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LA PERIODE D ENTHOUSIASME PHILHELLENIQUE

nom) donna sa première œuvre dramatique, et que, selon toute vraisemblance, il était déjà depuis un certain temps sorti d'esclavage. Voilà donc, dès ce moment, un Livius, un membre de l'aristocratie, qui confie à un Grec l'éducation de ses enfants.

Il n'était pas le seul ; car, peu après, se fondent des écoles publiques ; et elles ont tant de succès que Caton, l'austère Caton le censeur, qui n'en veut pas pour son propre fils, ne dédaigne pas cependant d'entretenir chez lui un esclave grammairien, nommé Chilon, qu'il charge, moyennant un salaire perçu à son profit, d'instruire les enfants des autres. C'était évidemment une bonne source de revenus.

Revenons à Livius Andronicus. L'esclave de Caton est qualifié simplement de Ypa|j.|j.aTt,a-T-/î;: c'est un maître d'école, dont le programme ne s'élève pas au delà d'un enseignement primaire fort élémentaire. Livius veut faire davantage : il interprète à ses auditeurs les classiques grecs ; il les traduit en latin, et il les commente. Suétone, à qui nous devons ces renseignements, trouve cet enseignement bien misérable à côté des leçons éloquentes des maîtres postérieurs. Il n'en représente pas moins la révolution pédagogique la plus importante qui se soit produite à Rome. Auparavant, on se contentait des connaissances strictement indispensables ; à présent on vise à une véritable culture de l'esprit : le ypaijiijLaT'.TTYis du début s'élève au rang de ypajjLuaT'.xci;.

Un dernier pas restait à franchir : il fallait faire sortir la littérature de l'école, la produire au grand jour, la soumettre au jugement du public. Livius Andronicus l'entreprit encore : après avoir traduit l'Odyssée pour ses élèves, en 240, dans les Jeux Romains qui célèbrent la fin delà première guerre punique, il donne à Rome sa première pièce de théâtre.

Je n'ai pas ici le loisir d'iusislcr sur l'dMivrc vraiment i'<'niar'()ual)l(' de cet ancien esclave grec. Mais un dei'nicr trait nous montrera quelle estime il s'était acquise dans la cité. En 207, au moment de la campagne du Métaure, les

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pontifes décident de faire exécuter en grande cérémonie, par trois chœurs de neuf jeunes filles, un hymne où le chant se mêlerait à la danse. On a besoin d'une cantate officielle, d'un caractère à la fois politique et religieux : c'est à Livius qu'on le demande. Et il s'en acquitte si bien que, pour lui faire honneur, l'Etat met à sa disposition le temple de Minerve sur l'Aventin, avec permission pour les poètes et les acLeurs d'y consacrer leurs ofTrandes et de s'y réunir à certains jours. Dans une société aussi formaliste que celle de Rome, où longtemps on n'avait eu que mépris pour tout ce qui se mêlait d'écrire, ce n'était certes pas une concession de médiocre importance.

Livius Andronicus avait brillamment ouvert la voie : il ne tarda pas à avoir des rivaux ou des continuateurs, dont les plus illustres, à ce moment, sont Nsevius, Plante et Ennius. Sans entrer dans aucun détail, je note seulement le trait qui me paraît essentiel dans toute la littérature de cette époque : c'est, à un haut degré, une littérature d'imitation. Rome, sans doute parce qu'elle l'avait longtemps dédaignée, s'intéresse beaucoup alors à la poésie ; mais là tous les genres lui sont bons. Ainsi Ennius compose une épopée, des tragédies, des satires, des épigrammes, des poésies morales ou philosophiques, et jusqu'à un traité des friandises : partout ou presque partout, il suit de très près des modèles grecs. '■

Veut-on s'en rendre compte par un exemple .' 11 suffît de parcourir les fragments de son épopée. Dès le début, après une invocation aux Muses, il explique par un songe l'origine de son talent poétique. A son retour de Sardaigne, en Ligurie, dans le port de Luna, il a rêvé, dit-il, qu'il dormait sur le Parnasse ; Homère lui est apparu, et lui a révélé que, par suite des migrations de l'àme dans des corps toujours nouveaux, il a été successivement un paon, Euphorbe, Homère, Pythagore, et que, pour le moment, il est Ennius.

I. Pour rinllueiice de riiollénisme sur la littérature latine du m" siècle, vuir surtout C. Pascal, (iraecia capta (Florence, 19uo, et Lcnchantin do, Guhernatise. L'ellenismo nella poesiaarca'ica lalinn (Acad. de Turin, l'.)l:2i.

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Peu importe donc que le sujet d'Ennius soit les Annales de Rome depuis ses origines jusqu'à l'époque contemporaine; on n'échappe pas à l'histoire du siège et de la prise de Troie. Le merveilleux homérique intervient même dans la partie historique du poème : il y a un discours de Jupiter pendant la guerre contre Pyrrhus ; après Cannes, le roi des dieux promet aux Romains la ruine de Carthage, et Junon consent à se laisser apaiser. Enfin l'imitation d'Homère ne s'impose pas moins tyranniquement dans le détail : à propos des troupes tombées à Héraclée, on retrouve la description des funérailles de Patrocle ; et, pour peindre le courage d'un tribun dans la guerre d'Istrie, Ennius emprunte, en le modifiant à peine, le tableau de la résistance désespérée d'Ajax au moment ou les Troyens, grâce à l'inaction d'Achille, arrivent jusqu'aux vaisseaux des Grecs.

