L ILIADK ET LES ACHÉENS
mer Egée, lançant des branches plus éloignées jusqu'en Arménie d'une part, jusqu'en Illyrie de l'autre où elles iront se ramifier à des arbres de même espèce, l'arbre italo-celtique à l'Ouest, l'arbre irano-indien à l'Est. Avec ceux-ci, quelles qu'aient été les variations respectivement subies, l'union reste possible et féconde. Et, par là, on comprend déjà pourquoi l'hellénisme, à l'époque romaine, s'étendra si aisément de l'Euphrate au Rhin. Dans cette vaste area^ il ne trouvera nulle part de ces différences essentielles dans les croyances, les coutumes, les mots et les idées, qui lui rendront tellement plus difficile l'œuvre assimilatrice en pays sémitique.
3. Cette troisième phase est celle de l'expansion achéoéolienne qui a pour cause la descente en Grèce de ces lllyriens qui, hellénisés, deviendront les Doriens. S'ils ferment longtemps à l'expansion hellénique les côtes de l'Adriatique et tout ce haut pays balkanique qui sera Vlllyriciim des Romains, ils obligent par là même les Achéens à essaimer vers l'Orient dans un mouvement auquel ils ne tarderont pas à s'associer. C'est ainsi qu'on va voir se former, dans ce qui restera le cœur de l'hellénisme, de la Sicile et de la Grande Grèce à l'Eolie et à l'ionie, un fond de traditions communes : croyances religieuses et souvenirs de conquête, héros nationaux et dieux panhelléniques, exploits de haute bravoure ou de ruse subtile, aventures de gloire et histoires d'amour, légendes divines et contes populaires — tout enfin ce qui peut contribuer à former une âme nationale — et tout cela, grâce à ce merveilleux vêtement que lui a tissé la poésie homérique, créé pour rester le patrimoine immortel de la race grecque et, par elle, de la civilisation.
lil. — LIUADK ET LKS AGHIiENS FORMATION DE LlIllLLÉNISME ÉGÉEN
C'est donc Homère dont il faut essayer de préciser le rôle et la portée historiques pour achever de dresser, en ses éléments essentiels, l'édifice prestigieux qui sera le monde
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hellénique. Et, à dire vrai, ce n'est qu'avec Homère et par Homère que la Grèce commence pour tout ce que le nom de Grèce évoque à l'esprit humain. Longtemps, Homère a constitué à lui seul le premier livre de l'histoire grecque, jetant sur ses débuts le merveilleux éclat d'une si rare perfection qu'elle a, plus que tout sans doute, contribué à faire croire au « Miracle grec » '.
Sans doute, le progrès de la science a montré qu'il n'y a pas eu plus de miracle là qu'ailleurs. Pour se l'expliquer, il suffît de regarder les deux tableaux que je viens d'esquisser devant vous — la civilisation égéenne dont l'art atteint une perfection qui correspond, en quelque sorte, à celle de la poésie homérique, et sa conquête accompagnée d'assimilation partielle par la race jeune des Achéens — ce sont là les deux premiers panneaux d'un triptyque dont Homère formerait le troisième volet. Imaginez, dans le premier, Minos, sur son trône, assistant à une course de taureaux, au milieu de sa cour de dames au décolleté de brocart et aux jupes à volants, servi par ses pages habillés comme ceux du temps de François I^^", la dague à la ceinture de l'étroit haut-de-chausses et la plume à la toque; — imaginez, dans le second panneau, le duel épique d'Achille et d'Hector se détachant sur le fond des hautes murailles crénelées de Troie oii Andromaque, toujours sereine et noble en son angoisse, attend, son fils dans les bras, auprès d'Hélène,
1. Ayant donne ailleurs une bibliographie critique de la queslion homériciue, à la suite de A. van Gennep, La question d'Homère (Mercure de France, 1909), je me borne à indiquer ici les plus importantes des publications postérieures. La position de tous les éléments de la question telle qu'elle se présentait en 1909 a été exposée avec la plus grande elai-té dans la 2» éd. des Grundfragen der Honierkritik de Paul Cauer (Leipzig, 190!)). De pénétrantes recherches sur les sources littéraires de Vlliade ont été réunies, sous le titre : Die llias und i/ire Quellen (1910), par D. Mlilder qui a donné, dans le Bursia7is Jahreshericlit de 191:2, une bibliographie analytique des ouvrages publiés sur Homère de 1902 à 1911. En Angleterre, tandis qu'Andrew Lang tentait encore un effort, plus ingénieux qu'heureu.v, en faveur de la théorie de l'unité homérique (Homer and kis Age, 1906), GilbertMurray donnait une brillante esquisse de la théorie contraire [The rise of tlie greek epic. 1907 : 2° éd. 1911) et Walter Lcaf, l'auteur de la meilleure édition de ['Iliade, essayait de retrouver les raisons historiques de la guerre de Troie [Troy, a sludy in Homeric geography, 191:2).
