L ILIADE KT LES AMAZONES
chaque étape nouvelle des conquêtes achéennes, de même les légendes troyennes reflètent ces trois phases historiques. Prenons comme exemple les Amazones. Si l'on admet pour elles l'hypothèse que nous avons indiquée, on concevra que, à la première phase, les Phrygiens de Troie aient placé les redoutables guerrières aux limites mêmes de leur territoire, sur l'Aisépos et sur le Caïque ; à la deuxième phase, elles ont été rejetées dans la haute Phrygie entre les sources du Méandre et celles du Sangarios où les villes d'Otreia et d'Akmonia conservent le nom des deux chefs phrygiens à l'appel de qui Priam vint les combattre, Otreus et Mygdon fils d'Akmon ; à la troisième phase, elles ont pour centre le Thermodon, sur le Pont, dont la vallée est limitée par V Amazoniiis Mons (auj. Mason Dagh) d'où, après la fondation de Sinope et de Trébizonde, elles émigreront en Scythie. Ainsi, les Phrygiens avaient prêté aux Amazones des traits pris aux Hétéens, chez qui prêtresses et princesses paraissent avoir joué un grand rôle et porté, à certaines cérémonies, la mitre, l'arc et la hache de leur déesse. Cavaliers eux-mêmes, peut-être les Phrygiens transformèrent-ils en déesse cavalière telle déesse anatolienne dont le nom finissait en hipa et qu'on représentait, à la mode hétéenne, portée par un taureau. A leur tour les Achéo-Eoliens, entendant parler de ces mystérieuses guerrières et ayant à combattre des Phrygiens ou des Cariens qui étaient pareillement armés de l'arc et de la hache et coiffés d'un bonnet pointu, passèrent aux Amazones des traits empruntés aux Phrygiens. Enfin, les Ioniens, quand ils entrèrent en contact avec les Scythes, complétèrent de couleurs que ces barbares leurs fournirent le portrait composite d'où le génie grec a tiré l'Amazone classique. Prêtant aux Amazontis les exploits de Gambyse, de Darius et de Xerxès, on leur attribua de légendaires invasions en Libye, en Thrace et jusqu'en Grèce où elle seraient venues se faire arrêter presque en face de Salamine par Thésée, le héros de Marathon. Avoir combattu les Amazones ce fut comme la pierre de touche pour tout héros grec. Et c'est ainsi que, peu à peu, les Grecs
38 l'hellénisation du mondk antiquk
en vinrent à se figurer que les maîtres de l'Asie avaient, de toute antiquité, été leurs ennemis : les grands ancêtres légendaires avaient laissé, en luttant victorieusement contre eux, un exemple qui s'imposait à leurs descendants.
Dans V Iliade même, cette distinction entre l'Asie et l'Europe, qui semble aujourd'hui remonteraux origines, n'existe pas encore. A proprement parler, il n'y a pas d'Asie. C'est un vers d'Homère qui l'a créée, levers où il parle de la prairie d'Asios qu'arrose le Kaystre. Les géographes anciens paraissent avoir localisé cet Asios léimôn dans la large vallée qui s'étend de Sardes jusqu'au pied du Tmole où se serait élevée une ville d'Asia. Le nom de cette plaine est évidemment en rapport avec les Asioneis ou Hésioneis que Strabon nomme en Méonie et qui ont sans doute laissé leurs traces en Troade dans la légende d'Hésione ou Aisioné^ tille deLaomédonou mère de Teukros. Dans une localité dite Asiokômé « village d'Asios» se marque, prèsd'Iconium, la limite de leur extension. Que le nom Asios soit d'origine thraco-phrygienne c'est ce que confirme la généalogie des rois de Lydie où Asieus et Asie sont donnés comme enfants de Kotys qui y représente l'élément thrace ; dans V Iliade^ un Asios est à la tête des contingents d'Arisbé, Abydos et Perkôte ; un autre est fils de Dymas, Phrygien du Sangarios, frère d'Hécube. On voit comment ce nom thraco-phrygien d'Asios — qui parait désigner ce qui est aqueux ou marécageux — s'est implanté dans le continent qui devait devenir l'Asie. Comment ce nom a-t-il pris cette extension ? Je croirais volontiers, d'après le vers d'Homère qui compare l'host des Achéens aux troupes d'oies sauvages, de grues et de cygnes qui voltigent « dans la prairie Asios sur les bords du Kaystre», qu'^w^ était le nom que les envahiseurs Phrygiens avaient donné — ou entendu donner — au Kaystre. Pour les Eoliens, dont la colonisation ne dépassait pas Smyrne et se heurtait dès le Kaystre aux barbares, Lélèges, Cariens et surtout Lydiens qui y adoraient cette Magna Mater que les monuments nous montrent si souvent accostée de cygnes et ailée elle-même comme une femme-cygne, pour les Eoliens le nom (^ Asiens
L ir.lAUK OPPOSK LES GRECS AUX ASIATKjUES 39
a pu, être donné à ces barbares par le même phénomène qui a étendu à l'Allemagne le nom des Alamans qui étaient pour les Francs ce que les Carions sont pour les Grecs d'Homère : les premiers « barbarophônes » qu'on rencontrait au delà de la frontière. Le royaume lydien ayant englobé l'Anatolie jusqu'à l'Halys, on comprendrait l'extension prise par le nom d'Asie : du Kaystre il aurait passé à la Lydie, de la Lydie au reste de ce qui devait être l'Asie.