Même dans la comédie, qui, de tous les genres, reste le plus indépendant, l'originalité se réduit à imiter deux pièces à la fois (c'est la contamination), et à introduire de-ci de-là, dans un cadre purement grec, des allusions plus ou moins marquées à la vie romaine ; rarement les auteurs latins modifient les caractères de leurs personnages. D'ailleurs les titres, même chez Nœvius, restent plus d'une fois ce qu'ils étaient dans les poètes originaux (on cite de lui un Colax, un Acontizomenos, des Agrypnountes) ; la langue de Plante fourmille de mots simplement transcrits du grec, ou à peine habillés d'une terminaison latine, ou étrangement composés de deux racines, l'une grecque et l'autre latine ; parfois des lambeaux de phrases grecques s'intercalent tels quels dans un dialogue latin; ou encore, sans aucune nécessité, simplement, j'imagine, parce qu'elles se trouvaient dans le texte grec, interviennent des allusions à toutes sortes de légendes helléniques : « Mon zèle effacera celui de Talthybios »; u Je suis dupé; j'ai confié mon argent à un nouvel Autolycos » ; « votre fils me fait jouer le rôle de Bellérophon » ; « Il n'y a que deux mortels, toi et Phaon, à qui il soit arrivé d'être aimé si éperdument »; etc. Je ne prétends pas en cimcliirc (iiraiicini de ces lei'n\es él l'aiigers.

qu'aucune de ces allusions n'étaient perdus pour les spectateurs ; mais il faut bien admettre cependant que la plèbe elle-même, qui formait le grand public, n'était pas restée entièrement étrangère aux choses grecques.

Cette passion — irréfléchie, si l'on veut, mais très vive en tout cas, et générale, ou à peu près — pour l'hellénisme nous explique, je crois, comment Flamininus a pu, en 194, obtenir du Sénat un traitement spécial en faveur des Grecs. L'admiration causée par leurs arts et leur littérature inspirait alors pour eux une sympathie si forte que, même chez un peuple d'esprit essentiellement pratique, elle arrive à se traduire par des actes. A aucune époque nous ne retrouverons plus à Rome pareil enthousiasme ni pareille bienveillance pour la Grèce.

11. — LE REVIREMENT ANÏIGREG A ROME ET LES ADVERSAIRES DE LHELLENISME : de 190 a 160.

Le changement commence très vite à se faire sentir ; et c'est encore dans la politique qu'il nous est le plus aisé de le constater tout d'abord.

Dès le temps de la guerre avec Phihppe, on pouvait prévoir, avons-nous dit, une lutte prochaine contre le roi de Syrie, Antiochos III le Grand. Elle éclate en effet en 192, Rome y prend à nouveau l'attitude, qui lui avait si bien réussi en 200, de champion de la liberté contre la tyrannie, de la civilisation contre la barbarie. Malheureusement ce programme de défense des intérêts helléniques rencontre maintenant, dans la Grèce même, un certain scepticisme : il y a des gens pour proclamer « que Rome paie la Grèce de mots et de fictions, qu'on est chargé de chaînes, plus brillantes peut-être, mais beaucoup plus pesantes qu'au temps où les citadelles étaient occupées par les troupes macédoniennes ». Et, en fait, si l'on voit alors, non sans quelque étonneinent, Philippe, le vaincu de Cynoscéphales, se ranger du côté des Romains, par contre, leurs anciens alliés, les Etoliens, deviennent pour eux des ennemis plus acharnés que le roi de Syrie.

Gomme conséquence de cette guerre, Antiochos n'est pas moins maltraité que ne l'a été Philippe ; à cela rien de surprenant, puisque, dès l'abord, Rome a pris grand soin de distinguer, en Grèce, les grands et les petits Etats. Mais, quand il s'agit de régler la situation de l'Asie Mineure, si Rome, cette fois encore, ne garde rien de sa conquête (Manlius rembarque toutes ses forces vers la fin de l'été 188), la répartition assez arbitraire qu'elle y fait des territoires trahit chez elle la préoccupation d'établir un équilibre tel qu'aucun peuple, aucune cité ne puisse subsister sans son appui. Et de même, en Europe, si Flamininus s'entremet encore (non sans mérite) en faveur des Etoliens, et finit par leur épargner un anéantissement total, ils n'en sont pas moins réduits à un état de vasselage à peine déguisé. En outre, dès 191, Rome a enlevé aux Achéens l'ile de Zacynthe, et, en 189, elle installe une garnison permanente dans celle de Céphallénie.