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trop resplendissante de beauté pour qu'on songe à lui reprocher tout le sang versé pour elle ; — dans le troisième panneau enfin, placez « l'aveugle de Chios » accompagnant sur sa lyre les chants qui réjouissent le cœur des seigneurs couchés autour de la table opulente de quelqu'un des chefs de cette grande noblesse éolienne de Kymé, de Phocée ou de Milet qui faisaient remonter leur race aux héros de V Iliade.
Si, dans ce triptyque qu'on serait amené à mettre en tête d'un Imagier de l'Hellade, Homère n'occupe plus que la troisième place, elle reste telle que les deux volets qui le précèdent lui doivent le meilleur de leur éclat et leurs plus vivantes couleurs. Autrement dit, si ce que l'archéologie nous a révélé de Knossos, de Mycènes ou de Troie a pris pour nous une vie si intense, c'est que la poésie homérique, qui en a conservé le reflet, en a ressuscité pour nous l'image comme un miroir magique. Tout ce qu'il y a de beau et de grand dans le bassin égéen, depuis les temps lointains de Minos, a laissé dans Homère sa trace : toute réduite ou toute estompée qu'elle soit, c'est elle qui, par le charme impérissable de sa poésie, a plus contribué que toutes les découvertes des savants à en faire le patrimoine impérissable du genre humain.
Tout, dans l'hellénisme primitif, gravite autour d'Homère. L'erreur tant raillée de Schliemann qui se vantait d'avoir retrouvé les ossements mêmes d'Agamemnon et la porte où Hector fait ses adieux à Andromaque, cette erreur n'a pas seulement été féconde puisqu'elle a soutenu son courage durant le dur labeur des fouilles et que c'est à elle que nous devons en fait ses découvertes qui ont jeté une lumière inespérée sur l'histoire primitive du monde grec. L'erreur même ne paraît plus aussi grande qu'en son temps, où ses adversaires se plaisaient à montrer, dans la civilisation dont il retrouvait les vestiges, une civilisation bien antérieure à celle qu'avait connue Homère. Sans doute la cinquième ville de Troie — ■ la Troie mycénienne — remonte au xiii^ siècle tandis que la tradition place l'auteur
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de Y Iliade au ix^ siècle, mais il a comme condensé dans ses vers le suc de toutes les traditions qui ennoblissaient le passé de la Grèce, l'essence de tout ce qu'il y avait, dans ses origines, d'assez hardi ou d'assez sublime pour prêter à l'Epopée.
