Sur la bataille de l'Hydaspe, voir Veith, Klio
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L HRLLRNISATION DU MONDE ANTIQUK
que, par une ardeur inconsidérée, le grand conquérant aryen perdit le meilleur de l'année 326. A ce rôle, qui fut peut-être, inconsciemment, celui d'un condottiere dont les rois de l'Inde des Cinq fleuves surent exploiter la bravoure et les talents, il épuisa son armée déjà si réduite. Nul n'en fut plus cruellement puni que lui-même : lorsqu'à la fin
de 326, après avoir achevé de terroriser les peuples des hauteurs par la prise de Sangala (Lahure), il arriva sur les bords de l'Hyphase, ses soldats refusèrent de le suivre plus loin. Imaginant que le Gange le mènerait promptement à l'Océan et qu'il n'aurait à traverser que le pays des Gangarides, il paraît avoir formé le projet de revenir par l'Océan, soit par le Nord à la Caspienne (Mer d'Hyrcanie), soit par le Sud au golfe Persique ou môme à la mer Rouge qu'il jugeait proche puisqu'on retrouvait aux Indes animaux (éléphants et crocodiles surtout) et plantes d'Egypte.
On a voulu voir de la folie dans de pareils projets. Conformément aux idées géographiques de son temps, rien ne paraissait moins chimérique. Il y fallait une immense audace ; mais tout n'avait-il pas trop bien réussi à Alexandre pour qu'il pût douter do soi ? Les raisons invoquées par Alexandre, dans le discours à ses soldats que les historiens lui prêtent, n'ont rien qui dénote un cerveau brûlé: elles sont d'un homme qui a conçu le projet de soumettre le monde
et qui, en ayant conquis une moitié, cherche le moyen le plus pratique pour parcourir l'autre. Le plus sage n'était-il point de ne pas laisser entre l'Hyphase et l'Océan indien des peuples insoumis dont l'attaque eût pu rappeler en arrière le conquérant ?
Quoi qu'il en soit, on ne saurait regretter qu'il n'ait pu entreprendre ce vaste dessein : si l'on tient compte de combien la réalité dépassait ses prévisions, si l'on se rappelle que son armée était réduite à une poignée d'hommes, on ne peut guère douter qu'il eût péri avec elle dans la. traversée de l'Inde et dans l'immense périple qu'il eût fallu accomplir pour revenir des bouches du Gange à celles de l'Indus. La fortune, qu'il a tant accusée quand il dut s'arrêter sur
LA SECONDE PHASE DE LA CONQUÊTE d'aLEXANDRE 199
l'Hydaspe, l'a donc servi ici ainsi que l'Hellénisme. Il a dû se borner à descendre l'Hyphase par l' Indus, — lui-même en bateau, Kratéros sur la rive droite, Héphestion sur la rive gauche, — emmenant 300 éléphants qui vont jouer un grand rôle dans les luttes des Diadoques et soumettant les peuplades riveraines : si la domination des vastes
régions qui séparaient le fleuve de la Perse, Arachosie et
Gédrosie, Séistan et Kirman, qu'il crut s'assurer, fut précaire pour lui, ce fut une œuvre durable pour l'hellénisme. Se contentant, pour le réseau des Cinq fleuves, de l'alliance de ses rois et du souvenir de ses victoires, qu'éternisaient les villes de Nikaia et de Bouképhalia, probablement aux deux têtes du pont de bateaux qu'il fit jeter sur l'Hydaspe, il avait confié à l'habile Peithon une satrapie nouvelle du bas- Indus depuis le confluent des Cinq fleuves où il fonda une Alexandrie, jusqu'à Pattala (Haïderabad) au pays des Brahmanes, où il ordonna de creuser un port qui eût été pour r Indus ce qu'Alexandrie était pour le Nil. On verra ce que la civilisation a gagné à cette expédition indienne d'Alexandre.