Ce qui se passe ensuite est bien plus significatif encore. Laissons de côté, si l'on veut, l'attitude adoptée vis-à-vis de Philippe. Il avait aidé de tout son pouvoir Rome contre Antiochos; on le remercie en s'arrangeant pour lui reprendre la plus grande partie de ce qu'on a dû lui abandonner pendant la période des hostilités, en accueillant avec une partialité manifeste toutes les plaintes formulées contre lui, en le soumettant à des enquêtes humiliantes, en suscitant même dans sa famille des querelles intestines qui semblent bien avoir hâté sa mort, survenue en 179. Mais Phihppe c'est le roi de Macédoine; son exemple risque do n'être pas suffisamment démonstratif.

En voici un autre qui l'est plus. La Ligue achéenne représente alors ce qu'il y a on Grèce de plus respectable et de {)his honnête ; mais elle est en même temps le seul Etat qui y fasse encore quelque figure : c'en est assez pour que |{niii(' lui manifeslcî une hostilité toujours croissante. A partir de 186, même sans mission officielles, ses ambassadeurs prétendent y parler en maîtres, et ignorer les lois de la confédération. En 182, on va jusqu'à appel(M' presque

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(juvertement le Péloponnèse à la révolte, et la mort malheureuse de Philopoemen est le résultat de ces intrigues. Enfin, en 180, un nouveau pas, décisif cette fois, est accompli. Rome intervient délibérément dans les querelles de parti \ en Achaïe, tout comme dans les dissensions de la famille royale de Macédoine ; elle soutient de son autorité et de son argent la faction la moins nombreuse et la plus méprisable, et elle fait élever à la présidence de la Ligue un personnage indifférent à toute notion de dignité ou de patriotisme, à la fois vénal et brutal, Callicrate.

Nous arrivons ainsi à la troisième guerre de Macédoine, celle qui est entreprise contre le fils de Philippe, Persée, dans le but d'achever sans retour la ruine de la Macédoine. Tant qu'elle demeure encore lointaine, c'est-à-dire jusque vers 174, on peut constater, dans bien des Etats grecs, une certaine sympathie renaissante pour la Macédoine : évidemment ils sentent en elle un contrepoids fort utile à la toute-puissance de Rome, et ils seraient heureux de le voir subsister. Mais, dès que le Sénat se met à envoyer des députés aux différents peuples pour les surveiller et les rappeler à l'ordre (Tite-Live n'énumère pas moins de treize ambassades de ce genre entre 174 et 171), presque partout il obtient satisfaction. Pas une contrée grecque n'opte franchement pour la Macédoine ; quelques-unes cherchent à rester neutres ; d'autres sont partagées ; le plus grand nombre de beaucoup se déclare pour Rome et lui fournit des soldats. Bref, d'une façon générale, la Grèce, au début de la guerre contre Persée, en 171, montre envers Rome bien plus de déférence qu'en 192, au début de la guerre contre Antiochos.

Malgré cela, comment se comportent donc les armées romaines en pays grec ? Les soldats repoussent l'ancienne discipline, et regardent le pillage comme un droit ; les généraux qui, pour commencer, n'éprouvent que des échecs, en rejettent à l'envi la faute sur leurs alliés, et, dans leurs réquisitions, font preuve d'un sans-gêne extraordinaire. Derrière eux, on entrevoit les trafiquants, fort empressés

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à pressurer de leur mieux les populations. Les diplomates se rendent couramment coupables des plus odieuses fourberies : Q. Marcius Philippus est passé maître en cette matière. Quant au Sénat, il évite d'abord le plus possible de sévir contre les fonctionnaires coupables ; et si, à partir de l'automne 170, il apporte décidément un peu plus de soin à protéger les Grecs, ce n'est ni par générosité naturelle, ni par une renaissance de son philhellénisme d'autrefois : c'est que la Macédoine n'est toujours pas entamée, qu'il craint des défections, et que, par politique, il juge utiles des ménagements dont il ne se souciait guère lorsqu'il se croyait sûr de la victoire.

La lutte, après avoir traîné sans gloire pendant trois ans, se termine soudain par des succès foudroyants, en 168 : presque en même temps, l'Illyrie est réduite en trente jours par L. Anicius Gallus, et Paul-Emile livre à la Macédoine la bataille décisive de Pydna ; les rois des deux pays sont faits prisonniers. D'après la conduite des Romains avant leur triomphe, on devine ce qu'a dû être ensuite le sort de la Grèce. Je ne parle pas du traitement infligé aux peuples contre qui la guerre était dirigée. Macédoniens, Illyriens ou Epirotes ; ceux-là étaient des ennemis ; on ne voit que trop souvent le vainqueur abuser de ses avantages. Mais, à l'égard du reste du pays, Rome ne se montre pas beaucoup plus douce. L'Acarnanie n'avait pas manifesté assez de zèle pour la cause romaine : on y ordonne des proscriptions, et on lui prend l'île de Leucade, où se trouve sa capitale. Rhodes avait eu le malheur de prétendre, au cours de la luLle, s'interposer entre les belligérants : il est sérieusement question de lui déclarer la guerre ; et, si on ne va pas jusque là, on lui enlève une bonne partie de ses possessions d'Asie Mineure, et on crée à Délos un port franc qui doit ruiner son commerce.