Ce serait sortir de notre sujet et empiéter sur celui qu'ont traité des maîtres de la littérature et de l'archéologie grecques que d'esquisser même une étude ou des qualités littéraires des poèmes homériques ou de ce qu'ils nous apprennent des idées et des coutumes de leur temps. C'est à un autre point de vue que nous devons les présenter ici, ce point de vue que nous venons d'indiquer où l'Epopée est considérée comme un poème national de la Grèce, à la fois témoin, champion et couronnement de tout le premier développement de l'hellénisme. Car si, prise dans sa masse, l'Epopée homérique est l'épopée des Achéens ou Eoliens, concentrée autour d'un épisode de leur conquête de l'Eolie qui se place sans doute au x*-" siècle, la prise de Troie, cette Epopée, s'est en quelque sorte prolongée au-delà comme en deçà de cette époque. D'une part, elle a recueilli des traditions qui remontent en pleine époque minoenne ; d'autre part, des modifications politiques postérieures, si elles n'en ont pas altéré l'essentiel, y ont marqué leur empreinte dans mille détails ; et ces modifications commencent avec celles qui, au viii^ siècle, ont substitué au royaume phrygien et à l'hégémonie des Eoliens sur la côte phrygienne, le royaume lydien avec la prépondérance du littoral ionien, pour finir dans l'Athènes des Pisistratides où l'Epopée consignée par écrit, reçoit sa forme définitive. Ainsi, V Iliade se place proprement au centre du triptyque que nous avons évoqué : dans l'image de la Grèce achéenne qu'elle présente, le reflet attardé de la Grèce égéenne vient se fondre avec les traits qu'y a réfléchis la Grèce ionienne. Les chants homériques ont été créés par et pour les Eoliens, depuis l'époque où ils soumettaient le monde égéen jusqu'à celle où ils colonisaient la Troade ; ils ont été rédigés par et pour les Ioniens.
TIUUITIONS jMYCKNIKNNES DANS I, ILIADK 23
Comment s'explique cette transmission qui s'est faite des traditions minoennes dans l'épopée achéenne, transmission essentielle pour comprendre comment la civilisation égéenne, bien que due à des peuples de race et do langue différentes, loin d'être perdue pour l'hellénisme, en soit restée comme le fond indélébile' ?
L'invasion achéenne — on peut dire aussi bien l'invasion hellénique., puisque les Hellènes., comme les Graïkoi^ les Grecs, semblent avoir été des tribus achéennes,ou achaisées, du Pinde — ce premier ban des Hellènes que nous avons vu descendre en Thessalie dès le xv^ siècle, n'a pas procédé par une conquête violente. Sans doute, c'est la force qui a assuré leur triomphe, surtout la supériorité de leur armement de bronze, qui les faisait eux-mêmes invulnérables tout en rendant leurs coups mortels ; mais il ne semble y avoir eu de lutte acharnée que là où des adversaires, presque sauvages, leur opposèrent une résistance désespérée : l'Epopée a conservé le souvenir de celle des Centaures ou Phères de Thessalie, qui semblaient moitié bêtes tant ils étaient féroces, et des Arcadiens d'Eurythalion qui combattaient encore avec la massue. En général, avec les seigneurs des riches places mycéniennes, Orchomène ou Thorikos, Mycènes ou Tirynthe, Pylos ou Amyclées, il semble y avoir eu des accommodements. Le chef achéen devenait le général et souvent le gendre du prince mycénien, comme le Vandale Stilichon devint neveu de Théodose et beau-père d'Honorius ; et la transmission (les pouvoirs se serait faite d'Œnomaos à Pélops ou d'Iobatès à Bellérophon comme elle se fit tant de fois lors des grandes invasions : do même, Agamemnon et Ménélas, qu'on rattachait auxPélopides de Phrygie, auraient dû leur royaume péloponésien aux filles deTyndare qu'ils auraient épousées. Comme au v^" siècle de notre ère, au xii® avant les envahisseurs, séduits par une civilisation supérieure, en
1. Sur rcUe question voir V. Iniinia, Omcm nell'etn >«/rf/)f'rt (Milan. 1011!) .
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adoptèrent les formes sinon l'esprit; ils s'installèrent dans les villes mycéniennes en les couronnant d'une citadelle ou en les ceignant de murailles ; ils s'accommodèrent aux palais égéens comme à l'art et à la culture qui y étaient associés tout en y introduisant les éléments de leur civilisation propre.
