LES GARACTÈRKS DE L HELLÉNISME SYRIEN
tribut et les franchises municipales, fuyant l'anarchie de leurs patries ou, plus tard, la lourde domination romaine. 11 faut en faire une aussi aux indigènes, qui abandonnaient la vie rurale, monotone et dispersée, pour les petits métiers et les plaisirs faciles de la ville. Sans doute, leur attachement à leurs vieilles croyances rendait les Sémites, même devenus citadins, réfractaires à une fusion complète avec les conquérants ; les classes inférieures de la population urbaine restèrent certainement fidèles à. leurs dialectes nationaux : à Antioche au temps de Clirysostome, à Gaza au temps de Procope, le bas peuple parle encore araméen. 11 en fut de même, à plus forte raison, dans les campagnes et dans les anciennes bourgades, érigées en villes, plus légèrement hellénisées que les fondations nouvelles, où la survivance souterraine, puis la résurrection et le triomphe de l'ancien nom sémitique, prouvent la prépondérance numérique de l'idiome et de la culture indigènes (Hiérapolis- Bambycé, Epiphanie-Hamath, Béroé-Halep, HéliopoHs- Baalbek). Néanmoins, on peut affirmer que tout ce qu'il y avait de plus intelligent, de plus ambitieux, de plus remuant dans la population indigène fut obligé d'apprendre le grec. C'était la langue de la cour, de l'administration, des tribunaux, du grand commerce. Et, par la langue, la pensée hellénique pénètre peu à peu les esprits, façonne les mœurs, les croyances et jusqu'aux lois civiles. C'est en grec que les ghildes de négociants syriens établies à Délos et organisées en cojnmunautés religieuses rédigent leurs dédicaces. C'est !e droit grec qu'on reconnaît à chaque pas dans le coutumier syro-romain d'Hiérapolis. '
M. — LKs cAi{A(;n;Ki-:s m: lwiaa.é^ismk syrikn -
(blette bigaruru eLhui(|iic a pour corollaire une civilisation quelque peu hybride. L'hellénisme syrien, bien grec
1. Mitteis, Heichsrecht uiul VoUcsrecht in den oesllicheu Pvooinzen (18"J1). t. En dehors de la Gesckichle der Alej.aiidriniscken Literalur do
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par la langue, la religion et les institutions municipales, n'est pas un simple reflet, un pâle prolongement de l'hellénisme de la métropole. Le milieu oriental où il baigne a déteint sur lui, le terroir a réagi sur le plant. Il ne s'est produit ici ni ce que l'on constate en Egypte, où l'hellénisme alexandrin forme une sorte d'îlot, ouvert aux souffler venant de la mer Egée, fermé à ceux qui viennent du Nil, ni ce qui se passa plus tard dans notre propre pays où Gaulois, Romains et Francs se coagulèrent en une seule nation. En Syrie, les éléments restent distincts, tout en s'influençant mutuellement. Les mariages mixtes durent être fréquents, sans être la règle. Le Syrien monte un peu vers le Grec, le Grec descend beaucoup vers le Syrien ; il subit, sans presque s'en douter, la lente endosmose d'une vieille civilisation hiératique et sensuelle, d'une atmosphère chargée de mollesse, de superstitions et de parfums. In Syros degeneraveruni Macedones^ dit durement Tite- Live.
Cette culture composite, dans son impureté, ne laisse pas d'être savoureuse. Ses signes particuliers sont le cosmopolitisme, le matérialisme, le scepticisme.
« Je suis Syrien, dit le doux Méléagre. Eh bien après ? Ne sommes-nous pas tous citoyens d'une même patrie, le Monde ? » C'est par cette tendance universaliste que l'hellénisme syrien séduira Rome, que l'Oronte envahira le Tibre et déterminera à bien des égards le caractère de la société impériale.
Pour le Syrien, la patrie est où l'on vit bien, et nulle part la vie n'est plus heureuse que chez lui, avant que les atroces déchirements du dernier siècle n'aient semé le carnage et les ruines. Une agriculture perfectionnée, qui produit en abondance blé, vin, huile, fleurs et fruits, une industrie qui excelle surtout dans les articles de luxe (toiles fines, teinture de pourpre, verreries), un commerce de transit, servi
SuseiDihl précitée, voir H. Ouvré, Méléagre de Gadara (1894) et J. P. Maliatfy. GreeA- Life and Thouqht f'rom the aqe of Alexander to the roman coïKiuesl ["2." éd. IS'Jë).