Encore contre l'Acarnanie et contre Rhodes avait-on à invcKjuer des apparences do griefs. Mais Euniène de Pergame, depuis son avènenHuit au Lrône, c'est-à-dire depuis 197, n'a pas cossé d'être l'agent le |)Iiis zélé dos Romains on

Orient ; cependant, après la défaite de Persée, il est traité comme Philippe l'a été après celle d'Antiochos : on accueille à Rome toutes les plaintes qui se produisent contre lui ; on essaie de soulever son frère Attale ; on ménage les voisins qui l'attaquent ; et, quand il veut venir à Rome, on lui inflige l'humiliation de l'arrêter à Brindes, et de le renvoyer sans l'entendre. En Achaïe, on donne tout pouvoir à l'infâme Gallicrate, et, sur sa désignation, mille citoyens (dont Polybe est le plus célèbre) sont emmenés en Italie, où ils vont être retenus sans jugement pendant plus de seize ans. En Syrie, Antiochos IV Epiphane ne s'est aucunement mêlé à la guerre contre Persée ; il est en lutte contre l'Egypte et sur le point de triompher; Rome le somme brutalement de rentrer sur l'heure dans ses Etats : c'est l'épisode célèbre du cercle de Popilius. En somme, à cette date, Athènes est, je crois, le seul Etat qui soit bien traité par Rome sans arrière-pensée égoïste : elle reçoit Délos, Lemnos et Haliarte. Les quelques autres peuples envers qui on observe des ménagements (les Galates, Prusias, Cotys) ne le doivent qu'aux services qu'on attend d'eux contre un voisin qui a cessé de plaire, contre Eumène de Pergame.

Voilà donc, bien constaté, un revirement complet dans l'attitude de Rome envers la Grèce. Sans doute, il a dû être le résultat de causes diverses. Par exemple, quand Flamininus parvenait à faire accepter à ses compatriotes l'idée d'une politique de ménagements, tous croyaient bien faire preuve ainsi d'une grande générosité, et ils n'admettaient pas que les Grecs pussent se servir contre eux de l'indépendance qu'on leur laissait ; la guerre étolo-syrienne a presque aussitôt ruiné leurs illusions. Ensuite, plus l'empire des Romains grandit, plus aussi augmente leur orgueil, et plus s'affirme chez eux cette conviction qu'ils sont libres de disposer du monde à leur gré ; le commerce et la banque, en particulier, ne cessent de pousser le gouvernement à leur assurer des débouchés en Orient, et on devine qu'ils s'inquiètent assez peu de léser les intérêts locaux, même grecs.

Ce sont les raisons d'ordre politique. Mais, à elles seules,

elles ne suffiraient pas à expliquer comment, dans un milieu qui naguère paraissait si profondément épris d'hellénisme, pas une protestation ne s'élève en faveur de la Grèce. C'est qu'il faut aussi tenir compte de deux autres faits, non moins importants. D'une part, dès que Rome commence à connaître vraiment les Grecs, elle constate chez eux bien des choses qui la choquent ; et, d'autre part, vers le même temps, elle s'aperçoit que leur civilisation, qu'elle a d'abord accueillie avec un beau zèle de néophyte, n'est pas sans présenter pour elle-même de graves dangers.

Arrêtons-nous un peu sur ces deux points. Vers la fin du iii^ siècle, l'enthousiasme des Romains pour la Grèce provenait essentiellement de l'admiration que leur inspiraient ses arts et sa littérature. Mais, de la sorte, ils ne la voyaient que de loin, et elle se révélait à eux par ses plus beaux côtés. A la fréquenter davantage, une désillusion profonde les attendait, et ils y furent d'autant plus sensibles qu'à beaucoup d'égards le caractère des deux nations était entièrement opposé. Ainsi, en politique, qu'il s'agisse de la famille ou de la cité, un des traits les plus frappants de la vie romaine c'est la subordination constante des intérêts particuliers à l'intérêt public. Or la Grèce offre juste le contrepied de cotte conception : chez elle, l'individualisme triomphe ; chacun possède à un très haut degré le sentiment de sa personnalité, et ne l'abdique pas volontiers. Au point de vue intellectuel, une telle disposition d'esprit est excellente ; car elle favorise éminemment l'originalité. Mais, dans la vie publique, les effets en sont déplorables : presque jamais, dans tout le cours de leur histoire, les Grecs ne se sont décidés à sacrifier à la nation leurs passions ou leurs avantages privés : à aucun moment, ils n'ont su faire l'unité de leur pays ; et, à l'époque où nous sommes, ils ont même perdu beaucoup de ce patriotisme local qu'on ne pouvait du moins leur refuser jadis.

