‹ L'Hellénisation du monde antiqueChapitre 18 sur 157 · L ILIADE ET LES ACHEENS EN ASIE M · texte numérisé non relu

L ILIADE ET LES ACHEENS EN ASIE M

tarque, les Locriens d'Opiinte envoyaient chaque année deux vierges servir l'Athéna d'Ilion pour apaiser son ressentiment de la violence faite à Cassandre arrachée à son autel '. Quand à Achille, c'est la soumission des îles qui paraît lui avoir été particulièrement attribuée, Skyros, Ténédos, Lesbos surtout, où on le montrait prenant Méthymna, Arisbé et Brésa, patrie de Briséis, et d'où il passait, sur le continent, enlever en Teuthranie, Chrysa, Pédasos, Lyrnessos et cette Thèbes Hypoplakienne où fut transporté le père d'Andromaque.

Malgré ces transferts, l'historicité de la prise de Troie n'en est pas moins hautement vraisemblable. On peut même dire qu'elle n'en est que plus vraisemblable. Au lieu d'en faire une entreprise isolée, difficilement explicable, on est amené à y voir un épisode de la conquête par les Eoliens de cet angle de la Mysie qui s'étend de l'Hellespont au golfe Eléatique et qui paraît avoir porté les noms de Dardanie et de Teuthranie dans les montagnes qui, les unes au Nord les autres au Sud, encadrent la plaine de Troie. Maîtresse de l'isthme, Ilion a dû au péage que lui assurait cette position une richesse et une puissance qui en faisaient la principale ville de la région. Aussi a-t-elle pu opposer plus de résistance que toutes les autres aux conquérants éoliens. Le souvenir de l'importance du siège amena bientôt les chefs des grandes familles éoliennes, établis en Asie après leur victoire, à faire rapporter à Troie les exploits de leurs ancêtres. Il en fut surtout ainsi sans doute des descendants d'Ajax, d'Achille et de Patrocle et d'Amphilochos, maîtres respectivement d'Aianteion, Achilleion et Sigeion, les places qui succédèrent à Ilion ruinée comme débouché de la Troadc Aux anciens adversaires que ces héros avaient combattu naguère en Thessalie, on ajouta des représentants de tous les peuples que les Eoliens avaient eu à combattre en Asie, non seulement les Dardaniens,

1. Vuir iiKjii arlicle Caasandre et Ajax dans la Reçue d'/ii.s/oiic de.s reiiffions. l'Jli, et, sur Ajax, celui de I'. Girai'il, lievuc des Etudes (irec<jues.

Mysiens et Phrygiens qui se partageaient de fait la région avec leurs anciens possesseurs, Lélèges et Gergithes, mais des Thraces comme Rhésos, des Cretois comme Phaistos, des Lyciens comme Sarpédon, des Giliciens, des Paphlagoniens, jusqu'aux Amazones du Pont avec Penthésilée, jusqu'aux Assyriens avec Memnon, fils de l'Aurore. La venue de Memnon est déjà connue dans VOdyssée, mais son rôle à Troie comme celui des Amazones n'a été développé que dans V Aithiopide d'Arktinos de Milet, vers la fm du viii<^ siècle. Memnon, l'Ethiopien, serait venu à Ilion de Thèbos d'Egypte ou de Suse en Elam : avec lui, c'est déjà l'Orient tout entier qui vient combattre les Hellènes devant Troie.

A cette concentration dans Troie de tous les ennemis rencontrés par les Eoliens lorsqu'ils avaient essaimé de l'Hellespont à Chypre, dispersant le culte d'Achille de Phaséhs en Lycie à Leuké au fond du Pont-Euxin, répondit naturellement une concentration semblable devant les murs de Troie de tous les héros dont les exploits étaient chantés à travers le monde achéen : Agamemnon d'Argos comme Ménélas de Sparte, Nestor de Pylos comme Ulysse d'Ithaque, Idoménée de Crète et Tlépolème de Rhodes, tout le ban et l'arrière-ban des princes achéens fut convoqué au siège de Troie, sinon par Agamemnon, du moins par Homère.

Mais, si Homère a opposé les Grecs aux Troyens, il n'a pas lui-même opposé l'Europe à l'Asie. Il n'est pas sans intérêt de préciser comment Troie, ville habitée par une population si étroitement apparentée aux Grecs, a fini par passer à leurs yeux pour le champion contre eux de l'Asie.