Dans la Grèce du xii^ siècle comme dans l'Italie du v^, s'il y a eu décadence, c'est seulement que l'état de guerre devenu chronique et l'appauvrissement général découragèrent de s'adonner aux arts et aux lettres. Mais cette décadence n'a été plutôt que la transition vers des formes nouvelles, la laborieuse fusion des éléments apportés, encore frustes, du Nord, par les envahisseurs, avec les éléments, depuis longtemps élaborés et déjà presque épuisés, de la civilisation méridionale conquise. Le Moyen âge hellénique est né de l'invasion achéenne comme un nouveau Moyen âge naîtra en Occident, quinze siècles plus tard, des invasions germaniques. Et la comparaison pourrait être poussée plus loin, car la civilisation apportée par les Achéens a bien des traits communs avec celles des Celtes et des Germains, des Scythes ou des Goths. Cela revient à dire qu'elle a les traits communs à toutes les civilisations élaborées dans les plaines de l'Europe centrale ou nordique : maison sans étage dont le foyer forme le centre, qui est couverte par un auvent et un toit à double pente; armement de métal protégeant complètement le corps comme il convient à des sabreurs et à des lanciers qui combattent de près ; cheval domestiqué et décoration géométrique; chariots de voyage et chars de guerre ; pratique de l'incinération du mort et de celle de ses objets familiers dans l'idée qu'ils lui serviront ainsi dans une autre vie; caractère sacré du foyer et du mariage par achat qui ne doit jamais être consanguin, puissance absolue du père de famille et culte des ancêtres associé à celui du foyer ; croyance en un paradis des braves et à des dieux célestes qui y président, dont les principaux sont ceux du soleil et du tonnerre.
Telles sont les idées ou les coutumes, essentiellement
TRADITIONS MYCÈNIENMES DANS l/lLIADE 25
nordiques, qui sont entrées, avec les Achéens, dans le bassin égéen. Leur apport restera à la base de l'hellénisme et c'est par elles que l'hellénisme a été, avant tout, dans la Méditerranée, l'avant-garde et le champion de la culture aryenne. S'il a répudié quelques-uns des éléments de la civilisation égéenne qui répugnaient à son génie propre — tels sans doute le matriarcat avec mariage consanguin pour l'épouse en titre et concubinat domestique, le sacrifice humain ou le tatouage, telle encore l'éviration et la prostitution sacrées, tel enfin le culte de totems animaux et végétaux mangés rituellement par les fidèles qui s'en croient issus et protégés — il en a recueilli bien d'autres qui cadraient avec l'idéal aryen : du culte de la Terre-Mère à la pratique des bains chauds, de l'inhumation en sarcophages ou urnes au tir à l'arc ou à la construction des escaliers, on pourrait énumérer la série la plus variée d'emprunts. Le plus important de ces emprunts, pour l'histoire de la civilisation, est sans doute celui de l'écriture. Tandis que tout indique que les Achéens l'ignoraient, les découvertes de Crête ont révélé que les Egéens avaient poussé très loin l'art de l'écriture ; dépassant les hiéroglyphes et les cunéiformes, ils avaient transformé leurs laborieux idéogrammes du début en cursive linéaire. On sait qu'Homère fait allusion à des tablettes écrites qu'il faut sans doute s'imaginer d'après celles qu'on a recueillies par milliers à Knossos et dont quelques signes se sont retrouvés sur des tessons dans la plupart des fouilles égéennes. Dans Homère, on voit Bellérophon porter des tablettes fermées de Corinthe au roi de la Lycie, et c'est précisément un traité avec les Lyciens — lesLouki qu'on a vu menacer Chypre et la Syrie dès le iv'-' siècle — que paraît contenir le célèbre disque imprimé trouvé à Phaistos '. Ainsi, quelle que fut la langue parlée par les Cretois, elle semble avoir été comprise dans tout le bassin égéen, de la Troade à la Lycie, et il est difficile
1. Voir mon iiu-nioiro sur le i/isi/nr ilc /'lidis/os dans la Heviip arcltéolor/ii/iie, lyiO, I, et, sur la (lueslioii des orif^inos de l'HlpIialjot grec, Revue éprgrap/dque. Jyi4, p. 100.
