‹ L'Hellénisation du monde antiqueChapitre 135 sur 157 · LA MARCHE GÉNKRALK DE L HELLÉNISATION EN EGYPTE · texte numérisé non relu

LA MARCHE GÉNKRALK DE L HELLÉNISATION EN EGYPTE

cités d'hommes libres, où tout se décide à l'agora sous l'influence des passions collectives, mais aussi parfois du génie individuel nourri de la liberté même des institutions politiques, quel rapport, dis-je, entre ces cités entraînées à des fortunes diverses et rapides et cette vaste ruche humaine dont la vie, réglée au rythme alterné de la vie d'un grand fleuve, est fortement maintenue, par une administration disciplinée, sous la volonté traditionnellement obéie d'un monarque de droit divin ? Nous ne pousserons pas plus loin le parallèle : il contribuerait pourtant à nous expliquer un fait qui, au premier abord, peut surprendre : c'est que les Grecs, qui ont connu de bonne heure la civilisation égyptienne, et qui l'ont profondément admirée, l'aient cependant si peu comprise. Voyez Hérodote : il vient en Egypte au v^ siècle; il y trouve des Hellènes établis à Naukratis où il ne manqua sans doute pas d'hôtes éclairés. Pourtant, même en accordant beaucoup aux ingénieuses raisons de ses modernes défenseurs, on demeure confondu de son impuissance à pénétrer le monde nouveau qu'il met tant de zèle à observer; comme un touriste moderne, il- est la proie de ses drogmans ; un voile de préjugés et de traditions bâtardes se glisse entre lui et la société égyptienne ; ni ces préjugés ni ces traditions ne sont corrigées par les conversations de ses hôtes naucratites : je croirais même que c'est de Naukratis qu'ils lui sont venus pour une grande part, et, en même temps, ce trait, qui ne laisse pas d'être encore observable de nos jours chez certaines personnes établies à l'étranger, je veux dire, dans les jugements portés sur le pays que l'on habite, une assurance satisfaite et un air de ne rien ignorer i. A la date où nous nous plaçons, l'Egypte s'ouvrait toute grande à l'hellénisme : il ne s'agissait plu.-; de prendre avec elle

1. Sur la qucslion d'IlrTodotu, voit' Ih riMjuisitoirc do A. -H. Sayco, the ancienl empires of the Kasl. ilerodolos i-Ill, London, 1883: et la critique plus iiKjdéri'c d(r (i. Maspero, (Fraf/ments (l'un commentaire sur le second livre d'Hérodote, dans Etudes de Mi/lttolof/ie et d'Arcfie'ologie égi/ptiennes, l. m. p. 'à'.yô-i'21) ; d'A. Wiodomann (Herodot's zireiles Ritcft mit sac/diclien Erlduterungen. L(Mpzif,', 18'J0) ; enfin du dcinier di-fcnscur d'ilérodotp, ('.. Soui'dillu. (Le voi/af/p d' Hérodote d llrrodolr et In Religion égi/ptienne, l'aris. 191!--').

un contact aussi superficiel ; il ne s'agissait plus de fonder sur quelques points choisis de cette terre accueillante une ou plusieurs cités isolées ; il ne suffisait même pas d'obtenir du pays, entier la reconnaissance d'une domination lointaine comme l'avait été celle du Grand Roi : il fallait faire vivre ensemble deux mondes diiïérents et plier sous l'hégémonie de l'esprit grec une race fière à juste titre d'une longue civilisation nationale. Cette œuvre étonnante fut accomplie à la fois grâce à la vitalité de l'hellénisme et à la politique des Lagides. En étudiant celle-ci, nous mesurerons la puissance de celle-là.

Deux politiques extrêmes s'offraient au choix des Ptolémées : maîtres du pays par la lance, ils pouvaient l'occuper brutalement, sans autre but que de l'exploiter : on aurait vu se subordonner l'une à l'autre deux sociétés bien distinctes : l'une, celle des conquérants étrangers, gardant ses lois, sa langue, ses mœurs; l'autre formée de la masse des indigènes dont les dociles multitudes, pour des m.aîtres industrieux, auraient été une des plus précieuses ressources de ce sol ; la civilisation hellénique n'aurait pas cessé de régner dans la race dominatri e, la race sujette y serait demeurée étrangère ; l'hellénisme aurait passé sans helléniser l'Egypte. Mais on pouvait concevoir un plus noble et plus vaste dessein ; ces deux mondes qui se rencontraient, pourquoi ne pas tenter de les unir ? N'apportaient-ils pas chacun du fond des siècles écoulé/; des richesses à peu près pareilles ? Le barbare n'avait-il pas assez à donner pour que l'Hellène le traitât en égal ? Si nous en croyons certains historiens, telle avait été la pensée d'Alexandre, plus généreux, plus pénétrant, et, du haut de son ambition, plus dégagé des préjugés nationaux que ses compagnons d'armes : il n'avait pas seulement voulu l'éducation du barbare par riiellénisme ; il avait compris que la monarchie universelle qu'il fondait, en absorbant les civilisations orientales, devait leur demander les principes essentiels à son existence '. En

1. Jo snngo surtout ici au bel articli! dn G. nadel. dans les Annales des Universités du Midi, I (IS'.i.'j). p. 1:29-161), sur la Déification d' Ale.iandre.

