RETOUR A UN PIIILHELLÉNISME MITIGE
Nous avons vu que, vers 168, Rome se montre fort dure envers les Grecs. Les petits Etats, dans leurs relations avec le Sénat, sont traités en clients réduits à s'humilier humblement devant leur patron ; et, dans leurs affaires intérieures, ils sont soumis à la tyrannie, plus odieuse encore, des chefs de partis agréés par Rome. Quant aux rois, ils doivent faire assaut de lâcheté, et ce n'est qu'à ce prix qu'ils espèrent conserver leur trône ; le Prusias de Corneille n'a rien d'une caricature ; tous, à ce moment-là, n'ont plus qu'une préoccupation : « Ah ! ne me brouillez pas avec la République ! »
Cette situation se prolonge encore durant plusieurs années : par exemple, les otages achéens, déportés en Italie en 167, et contraints d'y rester sans pouvoir obtenir de juges, ne sont autorisés qu'en 150 à rentrer dans leur pays. Pourtant, bien avant cela, le Sénat s'est fort relâché de sa sévérité. Ainsi, jusqu'en 162 on voit se succéder, en Grèce et en Asie, des ambassades chargées de surveiller le pays, et dont les décisions sont le plus souvent arbitraires et blessantes ; à partir de 162, il n'en est plus question jusqu'en 149, c'est-à-dire jusqu'au soulèvement de la Macédoine. Bien mieux, assez vite Rome cesse de soutenir aveuglément les tyranneaux qu'elle avait établis un peu partout, et, à mesure qu'ils disparaissent, elle ne se préoccupe guère de les remplacer ; on la voit donner raison aux Achéens contre les Athéniens, ses alliés ; elle s'emploie amicalement à mettre fin à la guerre entre Rhodes et la Crète ; et volontiers elle remet à des commissions étrangères les arbitrages que les villes intéressées lui ont demandés à elle-même.
11 est difficile, pour un tel changement, de fixer une date précise : la détente n'a pas du s'opérer brusquement, ni
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sans doute juste la même année dans toutes les parties du monde hellénique. Toutefois, d'une façon générale, on peut admettre que, dès 160 environ, la tendance à l'indulgence est déjà bien caractérisée. Or, notons-le, la même évolution ne se manifeste nullement à l'égard des autres peuples :• les Espagnols, les Carthaginois, les Dalmates continuent à être traités suivant les principes ordinaires de la poHtique romaine ; vis-à-vis de la Grèce seule on en revient maintenant à des ménagements qui rappellent beaucoup plutôt l'attitude adoptée jadis par Flamininus.
Nous assistons même alors à un phénomène vraiment inattendu : tandis que les guerres contre Philippe, contre Antiochos et contre Persée ont été voulues par le Sénat, au contraire, après 160, Rome ne semble plus désirer aucun changement dans la situation de la Grèce : c'est la Macédoine, par patriotisme, puis l'Achaïe, par suite des intrigues des démocrates, qui rouvrent les hostilités ; et Rome ne se décide à agir que lorsqu'il lui est impossible de faire autrement, quand, en Macédoine, a surgi un prétendu fils de Persée autour de qui se range tout le pays, et quand, en Achaïe, ses ambassadeurs ont été à plusieurs reprises grossièrement insultés par la populace.
Remarquons surtout ce qui se passe après la victoire. La Macédoine, elle, est réduite en province : c'est chose faite dès 148 ; mais, dans la Grèce proprement dite, il en va tout autrement. Sans doute, de ce côté, il y a la destruction totale de Corinthe, accomplie par Mummius sur l'ordre formel du Sénat : elle peut, au point de vue romain, s'expliquer par des motifs divers ; elle n'en reste pas moins un acte de rigueur incontestable. Mais, cette exécution mise à part, Rome se contente de prendre pour elle une très faible portion du territoire grec ; elle ne soumet pas l'ensemble du pays à un tribut, comme elle l'avait fait pour la Macédoine dès 167 ; et, après avoir momentanément dissous toutes les ligues, elle en tolère très vite le rétablissement. En somme, la Grèce, bien qu'on l'ait souvent répété, n'est pas érigée en province en 146 : il n'y a pas de gouverneur d' Achaïe
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avant 27 ; c'est simplement celui de Macédoine qui est chargé de la surveiller à distance. Evidemment, il ne s'agit plus pour elle d'une indépendance effective : le Sénat tient la main à ce que le pouvoir y appartienne partout à l'arist(5cratie; et, plus d'une fois, de la part des généraux opérant en Orient elle aura à subir des réquisitions abusives. Néanmoins ce qu'on lui laisse d'indépendance constitue une concession qui a son prix ; et, du moment où Rome la lui a consentie, nous sommes amenés à en conclure à un retour plus ou moins marqué chez elle vers le philhellénisme.