Des défauts de ce genre devaient frapper particulièrement les Romains ; mais il y en a bien d'autres. Par exemple, à juger la Grèce d'après l'éclat incontestable de sa civilisa-

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lion, on conclurait volontiers à la politesse, à la douceur de ses mœurs. Elle possède, au contraire, un fond de dureté et de brutalité dont les manifestations ne sont que trop fréquentes. Dès le temps de la guerre du Péloponnèse — et c'est le siècle de Périclès — Thucydide trace un tableau fort sombre de l'état moral du pays tout entier ; d'ailleurs les sanctuaires les plus vénérés sont remplis de monuments de haines et de vengeances exercées entre compatriotes ; au iii^ siècle, le brigandage et la piraterie sont choses courantes ; les temples ne sont pas plus respectés que la propriété privée ; et, dans les luttes entre deux cités, malheur à celui qui tombe entre les mains de l'adversaire ! la mort de Philopœmen finit par émouvoir le Sénat lui-même.

S!agit-il de probité ? Au début du ii^ siècle, les Romains sont encore habitués, sauf de rares exceptions, à l'intégrité de leurs fonctionnaires : en Grèce, nous dit Polybe, « confiez à un magistrat un simple talent ; y eût-il dix personnes pour contrôler l'acte, avec autant de cachets et le double de témoins, il sera incapable de garder sa foi ». La cupidité, la corruption, la vénalité, sont si bien passées dans les mœurs que les Grecs les attribuent, sans hésiter, même aux meilleurs des Romains. Après Cynoscéphales, Flamininus témoigne des égards aux ambassadeurs de Philippe ; les Etoliens en concluent sur le-champ qu'il a reçu du roi une forte somme d'or. Avant la bataille de Magnésie, quand Antiochus essaie d'engager des négociations avec Scipion l'Africain, il lui fait annoncer qu'il est prêt à lui verser tout l'argent qu'il voudra, s'il consent à appuyer le traité de paix tel qu'il le propose. Flamininus et Scipion se sentirent sans doute peu flattés d'être jugés de la sorte, et leur enthousiasme, très vif chez l'un et chez l'autre, pour la Grèce n'en put être que diminué.

Il suffit do parcourir les historiens de cette période pour y trouver quantité d'anecdotes où se peint à chaque instant l'étonnement pénible des Romains. En 183, le Messénien Dinocrate jette sa patrie dans une grosse aventure en la soulevant contre la Ligue achéenne ; là-dessus il vient à

Rome. Un jour, on le voit s'enivrer dans un festin et danser déguisé en femme ; le lendemain, il va solliciter Flamininus. « Je ferai ce que tu voudras, lui répond le Romain ; mais j'admire comment tu as le cœur de danser après boire, quand tu as excité en Grèce de tels troubles )). Evidemment, il goûte peu cette légèreté dans les affaires sérieuses.

De même, la vanité, la présomption des Grecs dépassent toute limite. Parce qu'ils se sont vaillamment conduits pendant la guerre contre Philippe, les Etoliens s'attribuent l'honneur de la victoire : ils se persuadent qu'ils ont abattu la Macédoine ; puis ils se croient de taille à triompher de Rome ; et, un beau jour, leur stratège Damocrite traite Flamininus avec dédain, et, lui refusant une réponse immédiate, parle de la lui envoyer de son camp des bords du Tibre. Que durent penser les Romains d'une semblable fanfaronnade ?

A un autre point de vue, l'attitude des Athéniens visà-vis de Philippe ne leur plaît pas beaucoup plus. Au début de la seconde guerre de Macédoine, les orateurs d'Athènes ont accumulé contre le roi les décrets les plus violents : non seulement ses statues sont détruites ainsi que celles de ses ancêtres, sans en excepter les femmes ; mais les endroits même où elles se trouvaient sont déclarés infâmes ; les honneurs décernés à sa maison sont supprimés en bloc ; les prêtres, dans chacune de leurs prières, doivent le charger d'imprécations, lui et son peuple ; toute démarche en sa faveur est interdite sous peine de mise hors la loi ; enfin on lui déclare applicable l'ensemble des mesures prises autrefois contre les Pisistratides. Tite-Live résume consciencieusement ces décisions ; puis il ajoute : « les Athéniens faisaient la guerre avec des mots et des écrits ; c'est la seule arme qu'ils sachent manier ».

Il serait facile de multiplier les traits de ce genre ; mais ceux-ci suffisent à montrer comment, une fois les Romains entrés en relations suivies avec la Grèce, très vite ils ont remarqué chez elle nombre de défauts qu'ils n'avaient pas soupçonnés tout d'abord, et dont ils sont fort choqués.

