiels de cette prodigieuse épopée. Qu'on n'objecte pas que ce ne sont là que batailles, après tout secondaires, et faits de guerre. Car — et c'est ce qui élève cette épopée guerrière au-dessus de toutes les autres — la guerre a été ici le véhicule de la culture, le cliquetis des armes n'a fait qu'accompagner celui des mots et des idées.

HELLENISATION.

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L HËLLÉNISATION DU MONDE ANTIi^UK

C'est à la suite des soldats d'Alexandre que l'Hellénisme a découvert la haute Asie ; par là, c'est de 330 à 325 qu'elle entre dans l'histoire du monde méditerranéen pour n'en plus sortir. Soixante-dix ans plus tôt, avec les Dix-mille de Xénophon, les Grecs avaient atteint le Tigre, mais en fuyards hâtifs ; avec Alexandre ils vont dépasser l' Indus en conquérants et fondateurs de villes, et jeter vers l'Extrême Orient l'étincelle de la culture hellénique.

Le cadavre du dernier des Achéménides à peine envoyé à Persépohs pour prendre sa place au côté de ses ancêtres, Alexandre, quittant la Médie aux Portes Caspiennes, s'élance vers la Bactriane à la poursuite du meurtrier de celui dont il se donne désormais pour le successeur. A Hékatompyle (Damerghan), qui devait son nom : « Les cent Portes » à ce que la place était le nœud de toutes les routes de la haute Asie, Alexandre apprend que les satrapes d'Ariane et de Drangiane font cause commune avec Bessos et menacent de le couper au Sud s'il continue droit sur Bactres (Balkh). Il se tourne donc contre eux et les fondations d'Alexandrie en Arie et d'Alexandrie en Arachosie marquent le terme de cette glorieuse campagne : les habitants d'Hérat (de Aria) et de Kandahar (d'Alexandria), capitales de l'Afghanistan, n'ont pas oublié le nom de leur fondateur (automne 330).

Passant les Paropamisades dans les neiges, Alexandre laisse son armée se refaire dans le haut plateau du Kaboul au pied de l'Hindou-Kousch en qui les Macédoniens virent un prolongement du Caucase et où ils crurent trouver la grotte où Héraklès avait délivré Prométhée : là, dans une admirable position stratégique, où le Choaspe venant de Bactriane se jette dans le Kophène (Kaboul) qui descend à

\. Sur les campagnes d'Alexandre au Turkestan. voir N Geieer Alexan ersFeldzuf,e in Sogdiana (Neusla.lt, 1884); Fr. v Scliwartz. Alexanders eldzuge un Turkestan (Munich, WJ'6).

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