LES CARACTKRRS DR l'hKI-LKNISMK SYRIKN 343
par d'excellentes routes, par une marine nombreuse, par des marchands toujours prêts à essaimer, de tout cela résulte une prospérité matérielle sans exemple, qui s'épanouit dans l'existence large et facile des grandes villes et surtout de leurs exquises banlieues. Nulle capitale, pas même Alexandrie, ne peut rivaliser avec Antioche pour la magnificence de ses avenues, déroulant à perte de vue leurs larges chaussées et la frange ombreuse de leurs portiques, pour l'organisation toute moderne de ses services publics, voirie, eau, lumière, pour l'enchantement de ses environs, et notamment des divins bosquets de Daphné. Ville de plaisir plus que d'étude — malgré sa pléthore de lettrés attestée par Cicéron, eruditissimis hominihus liberalissimisque stiidiis affliiens^ — Antioche, pour se distinguer de ses homonymes, aime à s'intituler «Antioche près de Daphné», comme nous dirions « Paris près du bois de Boulogne^». Rien n'égale la splendeur de ses processions, de ses parades militaires, de ses banquets offerts par les rois victorieux ; c'est une avalanche de mets délicats, une grêle de couronnes, un déluge de parfums : on croirait lire déjà la description d'une orgie d'Elagabale ou une page des Mille H une Nuits.
Ce sybaritisme, aux jours de décadence, finit par polluer jusqu'aux armées en campagne. La discipline des légions romaines n'y résista pas mieux que celle de la phalange macédonienne. En temps de paix, l'existence des bourgeois aisés s'écoule dans la « vie de cercle », loin de l'agora et du gymnase, entre les bains, les soupers et les concerls. Audessous de cette élite jouisseuse s'agite confusément une populace turbulente et gouailleuse, sujette à des accès redoutables de fanatisme et de férocité, avant-coureuse de la tourbe du Bas Empire, qu'on ne contient qu'avec des jeux et des distributions. Partout la femme règne souveraine : longtemps, Rome ne connaîtra de la Syrie que ses joueuses de flageolet, ses cabaretières chargées de casta-
1. Wien nm l'rater (Moninis*>rii. — Suc l'arl lii'lli'iii(iUf' en S\ rii-, \V. Scliick, Neue Jahrlnu-her. \\)\'.\. \\. iSr.G.
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gnettes, ses chanteuses de carrefour et ses diseuses de bonne aventure.
Auprès de cette vie matérielle exubérante, la vie intellectuelle parait d'abord un peu efïacée. Nous ne savons presque rien des caractères propres de l'art hellénistique en Syrie : tout porte cependant à croire qu'il se mit surtout au service des goûts si répandus de luxe et de bien-être, qu'il excella dans l'architecture — ■ les restes grandioses de Palmyre et d' Héliopolis doivent refléter des modèles hellénistiques, — qu'il brilla dans les applications industrielles, l'orfèvrerie en particulier. Les Syriens rafïolaient aussi du théâtre et de la musique sous toutes ses formes : chant, ballet, concert ; des quartiers entiers des villes retentissaient, soir et matin, du bruissement des chalumeaux et des lyres. Quant à la littérature, si le iii*^ siècle est une période stérile d'adaptation et de génies importés, aux siècles suivants le vieux tronc syrien, ranimé par la greffe hellénique, se charge de rameaux fleuris. Antioche, malgré son musée et sa bibliothèque, reste au second plan — les cyprès, dira plus tard Apollonius de Tyane, y babillent plus agréablement que les hommes — ■ mais Apamée, Gadara, Ascalon, Damas deviennent des pépinières illustres de poètes et de philosophes, de grammairiens et de rhéteurs. Toute cette production littéraire porte d'ailleurs le cachet du génie national, spirituel et frivole, sceptique et railleur, voluptueux avec un fond de désenchantement : medio de fonte leporum Surgit amari aliquid... La Syrie grecque est la patrie du roman d'aventures dans un cadre oriental, de la satire en prose avec Ménippe et Lucien ; la versification triomphe dans l'improvisation facile et dans l'épigramme ciselée ; l'histoire y a des allures de chronique scandaleuse, se complaisant aux anecdotes lestes et aux portraits piquants. En somme, poésie sans idéal, science sans profondeur. Et pourtant quelle civilisation ne serait pas fière d'avoir donné au monde ce « Henri Heine païen » qui s'appelle Méléagre, cette encyclopédie vivante qui s'appelle Posidonios ?