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Encore aurait-il pu n'en résulter qu'une diminution d'estime, une indifférence plus ou moins dédaigneuse ; mais c'est un courant d'hostilité véritable qui se constitue vis-àvis d'elle ; car, dans le même temps, on la rend responsable du changement inquiétant qui commence à se révéler dans les mœurs nationales. Disons-le tout de suite : il y avait là, à côté de l'intuition assez exacte d'un danger réel, une part aussi d'injustice. En réalité, la cause première de la transformation que Rome subit à cette époque se trouve dans l'extension prodigieuse de sa puissance : elle s'est enrichie trop brusquement, elle a voulu jouir sans réserve de sa prospérité ; si, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, la corruption n'a pas tardé à l'envahir, la faute en est avant tout à elle-même. Mais, il faut bien en convenir aussi, quand, suivant l'heureuse expression de Pline, « elle eut acquis à la fois le goût et le moyen de se précipiter dans le vice », aucune nation n'était plus capable que la Grèce de lui en montrer la voie et de l'y entraîner rapidement. Elle n'y manqua pas ; et, dès lors, le changement des mœurs à Rome se traduisit extérieurement par l'adoption de toutes sortes de modes, de goûts ou d'idées oii l'influence de la Grèce se retrouvait toujours.

En veut-on quelques exemples ? De ces nouveautés la plus frappante consiste dans le développement rapide d'un luxe raffiné. Or Tite-Live n'hésite pas — et il semble bien avoir raison — à en rattacher l'origine à la guerre contre Antiochos. « L'apparition à Rome du luxe étranger a commencé avec le retour de l'armée d'Asie. C'est elle la première qui introduisit les lits à pieds de bronze, les tapis précieux, les couvertures et autres étoffes, les guéridons et les consoles qu'on regardait alors comme l'élégance suprême de l'ameublement. A cette date remontent les joueuses de cithare ou de sambuque, et les histrions chargés d'égayer les festins. Alors aussi on commença à mettre dans la préparation des repas plus de soin et de dépense, à faire cas des cuisiniers, qui, chez les vieux Romains, étaient au dernier rang des esclaves comme prix et comme

fonction, et à tenir pour un art ce qui avait été un vil métier. » De même, la morale se relâche fort à Rome. Mais la Grèce ne fournit-elle pas à la fois comme la théorie et la pratique du plaisir ? En philosophie, la doctrine du plaisir s'est coordonnnée en un véritable système ; l'amour tient une place considérable dans la littérature comme dans l'art de l'époque alexandrine ; la comédie nouvelle, on le sait assez, se meut dans un monde qui se soucie peu de la morale ; et, dans la vie réelle, de multiples traits ne nous permettent guère de douter de la dissolution des mœurs grecques au iii^ ou au 11^ siècle.

La religion aussi est en décadence. Le peuple qui, de plus en plus, abandonne la campagne, où les traditions se conservent, pour la ville, où il est mêlé à la tourbe des affranchis et des esclaves, perd la foi des anciens temps ; la noblesse se désintéresse étrangement des sacerdoces ; et on accueille les cultes nouveaux avec une facilité qui ressemble fort à de l'indifférence. Mais ici encore, juste au moment où les Romains étaient déjà disposés par eux-mêmes à traiter légèrement les choses divines, la Grèce n'était-elle pas bien propre à hâter, à généraliser chez eux le développement de l'incrédulité ? D'abord c'est le résultat le plus clair de toute sa philosophie : VEpicharmc ou VEçhémère d'Ennius, bien que d'une façon différente, n'en sont pas moins propres à ruiner la religion nationale. Les considérations des politiques ne lui sont pas plus favorables. Ainsi, en étudiant la constitution romaine, Polybe admire beaucoup la place qu'elle fait, dans la vie privée comme dans la vie publique, aux pratiques de la dévotion ; mais il ajoute : « Beaucoup de gens s'en étonneront ; pour moi, tout cela me semble avoir été imaginé en vue du peuple. S'il était possible de composer un Etat uniquement de sages, peut-être ces prescriptions ne seraient-elles pas nécessaires. Mais, comme toute multitude est pleine de légèreté, de passions déréglées, de colères aveugles et d'emportements violents, il ne reste plus qu'à la contenir par des terreurs vagues et par un appareil de fictions redoutables. Aussi, j(> présume, ri'f^sl-cc

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pas sans motifs sérieux et au hasard que les anciens ont répandu dans la foule ces idées sur les dieux et ces traditions sur les Enfers ; c'est bien plutôt aujourd'hui qu'il y a imprudence et folie à les rejeter. »

Il est vrai, la foule romaine ne lit ni les philosophes ni les politiques ; mais elle va au théâtre. Or, sans parler des situations assez risquées où on lui montre les dieux de l'Olympe (comme dans V Amphitryon), voici ce qu'elle entend couramment. Dans VAsinaria, un esclave médite un mauvais coup ; il prend les auspices à sa façon : « Où voler de l'argent ? qui duper ? de quel côté diriger ma barque ? Bon ! j'ai consulté les augures ; ils sont tout à fait favorables ; la pie et la corneille volent à gauche, le corbeau à droite ; ils sont d'accord pour m'encourager. C'est entendu, je veux suivre votre avis. » De même, quand un autre a réussi à extorquer de l'argent à un vieillard : « Dieux immortels,, remarque-t-il, quelle bonne journée je vous dois ! » Dira-t-on que c'est là de la comédie, et que ses plaisanteries ne tirent pas à conséquence ? Mais la tragédie tient le même langage. L'Hécube d'Ennius, après avoir crevé les yeux de Polymnestor, s'écrie : « Grand Jupiter, maintenant qu'enfin mon crime est accompli, je te rends grâce ! » Ce trait n'était même pas chez Euripide ! Dans Iphigénie, Achille, irrité contre Calchas, fait cette réflexion irrévérencieuse : « Qu'est-ce qu'un devin ? un homme qui dit quelques vérités parmi beaucoup de mensonges, quand il tombe juste. » Et, dans son Télamon, Ennius ne recule même pas devant cette profession de foi plus audacieuse encore : « Pour moi, j'ai toujours dit, et je dirai toujours qu'il y a des dieux au ciel ; mais mon opinion est qu'ils ne s'inquiètent point de ce que fait l'espèce humaine ; car, s'ils s'en inquiétaient, les bons seraient heureux, les méchants malheureux, et il en est tout autrement. »