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de croire qu'une civilisation qui a possédé un art aussi avancé que celle des Minoens n'a pas eu une littérature pareillement développée, du moins une littérature de chants religieux et de lais épiques. S'ils ont pu, à l'arrivée des Achéo-Phrygiens dans le bassin égéen, y être compris de la Troade à la Lycie ot de Knossos à Mycènes, si c'est bien, comme on tend de plus en plus à le croire, de ces caractères égéens qu'est sorti l'alphabet grec, peut-on concevoir qu'ils aient disparu sans laisser de traces, alors surtout que des populations entières, parlant des langues égéennes, comme les Pélasges et les Lélèges, les Tyrsènes et peut-être les Cariens, subsistaient sur ses bords et dans ses îles ? Comme de nombreux termes égéens — notamment tous ceux qui se terminent en ssos ou en iidos — ont survécu en grec, il paraît hautement vraisemblable que, au moins par transmission orale, des thèmes de la littérature égéenne ont dû pénétrer dans les épopées comme dans les hymnes homériques. Je crois que la Phéacie d'Homère, notamment, comme l'Atlantide de Platon, doit à la Crète minoenne beaucoup des traits qui en font, aux yeux éblouis des Achéens, l'île merveilleuse.
Si Homère a ainsi pour lointains ancêtres les aèdes qui chantaient à la cour de Minos et chantaient sans doute de même à celle d'Idoménée — son successeur Achéen dont on fit son petit- fils — , il est avant tout le chantre de l'épopée achéenne. Mais cette épopée, on l'a vu, n'a pas eu un théâtre exclusif ni un moment unique ; elle s'est déroulée en cinq actes : 1° établissement en Thessalie avec rivalités entre seigneurs voisins ; 2° extension dans le reste de la Grèce avec les conflits de la cité-état remplaçant ceux des seigneurs-châtelains ; 3*^ lutte contre les envahisseurs Illyriens du Nord-Ouest ; 4° conquête des îles ; 5° conquête de la Troade et transplantation du foyer de la civilisation achéenne de Thessalie en Eolie. En résumant ces cinq actes, c'est l'histoire même de l'hellénisation du monde égéen par les Achéens que nous retracerons.
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Chacun de ces actes a été marqué d'épisodes glorieux ; la plupart de ces épisodes ont dû être chantés tout de suite aux funérailles du chef ou aux banquets de ses successeurs. Ce sont ces lais qui forment la matière épique dont est née V Iliade et beaucoup y ont laissé leur trace. En quels thèmes cette <( matière de Troie » se laisse-t-elle décomposer ? Exploits d'un héros avec énumération des ennemis tués, ce qu'on peut appeler les aristies et les androktasies: — colères et querelles de deux héros, avec duels courtois, qui se perpétuent dans leur famille selon les principes de la vendetta aryenne, crides ou mènides; — enlèvements de femmes et prises de villes, ces prises ayant des raps pour objet ou pour résultat ; noces ou chasses, les deux grandes fêtes de ces guerriers aussi amis du bon vin que des bonnes lames.
La similitude de ces thèmes épiques dut, afin de faciliter la tâche des chanteurs, amener à constituer pour chacun une sorte de cadre fixe ; les noms et les épisodes accessoires variaient ; l'ordonnance générale restait la même. De cette similitude naissait une facilité à la confusion, presque une invitation à la fusion : une nécessité d'ordre social a activé les juxtapositions et les superpositions de chants qui se présentaient d'elles-mêmes aux aèdes.