Après avoir traversé les flots de l'Océan Indien pour aller sacrifier aux dieux sur la dernière île qu'on voyait au large du delta de l' Indus, après avoir, plus explorateur que conquérant, vu, premier des Grecs, la marée de l'Océan
oriental, ses typhons et ses monstres (cétacés), Alexandre, revenu à Pattala, combina pour son retour un grandiose projet d'exploration. Il fit partir Néarqueà l'automne 325 : profitant des moussons de fin septembre, Néarque devait, avec la flotte, longer le littoral de l'Océan Indien ; Alexandre suivrait par terre le long de la côte désertique de Gédrosie (Bélouchistan) jusqu'à l'entrée du golfe persique d'où il remonterait rejoindre, à la capitale de la Karamanie (Kirman), Kratéros venu avec l'autre moitié de l'armée
à travers l'Arachosie révoltée et le Séistan. De là, par Pasargades et Persépolis, Alexandre pensait regagner Suse que Néarque, suivi sur la côte par Héphestion, devait atteindre par le golfe persique et le Pasitigris.
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Ainsi fut fait : la volonté d'Alexandre s'accomplit malgré les plus terribles difficultés. Alexandre était à Suse dans l'hiver 325/4. C'est là qu'il commença à développer sur une vaste échelle sa politique de fusion. Mais, de toutes parts les résistances s'élevaient contre lui, les difficultés, les calamités s'accumulaient : rébelhons de satrapes soutenus par les mercenaires grecs toujours à vendre au plus ofTrant, révolte complète de son armée à Opis, mort à Ecbatane d'Héphestion, qui ne parait pas avoir été seulement le Patrocle du nouvel Achille mais le seul ami qui ait compris la pensée du conquérant.
Cependant, il se reprit à croire en sa fortune. Après avoir décerné des honneurs divins à son ami et après avoir exterminé les brigands Kosséens — en sacrifice, disait-on, aux mânes d'Héphestion — au début de l'hiver 324, son activité et son ambition l'emportèrent sur sa douleur.
Revenu par le Tigre à Babylone dont il semble, par l'érection de temples et le creusement d'un port, avoir voulu faire sa capitale, il y fut rejoint par les ambassadeurs du monde entier : outre les Grecs qui arrivèrent des couronnes
dans les mains et sur la tête comme s'ils approchaient un dieu, il en vint des Etrusques, Bruttiens et Lucaniens d'Italie, même des Romains sans doute, de Carthage et des colonies phéniciennes d'Afrique et d'Espagne, des Ibères et des Celtes, des Scythes de la mer Noire, des Libyens et des Ethiopiens, tous venus moins pour le complimenter que pout attendre de lui leur destin. Tout en donnant des ordres pour la restauration des temples chaldéens ruinés par les Perses et en faisant remettre en état les canaux mésopotamiens, il préparait tout pour une nouvelle expédition gigantesque. Réunissant à Babylone une flotte de plus de mille navires, il devait faire le tour de l'Arabie, et, gagnant le Nil par le canal de Néchao qu'il faisait rouvrir, reparaître dans Alexandrie, menaçant l'Occident. En même temps, une autre escadre qu'il faisait construire sur la Caspienne devait essayer de gagner ou l'Océan Indien ou le Pont-Euxin, d'où elle l'aurait rejoint, le périple du
l'oeuvre d'alexandre
monde ainsi achevé. Il projetait de tracer une route jusqu'aux Colonnes d'Hercule et les chantiers de Phénicie, de Cilicie et de Chypre étaient en pleine activité. Il allait
partir après avoir fait à Héphestion des funérailles inouïes quand il tomba soudain terrassé par une fièvre prise dans un des banquets qui fêtaient son prochain départ pour ce qu'il croyait devoir être la conquête du reste de l'univers. Jointe à des excès de toutes sortes et à des fatigues où ses douze ans de guerres continuelles avaient sans doute le plus de part, la fièvre eut raison de cette constitution si robuste ; après dix jours de souffrances, le 13 juin 323, Alexandre le Grand mourait, laissant son Empire inachevé « au plus fort ». ^ ^