Il ne me paraît guère contestable. Désormais le nombre des Romains qui séjournent en Grèce augmente chaque jour : pour tout citoyen de bonne famille, c'est la règle d'aller terminer ses études dans les écoles d'Athènes, de Rhodes ou de Pergame. Mais surtout, dans le même temps, les Grecs abondent plus que jamais en Italie. D'abord, à mesure que le protectorat de Rome se fait sentir davantage en Orient, les ambassades se multiplient, et les jeunes princes, par politique, viennent se créer des relations chez le peuple qui dispose de leur avenir ; puis ce sont tous ces Grecs que, de 168 à 164, Rome interne de force en Italie ; ajoutons-leur les artistes ou les médecins, les poètes ou les devins, les précepteurs ou les simples parasites dont le nombre ne fait que s'accroître ; d'un autre côté, les marchands qui fréquentent en foule les grands ports de mer font de Brindes, de Pouzzoles, ou d'Ostie des villes aussi grecques que romaines; et, enfin, les esclaves continuent à être importés en masse d'Asie Mineure ou de Syrie. Tous ces gens-là fatalement doivent contribuer à répandre eu Occident leurs mœurs, leurs idées et leur civilisation.
C'est bien en effet ce qui arrive. Dans les grandes familles, l'hellénisme revient tout à fait en faveur. Scipion Emilien peut être pris comme le représentant par excellence de la noblesse de cette époque : il accueille dans son intimité Polybe, Pana^tius, Térence ; et, autour de lui, se groupe un cercle de philhcllènes dont nous trouvons la peinture dans le début de la lUpuhliqiie de Cicéron. D'autres Romains,
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qui ne font pas partie de ce cercle, comme Métellus. Censoriniis, les Gracques, partagent ses sentiments ; et il serait même facile, je crois, de montrer que le vainqueur des Achéens, Mummius, est loin d'avoir mérité complètement la réputation de grossièreté et de barbarie qu'on lui a faite.
Vers le milieu du ii*^ siècle, les beaux-arts sont on grande faveur. On ne se contente plus d'accumuler à Rome les œuvres arrachées à la Grèce ; on désire, pour célébrer les succès de la République ou pour commémorer spécialement les victoires de tel ou tel personnage, avoir des temples, des statues, des tableaux originaux. On fait donc venir de i Grèce les meilleurs artistes ; et, chose assez curieuse, comme on leur demande, au lieu des compositions tantôt mièvres et tantôt théâtrales où se perd l'art hellénistique, de s'inspirer plutôt des traditions du grand art, Rome suscite chez eux une sorte de renaissance du classicisme qui va durer plusieurs siècles.
On s'intéresse également aux sciences. En 188, M. Fulvius Nobilior avait déjà affiché, sur son temple d'Hercule et des Muses, un calendrier où était commentée et justifiée la division de l'année en mois et en jours. En 168, la veille de Pydna, C. Sulpicius Gallus est capable d'improviser devant les troupes romaines une leçon élémentaire de cosmographie, pour leur expliquer l'éclipsé de lune qui va se produire. En 164, Q. Marcius Philippus s'avise qu'un cadran solaire rapporté de Sicile au temps de la première guerre punique n'est pas exact pour le méridien et la latitude de Rome ; il en fait construire un autre tout exprès ; et, en 159, Scipion Nasica introduit la première horloge à eau.
Passons à la littérature. Nous citions tout à l'heure l'ordonnance de 173 qui expulsait de Rome deux Epicuriens. En 161, on est allé plus loin : le Sénat a prescrit au préteur M. Pomponius « de veiller et aviser, par tels moyens que lui suggéreraient l'intérêt de la République et son devoir, à ce qu'il n'y ait plus à Rome ni philosophe ni rhéteur ». Malgré cela, dès 159, le roi Attale II de Pergame envoie comme