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vérité, il est difficile de connaître précisément la pensée d'Alexandre, plus difficile encore d'atteindre celle des Ptolémées. La personne de ces souverains ne nous apparaît guère dans des textes fragmentaires que comme dans un miroir brisé ; mais l'œuvre nous renseigne un peu sur l'ouvrier et l'on voit les Lagides incliner selon les temps tantôt vers l'une tantôt vers l'autre de ces politiques.

Aucune n'était d'ailleurs applicable intégralement. Comment imaginer deux sociétés vivant côte à côte sans se pénétrer ? Il n'y avait pas entre les Grecs et les indigènes cette infranchissable barrière que l'Islam met aujourd'hui entre les musulmans de l'Egypte et les Européens qui l'habitent. Les hommes d'alors au contraire devaient être rapprochés par les Dieux. Ce n'était pas seulement l'effet de cette doctrine religieuse, généralement répandu chez les anciens, si manifeste notamment dans le second livre d'Hérodote, et qui retrouve partout les mêmes essences divines adorées sous des noms divers ; c'était la conséquence du polythéisme lui-même qui ne saurait être exclusif d'aucun culte ; séjournant en Egypte, le Grec, même le moins porté aux spéculations théologiques, ne voyait aucune difficulté à rendre hommage aux dieux les plus bizarres ' : il a besoin de leur protection, sur une terre où il est leur hôte, et comment aurait-il hésité à se mêler aux Egyptiens dans ces sanctuaires profonds, dont les pompes mystérieuses étaient bien propres à l'attirer ? Ces dispositions même, si nous en croyons la tradition, auraient été utilisées par le premier Lagide, quand il chargea une commission mixte de théologiens d'offrir un culte commun à ses sujets des deux races, en fondant la religion alexandrine où s'amalgamèrent les conceptions de la vieille Egypte d'Osiris et des ligures monstrueuses, avec les créations de la Grèce de Zeus Olympien, de la Grèce aussi de Praxitèle et de Bryaxis '\

1. Cf. Paul Fuucarl. Un sénateur romain en K/jypIe, dans les Mélanges Bolisier. p. JO (du tirage à part).

2. Plutan|ue, de Iside el Osiride, 28. Sur ces questions eonipleves et discutées, cf. Bouché-Leclercq, Histoire des Lagides. t. I, p. Il 4-121 ; Wiici<en,

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Appelée à une destinée plus glorieuse la triade Sérapis, Isis, Harpocrate est bien loin d'être le seul exemple de ce syncrétisme religieux qui se développe alors et qui devrait être un chapitre de notre étude, si ses étroites limites ne m'obligeaient à seulement l'indiquer.

D'autre part, l'assimilation parfaite de la population indigène n'était guère possible. Il aurait fallu vaincre de trop longues habitudes ; il aurait fallu vaincre aussi l'orgueil hellénique, et qui plus est l'orgueil macédonien, quelque fois l'orgueil égyptien lui-même. Les premiers Lagides et leurs compagnons semblent avoir été animés de la fierté de leur race et d'un esprit militaire encore tout exalté par la mémoire de l'épopée qu'on venait de vivre. Si l'on était forcé de laisser aux vaincus leurs lois et même d'adopter leur système administratif, un certain dédain et une certaine défiance se marquent dans la manière dont on avait réglé la hiérarchie. Comme il était naturel, au début, on avait simplement dû appliquer les cadres d'une occupation armée aux vieilles circonscriptions de l'Egypte pharaonique, en faisant de chaque province une sorte de cercle militaire ou, comme on disait, une stratégie ; après la pacification, cet état de choses ne pouvait pas durer, mais le souvenir en est resté dans le titre de stratège porté depuis par le gouverneur civil de chaque nome, tandis que l'ancien nomarque voit son rôle diminuer et que d'ailleurs les Grecs se mettent à occuper toutes les fonctions où l'on pouvait exercer une parcelle de l'autorité publique '. De leur côté, les Egyptiens, habitués à tous les jougs, accueillaient sans doute les Hellènes mais avec plus de résignation que d'enthousiasme : les classes supérieures, le clergé notamment, pouvaient se consoler de la servitude par une orgueilleuse fidélité à des traditions saintes où l'on trouvait une force capable même de s'imposer au pouvoir nouveau. Celui-ci

Grundzuge, I, cli. I[ ; \s. \.é\y,Sarapis [Rcr.lUs! .d. Religions. {^^"2]. C\ion?,, pour la religion et, les cultes, le livre capital de \V. Otio, Priester mut Tempel im Uellenistischen /Egyplen, I. 190.-), il, 1008.

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