llérodole, V. 49 et suiv
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En 500, profitant de l'absence à la cour de Darios du tyran de Milet, Histiée, il s'était rendu maître de la ville ; pour se faire bien voir des Perses il leur avait proposé une expédition commune contre Naxos. Puis, brouillé avec leur chef et accusé par Histiée, pour sauver sa cause personnelle, il entraîna l'Ionie à la révolte, entreprise insensée, si l'on songe au petit nombre de combattants que les Grecs d'Asie pouvaient mettre en ligne contre les foules armées du grand roi. Résolu à ne rien épargner pour vaincre, Aristagoras vint tout droit à Sparte, sachant que les Spartiates étaient les premiers soldats du monde. Il se présenta, dit Hérodote, chez le roi Cléomène, tenant à la main une planche de cuivre, sur laquelle était gravée la circonférence entière de la terre avec toutes les mers et les rivières dont elle est arrosée. Cette carte géographique ne dut pas être dans cette journée le moindre étonnement du Spartiate. Pour les marins et les marchands milésiens, c'était depuis longtemps chose commune. Aristagoras ne se proposait rien moins que de lancer une armée lacédémonienne sur la route de Suse et d'aller frapper au cœur la puissance du grand roi. Il devançait de deux siècles Alexandre.
« Les affaires sont urgentes, dit-il à Cléomène. Il s'agit de la liberté des Ioniens. Si leur esclavage est pour nous un sujet de douleur, à plus forte raison doit-il l'être pour vous qui êtes les premiers de la Grèce. Ils sont vos parents, ils sont vos frères ; délivrez-les de la servitude... Cette entreprise est aisée. Les Barbares ne sont point belliqueux... Ils ne se servent dans les batailles que de l'arc; et de courts javelots. Ils se présentent au combat avec .des habits embarrassants et la tiare en tête... Les peuples de ce continent sont plus riches que tous les autres peuples ensemble en or, en argent, en cuivre, en étoffes de diverses couleurs, en bêtes de charge et en esclaves. Tous ces biens seront à vous si vous le voulez. » Le doigt sur la carte de cuivre, le Milésien montre alors au Spartiate les diverses provinces de l'Ana- Lolie, dont il énumère les richesses. De ville en ville il le
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conduit jusqu'à Susc, où sont les trésors du grand roi. « Si vous prenez cette ville, vous le disputerez en opulence à Zeus lui-même. « Puis, avec une nuance de mépris : « Mais vous vous battez contre les Messéniens, qui vous sont égaux en forces, et contre les Arcadiens et les Argiens, pour un petit pays qui n'est même pas très fertile et pour reculer un peu les bornes de votre territoire )>. Il ajoute enfin, avec une incompréhension singulière du caractère Spartiate : «Ces peuples n'ont ni or ni argent, et cependant ce sont ces métaux qui excitent la cupidité et qui nous portent à risquer notre vie dans les combats. Il se présente une occasion de vous emparer sans difficulté de l'Asie entière : que pourriez-vous souhaiter de plus ? ».
Quelque peu déconcerté par ces offres imprévues, Cléomène demande trois jours pour réfléchir. Ce délai passé, Aristagoras reparaît et le Spartiate lui pose d'abord cette question. « Combien de journées de marche séparent Suse de la côte ionienne ?. » « Trois mois de route », répond le tyran. Mais là-dessus Hérodote, Ionien lui-même, interrompt son récit pour s'étonner de cette maladresse. Pour entraîner en Asie les Spartiates, il fallait leurcacherla vérité, dissimuler à ces hobereaux ou à ces paysans sédentaires la longueur du voyage et Faudace de l'entreprise. De fait, Cléomène fut stupéfait, et sans permettre à l'autre d'achever son discours, lui conseilla de quitter Sparte le jour même.
L'anecdote, dont Hérodote nous rapporte la version Spartiate, finit dans la manière moralisante. Aristagoras, poursuivant le roi jusque chez lui, en arrive aux grands moyens, lui offre dix talents, puis cinquante. Et tandis que Cléomène reste songeur, sa fille âgée de huit ans, la jeune Gorgo, ty'pe accompli de 1' « enfant célèbre », le conjure tout à coup de fuir et de ne pas se laisser tenter. Le roi, rappelé au devoir par ce cri de l'innocence, obéit aussitôt, se retire, et fait chasser le Milésien sans le revoir.
Les historiens qui rapportaient cet épisode voulaient sans doute mettre en parallèle l'incorruptible vertu lacédémonienne et l'avidité asiatique. Mais il est un autre contraste
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qui se marque ici bien plus nettement. C'est celui du Milésien que nul voyage, nulle entreprise n'effraye, et du Dorien brave au combat, mais timide devant la mer, les hasards des longues routes et des pays inconnus. Quoi qu'on pense du beau geste de Cléomène, il faut bien dire qu'il trahissait ou méconnaissait la cause de l'hellénisme. Ce sont les aventuriers de l'espèce d'Aristagoras qui, en faisant de la Méditerranée une mer hellénique, ont été pendant plusieurs siècles les porteurs et les soldats de la civilisation.
Après l'échec de son vaste projet — prudemment il s'était gardé d'accompagner les Ioniens dans leur coup de main sur Sardes (498) — , l'inlassable Milésien ne perd point courage ; un moment il médite de faire voile avec tous ses partisans vers la Sardaigne; puis il change d'idée, appareille pour la Thrace, où, après un heureux début, il périt avec son armée en donnant l'assaut à une forteresse qui sera Amphipohs (497) '.
