IV. — LA CULTURE HELLÉNIQUL EN SICILE ET EN GRANDE GRÈCE
Si la Sicile et la Grande Grèce avaient été conquises par Rome dès la fin du v^ siècle, elles auraient déjà donné à l'hellénisme — et, par suite, à la cause de la civilisation — presque tout ce qui était en elles.
La vie intellectuelle et artistique n'a pas, en effet, été moins intense dans leurs cités que la vie économique. Dans le domaine de la pensée, de la littérature et de l'art elles ont, sur beaucoup de points, précédé ou dépassé leurs métropoles.
Comme toutes les villes composées d'éléments divers, — Grecs de toute provenance mêlés de sang indigène — , celles de la Grèce d'Occident sentaient moins peser sur elles les traditions de toute espèce si puissantes dans la Grèce propre. Leur horizon était plus large, leur territoire plus vaste, leur population plus nombreuse. S'il est manifeste que Sybaris et Crotone ne purent mettre en ligne les 300.000 et les 100.000 hommes que leur prêtent les anciens, l'exagération même de ces chiffres atteste l'impression faite par l'accroissement rapide de leur population qui devait étonner les Grecs de Grèce comme nous étonnent les villes d'Amérique. Il est probable que, au v'^ siècle, Crotone et Tarente, Agrigente et Syracuse ont eu de 50 à 80,000 habitants, autant et plus qu'Athènes et que
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Corinthe. Quant à leur luxe, les anecdot.es sur Sybaris l'ont rendu fameux ; si même elles sont toutes controuvées, elles prouvent pareillement à quel point les Grecs de Grèce, et même ceux d'Ionie, étaient frappés par l'opulence — • toute « américaine » elle aussi — de leurs frères d'Occident.
Plus les villes étaient grandes, et plus les richesses y abondaient, plus devait être sensible l'écart entre les nobles — ceux qui s'étaient divisé les terres lors de la fondation de la colonie — et la masse dont le négoce augmentait la hardiesse avec la prospérité. De là des conflits politiques et sociaux sur lesquels nous sommes mal renseignés, mais qui ont motivé ces législations sévères que les anciens attribuaient à Zaleukos pour Locres et à Gharondas pour Catane et qu'admirait encore Aristote. Nous devons sans doute nous les imaginer d'après celles de Dracon, de Solon et de Clisthène qui s'en sont certainement inspirés à Athènes : il paraît que leur but était surtout d'établir la prépondérance de la Cité sur les intérêts de parti et de famille en graduant rigoureusement les peines, en décourageant par leur sévérité tous ceux qui chercheraient des innovations et des révolutions, en mettant l'éducation de la jeunesse entre les mains de l'Etat.
Ce rôle donné à la collectivité devait amener au collectivisme. C'est Pythagore qui paraît avoir franchi le pas, ce singulier philosophe, à la fois physicien et métaphysicien, naturaliste et géomètre, religieux et libre penseur, positiviste et mystique, sorte d'Auguste Comte du monde ionien'. Né à Samos vers le milieu du vi<5 siècle, à l'époque où la philosophie ionienne atteignait son apogée, élève de Phérécyde de Syros, ami de Thaïes et d'Anaximandre, il avait déjà voyagé en Egypte et en Perse, quand, vers 525,
I. Sur Pylliagore, voir A.-lv (lliaigncl, l'i/flui(/uie et la doc/ri7ie py/fuif/oricienae (2 vol-. 1874), ouvrage roiKlaiiiontal. et, jiour les faits nouveaux, en dcrni(>r lieu, P. Corsson dans le Philolof/us do P.II2. Pour le rôle de Porpliisiiie pylliiif^oricii'u tel ([u'il est connu par les tahlettes trouvées dans les loinheaux de l'Ilalie du Sud, divers travaux de S. Ueinacli, II. Alliiie, A. Driiillf et l'ouvra^'e si suf-fjoslil de Cornford. l<'roni relif/ion lu l'kilos<ji)ltij, ti slutl;! in Ihe uiii/iiis uf veslera tipeculaitoii (l'.)lt').
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il arriva en Grande Grèce. Appelé sans doute à Crotone pour mettre fin à des troubles, politiques, il y prêcha en véritable apôtre en compagnie de sa femme Théanô et de sa fille Damô, ses collaboratrices, car la part qu'il donna aux femmes ne fut pas une des moindres causes de son succès. Il s'élevait contre toutes les formes du luxe, de la corruption et de la mollesse ; s'abstenant d'aliments carnés et de végétaux en germination, il s'attachait à la pureté parfaite du corps et de l'esprit, offrant à ceux qui la pratiqueraient l'espoir d'une autre vie meilleure, peut-être après une série de métempsycoses ; il semble avoir cru à la transmigration des âmes à travers les harmonies du monde; il voulait que les biens fussent mis en commun et que la communauté réglât le sort des individus, mais une communauté présidée par les seuls Frères de l'Ordre pythagoricien, grade auquel on ne parvenait qu'à travers une hiérarchie comme en comportaient tous les mystères. Il réunit, dans une sorte de familistère, près de 300 adeptes unis par des initiations communes où rentraient beaucoup de ces éléments orphiques qu'Onomacrite et Orpheus de Crotone — les auteurs des œuvres attribuées à Orphée — répandaient alors en Grèce,
Pendant qu'il dominait à Crotone à la façon d'un Savonarole, elle anéantit sa rivale Sybaris, toute supérieure qu'elle lui fût par le nombre ; la réputation de Pythagore grandit comme s'il avait été la cause de cette victoire. Mais la jalousie de ceux que menaçait son collectivisme semble avoir fini par ameuter la foule contre lui : la maison commune des Pythagoriciens fut détruite au moment où on célébrait le vingtième anniversaire de sa fondation. Pythagore dut fuir à Locres, puis à Métaponte où,à quatre-vingt-seize ans dit-on, il mourut de regret. Cependant, non seulement son œuvre scientifique lui survécut — il suffit de rappeler u les tables de Pythagore >> qui ont immortalisé son nom — , mais la Grande Grèce resta la patrie de l'orphisme pythagori-
1. Mi'me le collectivisme ne disparut pas avec lui : il resta pratiqué dans la petite communauté des jles Lipari, d'. Th. Reinach. Revue des études (jrecques, 111.