Dans Homère, le monde où rayonne Troie s'étend également en Asie et en Europe. Il va du Sangarios à l'Axios (Vardar), comprenant ainsi toute la Thrace et toute la Phrygie. Les auxihaires thraces de Priam se succèdent depuis l'Hellespont en deux chaînes divergentes qui se soudent pour ainsi dire à Troie. Vers l'Ouest, ce sont les Thraces de la Chersonèse qui s'étendent jusqu'à l'Hèbre (Maritza) ; puis les Kikônes d'Ismaros riche en vignes, la

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future Maronèe ; puis, avec les Bistônes du Pangée, Rhésos, le héros cavalier; enfin, du Strymon (Strouma) à l'Axios, les Péoniens d'Astéropaios fds de Pélégon, Péponyme de cette Pélégonie qui prolonge la Péonie entre l'Axios et le Drilo. C'est donc des Dardanelles à l'Albanie que s'étendent les alliances européennes de Priam.

En Asie, elles vont jusqu'au Sangarios, le grand fleuve qui est resté tenu dans l'antiquité comme formant la frontière de la Phrygie à l'Est. Priam rappelle qu'il a combattu sur ses bords les Amazones, dans une guerre nationale qui réunit tous les Phrygiens sous le commandement de Mygdon et d'Otreus. Noms bien significatifs que ceux de ces deux chefs. Mygdon est l'éponyme de la Mygdonie, district macédonien qui, en arrière de la Chalcidique, s'étendait des bouches du Strymon à celles de l'Axios où Homère connaît une ville d'Amydon; le nom de Mygdones se trouve donné, au sens large à tous les Phrygiens, — et il a été porté par eux jusqu'à Nisibe aux confins de l'Arménie et à Apollonie do Pisidie — au sens étroit aux habitants de la basse vallée du Rhyndakos que les Bithyniens soumirent. Dans la légende, Mygdon passe ou pour un roi des Bébryces, autre peuplade thraco-phrygienne de Bithynie, ou pour père de Sagaris, l'éponyme du Sangarios, ou pour fils d'Atymnios — et, comme tel, aurige du roi des Paphlagoniens à Troie, Pylaiménès, — ou encore comme fils d'Akmon, le héros phrygien de la hache qui apparaît à cheval, son arme sur l'épaule, dans maint bas-relief de la Phrygie centrale. Quant à Otreiis, il ne saurait être distingué iVAlreu,^ ; et on sait qu'Atrée, le père d'Aganiemnon, passait pour fils de Pélops et petit-fils de Tantale, le grand monarque légendaire de la Phrygie; le roi de Hydé en Lydie que connaît V Iliade s'appelle Otrynteus et celui de Kabésos Othryoncus ; Kabésos paraît être la capitale de la Kabalie, province montagneuse habitée par les Soly nies, population de langue phrygienne avec qui les Lyciens, ses voisins du sud, furent longtemps en guerre. Or, d'après ce que dit dans VIliade son petit-fils Glaukos, Bellérophon.

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après avoir tué la Chimère (la personnilîcation des fumerolles du Kragos lycien), est envoyé par le roi de Lycie combattre les Solymes, enfin les Amazones dont on sait, par ailleurs, qu'une reine s'appelait Otréré. C'est ce que Glaukos raconte à Diomède lorsque les deux héros, reconnaissant qu'ils sont unis par les liens de l'hospitalité, échangent leurs armes au lieu de combattre. Cette hospitalité a moins lieu de surprendre si l'on se rappelle que Diomède est, à l'origine, un héros thrace, voisin et ennemi de Rhésos qu'il tue dans V Iliade, et que Glaukos est le compagnon de Sarpédon, dont le nom se retrouve à des promontoires de Thrace et de Cilicie, et qui aurait été roi des Cilieiens ou des Lyciens.

Ces faits, qu'il serait aisé de multiplier, montrent suffisamment que Priam, ainsi que les héros groupés autour de lui, appartient aux envahisseurs de l'Asie venus de Thrace vers le xii^ siècle. La lutte contre les Amazones, qui deviendra l'exploit national que tout héros grec doit accomplir comme preuve d'hellénisme — aussi bien Achille et les Argonautes éoliens que l'Athénien Thésée ou que le Dorien Héraklès — cette Amazonomachie est un souvenir déformé de la lutte réelle que les Phrygiens eurent à soutenir contre les Hétéens, maîtres incontestés de l'Asie Mineure avant leur venue. Les Hétéèns adoraient de grandes déesses guerrières qui ont passé en Occident avec Bellone ; l'une des plus vénérées s'appelait Hipa ; on connaît plusieurs princesses hétéennes dont le nom se terminait par celui de la déesse, Goulou-hipa, Poudou-hipa, et un gouverneur hé^éo-syrien de Jérusalem au xiv'' siècle, s'appelle Abd-hipa. Les Phrygiens, peuple cavalier, interprétèrent sans doute hipa par hippé et firent de ces princesses ou de ces déesses une nation d'écuyères héroïques : c'est à cette méprise que remonte le sens qui est resté attaché au nom des Amazones '.