Quoiqu'il en soit, ce qui 'est certain, c'est qu'à l'époque présumée de la guerre de Troie aucun antagonisme n'opposait encore l'Asie à l'Europe. Tout le nord-ouest de l'Asie Mineure était aux mains de tribus phrygiennes étroitement apparentées aux premiers Hellènes. C'est seulement au delà de l'Halys et du Taurus qu'on entrait dans un monde différent où dominait la culture babylonienne, que, du ix^ au vii^ siècle, les Assyriens portèrent à son suprême éclat. Bien que les populations de la Cappadoce ne fussent pas de race syrienne, mais surtout des débris des Hétéens, les Grecs leur donnèrent le nom de Leuko-Syriens et étendirent le nom d'Assyrie à la région de Sinope d'une part, à celle de Tarse de l'autre. C'est en arrière de ces villes, se prolongeant au sud par la Syrie, au nord par le Caucase, que le monde qui leur est hostile et fermé commence aux yeux des Grecs pour qui les chants homériques furent rédigés. Pour un marchand de Phocée ou de Milet, l'Anatolie lydo-phrygienne était une sorte d'arrière-pays qu'il exploitait sans trop (le peine; mais l'Assyrie lui représentait ce que la Chine a été pour nos négociants du xvi*^ siècle.
Le type de l'Asiatique, en tant qu'opposé à l'Européen, le Levantin^ n'a été créé qu'alors. Dans l'épopée éolienne les héros troyens étaient traités avec la même sympathie (jue les héros Achéens : Hector, Androinaque et Priam sont même, sans doute, les plus nobles ligures de V Iliade. Paris, seul, était l'objet de quelque défaveur et cela surtout parce 'pTil étail le représentant des archers préhelléniques: blessaul (le loin cl ;'i Tahi'i, ils axaiciil cxcili- ;iu plus liaul poiul
40 L HELLENiSATION DU MONDE ANTKjUE
la haine et le mépris des Achille et des Ajax qui ne connaissaient que le corps à corps. « Impudent archer, fier de ta corne, suborneur » lui crie Diomède dans une invective qui résume tout ce qui a tendu à faire de Paris un personnage antipathique. Mais il faut descendre aux additions ioniennes — les épisodes du Dolon, ceux des flèches traîtresses de Pandaros et de Paris — pour voir poindre ces reproches de lâcheté, de traîtrise, de débauche qui deviendront classiques à l'égard des Phrygiens et des Perses dans la Grèce historique. Le germe est dans V Iliade : les guerres médiques l'ont fait pousser avec une vigueur dont les effets n'ont pas cessé de se faire sentir \
Si cette poussée de haine entre la Grèce et l'Asie a été si rapide c'est que, à la lutte pour l'indépendance, s'est mêlée la lutte pour la vie, lutte quotidienne et qui intéressait bien autrement, par leurs intérêts matériels, les riches armateurs comme les centaines d'artisans, mariniers et prolétaires qui dépendaient de chacun d'eux. Je veux parler de la concurrence phénicienne qui a commencé à faire sentir ses effets aux Grecs avant le viii^ siècle, puisque le nom de Sidonien s'applique dans Homère aux Phéniciens alors que, vers 750, Sidon a cédé l'hégémonie à Tyr qui avait, depuis un siècle au moins, par Carthage et Gadès, acquis la maitrise des mers libyennes. Cette concurrence, qui, avant la colonisation éolienne, s'étendait jusqu'au nord de l'Egée, a d'autant plus activé l'opposition des Grecs contre les Asiatiques que c'est au contact des Phéniciens que les Grecs ont senti d'abord la profonde différence qui les séparait des Sémites d'Asie. Les poèmes homériques ne manquent pas d'allusions à cette concurrence phénicienne et, toujours, le Phénicien est représenté comme le marchand déloyal, vendeur de camelotte et enleveur d'esclaves. Tout le clinquant qu'il expose devant ses navires ne sert qu'à attirer ceux qu'il va
1. Les Troyens ne sont appelés régulièrement Phrygiens que depuis Eschyle (Kretschnier, Emleitunçi . p. 182). Mais, déjà dans VAithiopide, qu'on tend maintenant à l'aire composer à Milet au milieu du vn" s., avant la rédaction diHinitiv(' des poèmes homéri([ues (f. Loewy, Nette Jahrbitecher, ■1914), l'adversaire des Grecs, Memnon, a plus les traits d'un monarque assyrien i|ue ceux d'un héros achéen.