En racontant l'entrevue de Sparte et le refus de Cléomène, Hérodote laisse, d'ailleurs, bien voir de quel côté vont ses sympathies. On sent le mépris de ce grand voyageur, qui avait parcouru tout le monde antique, pour le Lacédémonien ignorant, borné dans ses ambitions par les collines qui entourent sa ville. Dans ses courses sur les mers, en Egypte, et dans l'empire du grand roi, Hérodote ne faitait que suivre les traces d'un Milésien contemporain d'Aristagoras, qui lui avait sans doute fourni la mappemonde montrée è Sparte, mais qui déconseilla la révolte contre la Perse et, après son échec, reçut peut-être de Darios le gouvernement de Milet : cet Hécatée de Milet qui, plus d'un demi-siècle avant Hérodote, avait tiré de ses voyages et de ses recherches la première Description de la terre. Car les grandes navigations profitaient à la science naissante, non moins qu'au bien-être des Grecs d'Asie. Milet, la cité, la plus commerçante de l'Ionie, était aussi, et pour cela même la plus éclairée du monde grer.
I. Sur Arislagoras cl Histi<?c «le Milet voir ileinlcin. Klio. I'.i()9. p. liVI, eL Lensfliau, iliid, I'.tl3, |i. 175.
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L'histoire de la science hellène reste pendant des générations celle des savants milésiens '.
Les Ioniens de cette côte s'étaient voués à la mer le jour où ils avaient quitté la Grèce continentale. Plutôt qu'une nouvelle patrie, Milet était pour eux un port d'attache, un mouillage d'attente entre des courses continuelles. Un parti de la cité s'appelait les aeinaïUes, ou les « marins perpétuels ». Même entre leurs croisières, ces loups de mer vivaient et tenaient conseil sur leurs vaisseaux, à l'ancre dans les bassins du port. Malgré la fertilité du sol avoisinant la ville, le peuple négligeait l'agriculture, ne tournant plus que vers la mer son attention et son espoir. Un jour, las des discordes intérieures, les gens de Milet eurent recours aux Pariens, peuple tranquille et sage, pour désigner parmi eux des chefs. Les délégués de Paros, rapporte Hérodote, parcoururent la campagne suburbaine et donnèrent le gouvernement de la cité aux quelques hommes dont ils trouvèrent les champs bien cultivés parmi le grand nombre des terres incultes.
Le désintéressement n'est pas le propre des conquistadors. Les Milésiens ne seraient point devenus les colonisateurs que l'on sait, sans cet esprit pratique et ce désir de luxe que les anciens leur ont souvent reprochés. Le sens du négoce ne manqua point, dit-on, même au plus célèbre représentant de la science milésienne. Aristote raconte que Thaïes, prévoyant une récolte d'olives exceptionnelle, ne se fit pas scrupule d'accaparer tous les pressoirs de la ville pour les céder ensuite à prix d'or aux gens moins avisés que lui. Vraie ou fausse, l'anecdote montre qu'il passait pour ne point mépriser les applications utiles de la science. Aussi bien d'autres faits mettent-ils en lumière ce caractère pratique des découvertes des savants milésiens. Anaximandre
1. P. Tannery, Pour l'histoire de la science hellène (18871 ; G. MilhauiJ. Les oriijines de la science ijrecijue (1905).
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passait pour avoir dessiné la première carte géographique, et appris aux Grecs l'emploi du gnomon. On ne peut plus douter aujourd'hui qu'il n'ait fait en cela que vulgariser des connaissances depuis longtemps familières aux peuples orientaux. Plus que des inventeurs, les Milésiens ont été des profiteurs habiles. Ils ont servi d'intermédiaires entre la jeune Grèce industrieuse et le vieil Orient, riche de science inutile. Ils ont exploité le savoir égyptien, les découvertes chaldéennes, comme ils exploitaient par la culture ou la pêche les côtes lointaines du Bosphore et du Pont. C'est, semble-t-il, d'un séjour en Egypte que Thaïes rapporta les notions scientifiques dont s'émerveillèrent ses concitoyens. Le génie des Ioniens se montra surtout dans l'utilisation rationnelle des connaissances théoriques qu'ils arrachaient au monde oriental.
L'influence de l'Orient se marque plus nettement encore dans les mœurs et dans l'art milésien. La vieille céramique locale a les tons clairs et bariolés des tapis orientaux ; on y voit des hommes barbus portant la tiare des satrapes, des animaux comme aimaient à en dessiner les artistes mésopotamiens. A l'entrée du port se dressèrent longtemps, comme aux portes des palais assyriens ou persans, de gigantesques lions de pierre.
Rien dans toute la plastique grecque ne rappelle de plus près le style lourd et rigide des sculpteurs orientaux, que les statues retrouvées non loin de Milet sur la voie sacrée des Branchides. Cette longue allée bordée de colosses, de figures, assises et de lions couchés n'a pas sa pareille en Grèce. C'est en Orient, dans les avenues de sphinx, qu'un artiste milésien en a trouvé le modèle. Vers la fin du v^ siècle, quand les architectes hellènes apprendront à bâtir les villes sur des plans géométriques et réguliers, comme on faisait en Mésopotamie depuis bien des siècles, c'est le Milésien Hippodamos qu'ils auront pour maître.