Voilà, -à l'époque où nous sommes arrivés, ce qu'on ose réciter sur la scène romaine. On y transporte toutes les idées qu'ont pu produire les esprits les plus libres de la Grèce, et l'on y entend même, dans un Teucer dont malheu-

LE REVIRF.MENT ANTI-CRET. A ROME 373

reusement nous ne connaissons pas l'auteur, jusqu'à la maxime si commode de l'Hermès d'Aristophane : « La patrie, c'est où l'on est bien. »

Nous étonnerons-nous maintenant qu'a l'enthousiasme du début pour l'hellénisme succède tout à coup une réaction violente ? 11 aura contre lui tous les patriotes qui mettent le salut de l'Etat dans la stricte observation des principes auxquels il a dû sa grandeur, comme ils redoutent sa perte sous l'influence de ces mœurs étrangères dont ils constatent chaque jour l'envahissement.

Le représentant principal de cette opposition est Caton. Son rôle est si connu qu'il est inutile d'y insister longuement. Dès sa jeunesse, il s'était attaché au chef le plus illustre du parti conservateur, Fabius Gunctator ; et, toute sa vie, il a la préoccupation essentielle de ne pas laisser s'altérer les antiques traditions. Par haine des nouveautés, il entre en lutte contre la famille des Scipions, contre les publicains, contre les partisans de l'extension indéfinie de la puissance romaine ; mais l'hellénisme, plus que tout le reste, attire son attention. Alors, tout ce qui, à Rome, copie les habitudes grecques devient l'objet de ses attaques. On commence à voir paraître sur le forum, à la mode hellénique, les flâneurs et les beaux parleurs ; Caton propose, en songeant à eux, de paver le forum en petits cailloux pointus comme des coquilles de murex. Dès 195, il essaie, dans un discours célèbre, de s'opposer à l'abolition de la loi Oppia qui, pendant la guerre d'Hannibal, avait limité le luxe des femmes. C'est de lui que sont les boutades souvent citées sur la salaison pontique, dont une jarre vaut plus cher que deux esclaves laboureurs, ou sur les cuisiniers plus haut cotés que des chevaux. Ou encore, quand il voit un de ses compatriotes, A. Postumius Albinus, s'obstiner à écrire une histoire en grec tout en s'excusant de ne pas bien posséder cette langue, il ne manque pas de le railler : « Si le conseil amphictyonique t'avait imposé cette histoire, ))eut être en eiïet eûtril falhi prendre» de telles précautions et adresser au public une semblable requête ; nuiis écrire

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volontairement en grec, sans aucune nécessité, et ensuite demander grâce pour la barbarie de son style, c'est le signe d'une grande folie. Tu es à peu près comme un athlète qui, après s'être fait inscrire aux jeux gymniques pour lutter au pugilat ou au pancrace, viendrait, une fois entré dans le stade et au moment de combattre, inviter les spectateurs à l'excuser d'être incapable de supporter la fatigue ni les coups.» On le pense bien, si Caton n'épargne guère les Romains hellénisants, il n'est pas moins dur pour les Grecs eux-mêmes. Ainsi, il nous est parvenu ses jugements sur Socrate et sur Isocrate. A ses yeux, Socrate est « un bavard, un homme violent, qui avait entrepris pour tous les moyens dont il disposait de s'ériger en tyran dans sa patrie, en renversant les traditions et en entraînant ses concitoyens à des idées nouvelles et contraires aux lois )>. Quant à Isocrate, « son enseignement, dit-il, exigeait une telle longueur de temps que ses disciples vieillissaient auprès de lui comme s'ils devaient faire usage de leur habileté oratoire et plaider leurs causes dans les Enfers ». Il trouve les médecins grecs en estime ; voici ce qu'il en dit à son fils : « Je te démontrerai que les Grecs constituent une race absolument perverse et impossible à tenir en bride. Regarde ma parole comme un oracle : quand ce peuple nous donnera sa littérature, il corrompra tout chez nous ; mais le mal sera pire encore s'il nous envoie ses médecins. Ils ont juré entre eux de tuer tous les barbares à l'aide de la médecine ; ils exercent cette profession moyennant salaire, pour inspirer confiance et faciliter leur œuvre de mort. Nous aussi, ils nous appellent couramment des barbares ; ils nous flétrissent même plus que les autres en nous donnant le sobriquet d'Opiques. Une fois pour toutes, je t'interdis les médecins. » Un peu plus tard, il verra d'un très mauvais œil, dès le premier jour, les conférences de Carnéade. La poésie n'échappe pas davantage à ses coups ; dans son Carmen de morihus, il rappelle combien jadis elle était peu en honneur : « Qu'on s'y adonnât ou qu'on courût les festins en parasite, on s'appelait toujours du même nom, un flâneur » ; visiblement, il est heureux de le constater.

