COLONISATION GRECQUE RT COLONISATION PHÉNICIENNE
et qui leur a valu des succès extraordinaires. Même dans les colonies dirigées par des familles achéennes et doriennes, c'étaient eux qui, généralement, formaient le fond de la population. C'est même ce qui explique les ressemblances visibles que l'on constate, pour ce qui est de l'organisation politique et des coutumes, entre les colonies achéennes, doriennes et ioniennes. Ces noms, en efïet, indiquent seulement l'origine des familles dirigeantes, mais non pas celle de la masse des colons. Du reste, la réunion de tribus différentes dans une même fondation contribuait essentiellement à faire prospérer celle-ci : l'histoire de Sybaris et de Crotone, celle de Syracuse et d'Agrigente, montre à quels résultats on pouvait arriver quand l'esprit chevaleresque des Achéens et l'énergie dorienne s'associaient avec le caractère mobile d'une population ionienne. Il faut dire aussi que le sol des colonies était exceptionnellement favorable au développement du génie ionien, et l'on ne doit pas s'étonner, par conséquent, si c'est celui-ci qui, dans la plupart des cas, a fait le tempérament de la cité.
« Les colonies ont été le salut de la Grèce surpeuplée. Avec la fécondité extraordinaire dont la race a fait preuve du viii^ au vi^ siècle, les Etats se seraient trouvés pour ainsi dire étouiïés par une pléthore d'hommes ou se seraient abîmés dans des discordes intestines si la colonisation n'avait fourni un exutoire à cet excès de force vitale qui, ainsi dépensée, devenait des plus utiles, car la métropole y gagnait un surcroit de puissance et de nouvelles relations commerciales. Aussi les colonies ont-elles été plus d'une fois employées comme médecine politique et ordonnées par l'oracle do Delphes, à la façon d'une saignée destinée à calmer une excitation fiévreuse. »
Sans doute ; mais il ne faut pas oublier que les colonies ont été, à leur tour, cause do discordes sanglantes et que ce sont des ambitions coloniales qui ont, avec la question de Corcyre, causé la guerre du Péloponèse et qui l'ont rallumée quand les Athéniens voulurent enlever, avec Syracuse, la Sicile à la suprématie dorienne.
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Mais, si l'expansion coloniale a peut-être, en fin de compte, autant desservi que servi la Grèce continentale, ce qui reste au-dessus de toute contestation — comme au-dessus de tout éloge — ce sont les services qu'elle a rendus à l'hellénisme et, par lui, à la civilisation.
Nous n'avons pas ici à entrer dans le détail de ce rôle civilisateur des colonies grecques d'Orient et d'Occident, qui sera examiné dans les deux chapitres suivants, mais il faut signaler dès maintenant que, dans ces horizons plus larges qu'aux étroites vallées ou aux baies resserrées de Grèce, l'esprit grec a pris un essor inconnu dans la mère-patrie.
« Dans les colonies, le génie hellénique s'est éveillé plus tôt ; la faculté d'observation a été plus diversement excitée ; la culture intellectuelle s'est développée en plus de sens à la fois ; les idées ont plus vite franchi le cercle étroit des besoins de chaque jour. Aussi est-ce dans les colonies qu'ont commencé à poindre les premiers germes de la science ; c'est là que se sont élaborées les diverses branches de l'art grec » ' .
En un mot, si la Grèce a tenu une place aussi considérable dans l'histoire de la civilisation, c'est à la colonisation hellénique qu'elle le doit. Il n'y a qu'à rappeler le rôle, aussi grand dans le domaine de l'esprit que dans celui des affaires, que Smyrne ou Odessa, Naples ou Marseille jouent encore dans la Méditerranée, et tout ce que ces villes, fondations grecques, évoquent pour l'histoire de la civilisation.
Les Grecs eux-mêmes semblent en avoir été vaguement frappés, et, s'ils ont fait entendre autour des sièges de Kalydon, de Thèbes ou de Troie, l'écho des prouesses guerrières des héros achéens, ils ont préféré peut-être éloigner leurs regards de ces luttes sanglantes et, après tout, stériles ; à partir du viii*^ siècle, quand l'esprit ionien commence à prévaloir leurs héros préférés seront ceux qui ont porté à travers la Méditerranée la force aidée de ruse et la raison toujours lucide dont ils s'enorgueillissent : Héraklès, Jason, Ulysse.