Quand une série d'exploits avaient été chantés dans une même famille, ils tendaient à se souder ensemble ; dans ces groupements, c'est toujours l'ancêtre de la famille qui dominait, car cet ancêtre jouissait d'un caractère divin, soit qu'il fût, d'origine, un de ces dieux à qui les grandes familles aimaient à faire remonter leur race, soit qu'il eût mérité, par des exploits surhumains, d'être mis au nombre des dieux. De là. une tendance à grouper, autour d'un ancêtre presque divin, les hauts faits de ses descendants. Or, le théâtre de ses hauts faits a, on l'a vu, changé cinq fois : de là, pour certains épisodes, il a pu y avoir jusqu'à cinq remaniements, finns lo désir chnqiie fois de fairp cadrer Tépi-
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sode avec les conditions actuelles ; par exemple la mort de Kyknos, dieu-cygne des indigènes, a commencé par être placée à Iton de Thessalie où elle fut mise au compte d'Héraklès; puis elle fut attribuée à Achille qui combat avec Kyknos, d'abord à Ténédos ou à Lesbos, ensuite à Kolonai en Troade. On voit ainsi comment, dans les versions successives d'un épisode ou même seulement dans les détails divers groupés dans un même épisode, les étapes de l'histoire de telle tribu achéenne ont pu laisser leurs traces.
11 suffisait que, pour une raison qui peut être due aussi bien au talent de l'aède qu'à la nature même de l'épisode, une de ces aventures devint plus populaire que les autres, pour que toute cette matière épique vînt comme se cristalliser autour de l'épisode élu. Lorsque la prise de Troie est devenue l'aventure préférée — on verra bientôt pourquoi — c'est autour d'elle que tout a été coordonné : enlèvement d'Hélène, exploits d'Ajax ou de Diomède, colère d'Achille, ruses des dieux ou des héros, etc.
Aux remaniements ainsi causés s'ajoutent ceux qui résultent du déplacement même, dans le temps et dans l'espace, des exploits célébrés : à chaque déplacement géographique, on cherche à faire rentrer dans le chant primitif les légendes propres à la nouvelle conquête ; à chaque nouvelle génération, on essaie d'y faire une place aux hauts faits dont elle se glorifie.
Quelle que soit la confusion qui résulte de tant de remaniements, la critique peut arriver à répartir les épisodes entre les cinq phases que nous avons été amenés à distinguer dans l'hellénisation, par les Achéens, de la Grèce, puis de l'Asie du Nord-Ouest. Nous ne pouvons ici que rappeler quelques faits bien établis. Au séjour en Thrace remonte sans doute l'expédition menée contre le roi thrace Rhésos par Diomède devenu, de demi-dieu thrace, héros étolien ou argien. A l'établissement en Thessalie se rapportent la lutte des Lapithes contre les Centaures, les campagnes des Phtiotes et des Locriens contre les Minyens et Kadméens, les combats d'Achille dn Pharsale et d'Ajax d'Opunte contre
l'iLIADE et les ACHÉENS en GRÈCE 29
Hector de Thèbes (d'abord Thèbes du Pélion, puis Thèbes de Béotie); à la conquête des pays de Mantinée et de Tégée, se rapporte le transfert en Arcadie des légendes, probablement Dardaniennes, d'Enée et d'Anchise; à la résistance contre l'invasion étolienne, Méléagre et les Kourctes, Nestor et les Epéens ; à la conquête de la Crète, le duel d'Idouiénée contre Phaistos ; à la conquête des îles éoliennes, tous les épisodes d'Achille à Skyros, Térïédos et Lemnos; à l'établissement, enfin, des Achéo-Doriens de Rhodes en Lycie, la lutte entre Tlépolème et Sarpédon.
Il nous faut insister un peu sur la première et la dernière phase qui importent plus que toutes les autres à la valeur exceptionnelle que V Iliade — avec la migration achéenne qu'elle reflète — a eu pour l'hellémsation du monde antique.