A mesure que la conquête thrace s'avança plus loin en

1. Sur celte évoluLion de la légende amazonienne voir mon article L'Orir/i ne (les Amazones, dans Ui lie vue d'histoire des religions. \'.)\'.\. 1.

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Anatolie, les Amazones reculèrent devant elle. Les poèmes homériquesont conservé le souvenirde quatre phases de cette histoire. Dans l'une, les Phrygiens, à peine débarqués en Asie, ne tiennent que la Troade entre la mer et l'Ida ; encore ce petit territoire est-il divisé entre cinq peuplades : au sud, les Pélasges, d'Assos à Larissa ; au nord-est, d'abord les Dardaniens, de Dardanos à l'Ida ; un troisième groupe (TArisba sur le Selléis à Perkôté sur le Praktios, le futur territoire d'Abydos; un quatrième (peut-être les Gergithes) du Praktios au Granique, le futur territoire de Lampsaque ; un cinquième du Granique à l'Aisépos, le futur territoire de Zéleia. Les bornes du domaine troyen étaient marquées alors par les Lyciens de Zéleia au nord, par les Ciliciens de Thèbes Hypoplakienne, Lyrnessos et Pédasos au sud ; au delà, dès Cyzique et dès Pitané, commençaient les Amazones. Dans une seconde période, elles furent rejetées au delà du Sangarios d'une part, du Méandre de l'autre : c'est alors que les Troyens de Troade se grossissent des Mysiens, des Phrygiens et des Méoniens, les seconds encore groupés autour du lac Askania, notre lac de Nicée en Bithynie, les derniers autour du lac Gygée en Lydie. Dans une troisième période, les Phrygiens avancent au sud du Méandre et, si les Cariens restent pour eux des <(. barbarophônes », ils s'allongent vers l'est en Lycie et en Cilicie; au nord, ils s'étendent le long du Pont où se succèdent les alliés de Priam, Paphlagoniens et Enètes jusqu'au Parthénios, puis les Kaukônes, enfin les Halizônes d'Alybé, probablement les Chalybes encore à demi légendaires : les Amazones sont alors refoulées sur le Thermodon à Thémiscyre, avant d'être rejetées en Scythie quand, sur les traces des Argonautes, les Grecs auront jeté des colonies jusque dans la Colchide caucasienne.

Ce qui se groupe autour de Priam ce n'est donc pas, à l'origine, une Asie barbare, c'est toute l'avant-garde de ces envahisseurs indo-européens qui vont s'implanter on Anatolie pendant que leurs frères s'installent dans ce qui sera la Grèce. On a vu que, au début du xii^ siècle, en même temps que les Achéens conquéraient, la Grèli^el menaçaient de leurs raz-

zias les côtes égyptiennes, les Mosqnes s'étaient avancés jusqu'au Paryadrès et jusqu'au Taurus : Mita de Moiiski, passant le Taurus, se heurte vers 1100 aux Assyriens en Commagène. Le Priam de l'histoire, celui sous lequel a péri (fin du xi^ s.) la sixième ville de Troie après deux siècles de prospérité, a dû être un vassal de ce Midas qui a laissé des souvenirs de la Macédoine, où l'on montra longtemps ses fameux jardins en Mygdonie, jusqu'à Tyane en Cappadoce où une inscripti(jn à son nom a été découverte.

Ainsi, la Troie d'Homère se ressent des trois grandes phases historiques qu'a traversées la Troade de l'histoire : vers 1500, les premières bandes thraco-phrygiennes ont fait de la bourgade néolithique qui s'élevait sur une butte avancée au-dessus de sa plaine marécageuse un centre de la civilisation égéenne, centre dont l'influence immédiate ne dépassait pas l'Ida et qui subissait en retour celle des Hétéens dont les monuments atteignent le Sipyle et Smyrne ; vers 1300 a commencé la grande migration phrygienne qui a repoussé les Hétéens d'abord jusqu'au Sangarios, puis jusqu'à l'Halys et au Taurus ; elle n'était pas encore achevée quand, à leur tour, les Achéens ont passé de Thessalie dans la future Eolide : pour y dominer en paix, il fallait être maître de la Troade dont Troie était la clef. De là, des luttes acharnées contre les Troyens qu'ont dû soutenir les autres peuplades de Troade, d'Assos à Zéleia. Comme la Troade relevait de l'empire phrygien, la lutte, toute locale d'abord, s'agrandit bientôt en une guerre des Achéens contre les Phrygiens ; puis, autour des Phrygiens, se groupèrent tous" les Asiatiques qu'ils avaient eu eux-mêmes à combattre et que les Achéens rencontraient maintenant dans leurs courses aventureuses. Amazones sur le Thermodon, Chalybes au fond du Pont, Assyriens au bord de la mer de Chypre.

Comme on a vu les légendes des Achéenes se ressentir (\o

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