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vendre au loin. C'est lui qui sème la terreur sur les routes de la mer et guette aux détroits les navigateurs qui n'ont pas la prévoyance d'Ulysse. Comme on doit s'y attendre le Sidonien détesté a déteint sur le plus odieux des fils de Priam : dès le viii^ siècle, les Cypria, préface de V Iliade, donnaient à Paris les traits d'une sorte de marchand phénicien qui, abusant d'une hospitalité généreuse, profitait de l'absence de son hôte pour enlever sa femme avec ses trésors : son premier refuge était Chypre ou Sidon. Par là, toute la haine que le Grec vouait au Phénicien, est venue, à son tour, s'amalgamer, autour de Troie, à tout ce qui devait faire du siège interminable comme l'abrégé de l'Asie opposée à la Grèce.
Ainsi, quelle qu'ait été l'importance historique du siège de Troie, il a pris, de parT/Zzade, uneimportance symbohque qui en fait un événement capital dans l'hellénisation du monde antique. Jusqu'ici, on a vu que tout avait tendu à rapprocher les deux rives opposées de la mer Egée; la même culture minoenne s'y était répandue du sud, deux rameaux de la même branche de l'arbre indo-européen s'y étaient étendus du nord. Rien n'opposait alors l'Europe à l'Asie. Mais voici qu'un nouveau mouvement de peuples repousse de GrècelesAchéens, si mélangés déjà quelenom d'Eoliens(ylioleis, les bigarrés, les sang-mêlés) leur fut donné ; forcés de chercher de nouvelles terres dans les îles et sur les côtes d'Asie, ils s'y heurtent à des populations qui, de quelque race qu'elles soient, défendent contre eux leurs biens, de la Golchide et de la Crimée, où ils se heurtent aux peuplades bataillleuses du Caucase et de la Scythie, jusqu'en Chypre et en Cilicie où ils entrent en conflit avec les Phéniciens et les Assyriens. 11 y a eu là au moins deux siècles de luttes (1100-900) où les chefs achéens, venant périodiquement piller les côtes sur leurs galères à cinquante rames ot Unissant par s'établir à tous les estuaires, ont dû singulièrement ressembler aux chefs normands qui, sur leurs
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« chevaux de mer «, chercheront pareillement des établissements vingt siècles plus tard.
Tous ces hauts faits et tous les exploits des ancêtres transposés en Asie, pour fournir autant de titres aux nouveaux occupants, sont venus se concentrer autour du siège de Troie Les Achéens, Argiens et Danaens y passent pour représenter tout l'hellénisme d'alors ; autour de Troie, on a vu se grouper des représentants de tous les peuples de l'Asie qui leur étaient connus. Voici donc, pour la première fois, l'Asie opposée à la Grèce, on peut même dire l'Asie opposée à l'Europe puisque, par cette opposition même, la Grèce prend figurede bastion de l'Europe contre l'Asie. Et, les Grecs se considérant comme ayant seuls des mœurs respectables et des dieux vénérables, c'est déjà la civilisation européenne opposée à la barbarie orientale, la moralité et la loyauté des (( vrais croyants » à l'impiété et à la perfidie du paganisme.
L'image ainsi tracée, image que la splendeur de la poésie homérique a imposée à la postérité, ne s'est pas effacée. On peut dire que nous vivons encore sur elle. Renforcée, et pour ainsi dire vérifiée, par les guerres médiques dont la guerre de Troie semble une préfiguration glorieuse qui promettait de nouvelles victoires, elle dominait la pensée d'Alexandre qui, à peine débarqué en Asie, courut sacrifier à llion et prendre le bouclier d'Achille comme s'il faisait sienne sa querelle. Trois siècles d'hellénisme alexandrin, cinq siècles d'hellénisme gréco-romain, huit siècles d'hellénisme byzantin, bien qu'également établis sur les deux rives de la mer Egée, n'ont rien pu faire contre cette haine : dans la tradition que l'antiquité laisse à la pensée moderne,rAsie, dès l'Hellespont, s'oppose à l'Europe. Notion plus littéraire qu'historique et où les faits ont eu moins de part que les vers d'Homère. Seule, depuis cinq siècles, la conquête turque lui a-t-elle rendu quelque réalité ; encore n'en est-il ainsi vraiment que depuis l'Indépendance grecque. Jusque-là, la mer Egée était un lac ottoman, comme elle avait été un lac byzantin, un lac romain, un lac grec. Dans la « grande i(k''t' •' lioHénique que nous Noyons se
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réaliser en partie aujourd'hui, qui pourra mesurer l'inilueiKe d'Homère ? Car, s'il a séparé les Grecs des Asiatiques, il a aussi lancé toute l'Hellade à l'assaut de l'Asie. Tout ce qu'il y a de répugnant pour le Grec dans la perfidie de Paris ou la polygamie de Priam est resté dans son esprit à la charge des Levantins ; tout possesseur de harem est pour lui iiu parthénopipas : « guetteur et enlevcur de fdles », l'injure que Diomède adresse à Paris est toujours dans sa pensée ; si le turban ottoman lui est en telle horreur, c'est qu'il a succédé à la mitre perse, détestée pendant des siècles, qui a succédé elle-même au bonnet phrygien, emblème, pour le Grec, de servitude, de lâcheté ou d'infamie.
Tout bon Grec, du temps d'Hérodote ou d'Alexandre comme du nôtre, n'a jamais cru qu'Achille ait été suffisamment vengé : aucune entente ne lui semble admissible avec les descendants ou les successeurs du lâche meurtrier. Ainsi, V Iliade a fait entrer, dans la tradition hellénique la revendication pour les Grecs de l'Anatolic maritime, dans la conscience moderne l'idée d'une irréductible opposition entre l'Asie et l'Europe. Parla, premier ferment d'hellénisation au Levant, V Iliade en est restée, depuis trente siècles, le plus puissant agent. A y bien songer, le Christ est peut-être seul à avoir exercé en Orient autant d'influence qu'Homère : et, depuis que l'Anatolie est devenue musulmane, les deux actions concordent au Levant. Si, malgré les affinités de race et les convenances politiques, l'idée n'a jamais pu s'imposer de recevoir au nombre des puissances européennes la Turquie même rénovée, le sentiment profond qui a dicté cette opposition est autant du à l'influence de V Iliade qu'à l'action du Christianisme.
Promoteur de l'hellénisation en Asie et prince de l'Hellénisme, Homère n'a pas cessé de dominer la question d'Orient.
Si son nom reste le plus glorieux de l'hellénisme, c'est qu'il en est la source toujours vive. Ce nom n'est pas seulement le symbole de la première — et peut-être de la plus attachante — des œuvres littéraires nées du génie aryen; il a loujuursinspiré rhellénisnie niililanl : 1 bunri'c élail le Hxi'cdc
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chevet d'Alexandre qui se vantait de descendre d'Achille, et César, conquérant les Gaules à la civilisation gréco-romaine, était heureux de se dire de cette lignée d'Enée à qui Homère prédisait une royauté dont Virgile fit l'empire du monde.
Adolphe Reinach.
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