C'est d'abord l'importance de la Thessalie qui a été si longtemps le centre d'expansion des Achéo-Eoliens. Les deux régions naturelles qu'ils paraissaient y avoir distinguées ont laissé leur nom dans l'histoire du monde : la plaine du Pénée ou Pélasgiotide dont Larissa est le cheflieu est VArgos pélasgique, l'Argos (( nourricière de chevaux ') où Agamemnon a régné, avant de descendre, par Chéronée, où l'on vénérait sa lance, à Mycènes, qu'a bientôt remplacée la nouvelle z4rgos dominée par sa Larissa; au Sud de cette Argos thessalienne, les terrasses qui s'élèvent vers le Pinde, le Pélion et l'Othrys — Phtiotide et Thessahotide classiques — ont été la première H ellas. Les Helles ou Selles à qui elle doit son nom ont laissé un noyau des leurs à Dodone, et, même lorsque cette devancière de Janina l'Albanaise fut devenue une «apitale des Illyriens d'Epire, ils continuèrent à desservir leur Zeus Naïos. Les iNIyrmidons sont venus d'Epire où régnait sur eux Aiakos, hypostase du grand dieu des pluies fécondantes qu'est avant tout celui de Dodone. Achille l'Eacide, héros-serpent à l'origine, est, de dieu des Myrmidons, devenu leur roi quand ils s'établirent dans l'IIellas thessalienne à côté de la fertile Phtia dont le dieu chthonien, Pelée du Pélion, ih^viul, par
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la nymphe Thétis, le père d'Achille. C'est de ce voisinage enThessalie qu'est née la rivalité d'Achille et d'Agamemnon. Quant à Paris — Alexandros « le repousseur d'hommes » — qu'une tradition faisait vaincre par Achille sur les bords du Spercheios,il est apparemment unvieil héros archer du pays, refoulé, non dans le Pélion comme les autres maîtres de l'arc, Chiron et Philoctète, mais dans l'Othrys, au pays des Ainianes dont Enée fut sans doute le héros après avoir quitté les Aineia de Thrace et de Perrhébie et avant d'avoir gagné l'Arcadie, puis l'Ida. Les Aineiades sont le clan royal des Dardaniens, l'une des peuplades illyriennes qui talonnaient les Achéens au Nord-Ouest'.
Malgré tous ces déplacements, un souvenir indélébile est resté dans l'hellénisme du temps où la Thessalie fut le j)remier séjour des Hellènes : le nom des Hellènes a pu s'étendre aux quatre coins de la Méditerranée comme celui d'Argos descendre en Argolide, les dieux n'ont pas quitté la demeure que les Achéens leur avait assignée sur la haute cime qui, ceinte de nuées, domine la Thessalie au septentrion : l'Olympe. Tant que l'Olympe restera pour les hommes cultivés ce que l'hellénisme en a fait, le souvenir du premier théâtre des exploits achéens ne sera pas mort pour l'humanité.
Quand, chassés de Thessalie, les Achéo-Eoliens ont passé à Lesbos, puis dans l'angle nord-ouest de l'Asie, ils y ont transporté avec eux un Olympe. Presque tous les héros Troyens ont été transférés de même du siège primitif des Achéens : Hector et Andromaque viennent de Thèbes, Glaukos d'Anthédon, Pâris-Alexandros de l'Othrys. Ceux qui les ont poursuivis en Troade sont leurs ennemis héréditaires. C'est Ajax, le vieil adversaire d'Hector, qui parait s'être emparé à l'origine de Troie: Troie aurait reçu du fds d'Oileus ou Iléus le nom d'Ilion, et, jusqu'au temps de Plu-
1. Je rne rallie dans cet exposé aux théories dont E. Belhe, F. Dummier et 0. Grusius et, plus modérément, Usener et Cauer ont été en Allemagne les protagonistes. On les trouvera résumées dans VHomer de G. Finsler (l'JOS) et celui de Dummier {l9lU, trad. italienne, Omero. avec bon appendice de Pernier sur les découvertes luinoennes, Bergame, l'Jl^i.