I,A COLONISATION HKLLÉNIQUE EN SYRIK 345
Ici, comme partout, l'hellénisme avait respecté les religions locales où s'incarnait l'âme, où se cristallisait le passé des vieilles nationalités. A côté des cultes nouveaux apportés par la race dominante, des temples et des statues magnifiques qu'elle érige à Zeus, à Apollon, à ses rois divinisés, on voit Atargatis — la déesse « syrienne « du pseudo- Lucien— continuer d'attirer à Bambycé un peuple de fidèles, le dieu solaire régner à Emèse, Astarté à Byblos, Dagon à Azot, Dercéto à Ascalon, Hadad à Rhossos ; vingt autres divinités, dont les Séleucides ne dédaignent pas à l'occasion d'enrichir les antiques sanctuaires, conservent leurs rites archaïques, bizarres et souvent dissolus.
Ce polythéisme localisé, aux formes si variées et flottantes, au symbolisme mal défini, faisait bon ménage avec le Panthéon hellénique et ne répugnait même pas à s'amalgamer avec lui. Des tentatives de fusion se produisirent, comjie plus tard, du fait des Romains, en Gaule et en Afrique, et avec un pareil succès. A Ascalon, Astarté devient Aphrodite Uranie ; à Tyr, Melkart se confond avec Héraklès; Zeus, sous des appellations diverses, annexe le Bélos d'Apamée, le Malbachos de Béroé, le Balmarcodès de Béryte, le Marna de Gaza et jusqu'au dieu solaire d' Héliopolis. Les divinités iraniennes, dont le culte s'était perpétué dans certaines grandes familles d'origine perse, ne se montrent pas moins accommodantes. S'il faut deux ou trois dieux grecs pour faire l'équivalent d'une de ces figures polymorphes, on ne lésinera pas sur la quantité des synonymes. Sur le célèbre monument de Nimroud dagh, érigé par un dynaste de Commagène, on rencontre, entre autres assimilations, Zeus Oromasdès, Héraklès Ares Artagnès, et même Apollon Ilélios Hermès Mithra ^ !
1. C'est probabloiiicnt le inêiiic dieu conipleve, encore agn^mcnli' ilc certains attributs d(! Dionysos, ([u'il faut reconnaître au i-evors dos télradraclitnes de IMiarnace l°^ roi de l'ont. — Sur les divinités mentionnées voir le ciiap. v de Franz Cuiuont, Les relùjions orientales dans le parjanisme
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m. — LA RESISTANCE DES JUIFS A L'HELLENISATION ET LA GENÈSE DU CHRISTIANISME '
Un peuple se trouva cependant qui refusa de se prêter à des compromis de ce genre et dont la réaction violente contre les séductions du polythéisme et de l'hellénisme en général est devenu un des grands faits de l'histoire du monde : je veux parler du peuple juif.
Ramené de l'exil en 536, organisé et hiérarchisé sous la surveillance et avec le concours direct du gouvernement achéménide, le petit noyau de dévots rentrés en Palestine .se confondait, aux yeux des Grecs, avec le temple opulent dont il s'était institué le gardien. Sa religion, pauvre en dogmes, sublime dans ses aspirations, se distinguait en deux points de celles des nations environnantes. D'abord, elle ne confinait pas son action pratique dans les rites proprement dits (quelque importance démesurée qu'y eût conservé le culte des sacrifices), mais comportait un ensemble compliqué de règles de piété, de pureté et de conduite, de prescriptions cérémonielles et morales, et surtout de prohibitions, qui enveloppaient d'un réseau à mailles serrées la vie de chaque individu juif, comme de la communauté entière. En second lieu, le judaïsme, non content de repousser toute fusion avec les religions étrangères, déniait à leurs dieux toute existence réelle et, fort du livre vénéré où étaient déposées ses annales, ses lois, et les espérances de ses prophètes, aspirait à faire de son dieu national le dieu universel. Le prosélytisme juif, fait sans précédent dans l'histoire, déploie une ardente passion de propagande qui recourt tantôt à la persuasion, tantôt à la force, avec le même succès.
romain (2^' cmI., 190'J) et les articles • iveis île Guinont dans la Real-Encycloplddie de l'auly-Wissowa, et de von liaudissin dans celle de Herzog-Hauck et R. Dussaud, Notes de Mythologie syrienne (1903).
1. E. Schurer, (îesch. d. judisclien Volkes in Zeilalter J.-C. (4» éd., 1) ; E. Renan, Histoire du peuple d'Israël, t. IV et V: Wellhausen. Israelitisc lie nnd judisclie (lescltic/ile (ti» éd. 1907) : Willrich. .liiden und Griec/ien vor der makkabàischeu Er/ie/junr/ (lS9r)).