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Les arts mêmes ne trouvent pas grâce à ses yeux : « C'est pour notre malheur, croyez-moi, qu'on a introduit dans notre ville les statues enlevées à Syracuse. J'entends trop de gens louer et admirer les décorations splendides de Corinthe et d'Athènes et se moquer des antéfixes de terre cuite des temples romains. Pour moi, j'aime mieux nos dieux nationaux qui nous protègent, et qui nous protégeront encore, je l'espère, si nous les laissons à leur place. »

Sans doute, il ne faut pas prendre toutes ces boutades au pied de la lettre : avec un Romain, il importe souvent de distinguer ce qu'il dit en public de ce qu'il pense dans l'intimité. Et puis, en somme, Caton a appris le grec de bonne heure ; il a été à Athènes ; il a reconnu lui-même (et il en convient avec son fils) que tout n'y était pas mauvais. Il n'en reste pas moins certain qu'il a passé une grande partie de sa vie à mener contre l'hellénisme une guerre vigoureuse ; et il n'était pas seul à Rome de son avis.

La comédie nous en offre déjà une preuve assez frappante. Même chez un poète tout inspiré des modèles grecs, comme Plante, plus d'une fois on sent percer le Romain impatienté : ici il oppose l'éducation ancienne à la nouvelle ; là il attaque le luxe des femmes avec la même ardeur que Caton ; ailleurs il a des réflexions attristées sur la corruption de son temps ; et, couramment, il éprouve un malin plaisir, sinon à inventer, du moins à reproduire des expressions comme çivrc tout à fait à la grecque, jouir cVun crédit de Grec pour dire mener une vie de débauché ou n'inspirer confiance à personne.

Chose plus grave : l'Etat adopte; à c(î jnoment une série d(î mesures dirigées contre l'hellénisme. Par exemple, les lois contre le luxe s(> succèdent à di' courts intervalles (195, 182, 161) ; puis c'est le procès retentissant des Bacchanales (186-184) ; on détruit les prétendus livres de Numa? qui représentaient sans doulc une Icnlalivc faite pour modifier la religion i-oinaine dans le sens d'une; doctrine philosophique (182) ; on expulse de Rome les Hlpicuriens Alcius et Philinus « parce qu'ils professent la doctrine du

:n6 l'hellénisation du monde antique

plaisir » (173) ; enfin on voit même des censeurs ordonner la démolition des théâtres permanents qu'on avait déjà décidé de construire pour les représentations dramatiques, et prescrire qu'aux spectacles le peuple désormais se tiendra debout comme autrefois.

Mais ce qui me paraît peut-être plus frappant que toute autre chose, c'est de comparer l'attitude de Paul-Emile, en 168, à celle de Flamininus, en 196. Je prends Paul-Emile parce que, dans l'aristocratie romaine de cette époque, il est certainement un des hommes qui restent, malgré tout, le plus ouverts aux choses de la Grèce. Il entoure ses enfants de précepteurs et d'artistes grecs ; après Pydna, il leur permet d'emporter la bibliothèque de Persée ; il demande aux Athéniens de lui envoyer pour eux le philosophe le plus estimé de leur ville ; lui-même parcourt tout le pays en amateur éclairé, pour en admirer les merveilles ; et, à Amphipolis, il sait donner aux représentants de la Grèce d'Europe et d'Asie des repas et des jeux parfaitement ordonnés. Néanmoins, tandis que Flamininus charmait les Grecs en causant familièrement avec eux dans leur langue, Paul-Emile, quand il s'agit de régler le sort de la Macédoine, s'entoure d'un appareil militaire intimidant et expose en latin les décisions du Sénat. Et, tandis que Flamininus, dès que la politique du Sénat ou des autres généraux lui paraissait trop dure, la discutait sans se lasser et arrivait à y obtenir des adoucissements, Paul-Emile, une fois l'ordre reçu de livrer au pillage les villes de l'Epire, obéit sans discuter, et organise lui-même, pour obtenir l'effet le plus complet possible, une sorte de guet-apens qui ne lui fait guère honneur. Aussi, en 168, si la Macédoine n'est pas réduite en province, et si la guerre n'est pas déclarée à Rhodes, cette modération relative n'est-ellc pas due à Paul- Emile, ni à quelque autre Romain resté plus ou moins philhcllène. Dans les deux cas, c'est Caton qui est intervenu ; et, bien entendu ce n'a pas été par amour de la Grèce, mais simplement parce qu'il prévoyait un très grave danger pour la République, si les nobles ou les gens d'affaires pou-

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