‹ L'Hellénisation du monde antiqueChapitre 74 sur 157 · III. — L'IIELLENISATION DE LA THRACE ET DU PONT-EUXIN · texte numérisé non relu

III. — L'IIELLENISATION DE LA THRACE ET DU PONT-EUXIN

" Si nous voulons constater des progrès, il nous faut tourner les yeux vers le nord, soit dans la péninsule des Balkans, soit sur les rives du Pont-Euxin. Là des peuples barbares se laissent gagner à la civilisation supérieure des Grecs. L'œuvre d'hellénisation est due surtout à Athènes. Athènes, déchue au point de vue politique, demeure une grande place de commerce ; ses négociants et ses armateurs sont en rapport avec toutes les côtes de la Méditerranée. Parmi les marchandises amenées au Pirée, le premier rang appartient aux denrées alimentaires et, en particuher, aux céréales, L'Attique possédait trop peu de terres arables pour pouvoir nourrir une nombreuse population.

llliLLENISATION. Il

L'écart entre la production et la consommation s'était accentué à la fm du v^ siècle : durant la guerre du Péloponnèse, les invasions Spartiates avaient ruiné l'agriculture attique, obligé les paysans à se réfugier à Athènes ; après la paix, beaucoup d'entre eux n'avaient pas regagné leurs champs dévastés, les campagnes se dépeuplaient au profit des agglomérations urbaines d'Athènes et du Pirée. Pour nourrir cette population, il fallait nécessairement recourir aux blés étrangers. Longtemps on s'était contenté d'en demander aux pays voisins : l'Eubée avait été un des premiers greniers d'Athènes, puis on s'était adressé à des contrées plus éloignées, Sicile, Egypte, plaine de la Russie méridionale. Ainsi s'étaient nouées les relations entre Athènes et les pays du Pont-Euxin.

Dès la fm des guerres médiques, les flottes athéniennes croisent dans la mer Noire et les Athéniens s'installent à Nymphaion, au sud de Panticapée. Là, comme ailleurs, la guerre du Péloponnèse ruine l'empire athénien, mais les Athéniens maintiennent leur situation commerciale en s'entendant avec les souverains indigènes de Grimée, les Spartocides, et en obtenant d'eux des privilèges : à Panticapée et à Théodosie, ils ont le droit de faire leurs achats et leurs chargements de blé avant tous autres marchands et sont exemptés des droits de sortie. En échange le peuple athénien accorde aux Spartocides les mêmes exemptions, leur décerne des éloges, leur élève des statues sur l'Agora, leur octroie le droit de cité ^ Les souverains, d'origine barbare, sont déjà hellénisés. Ils évitent de prendre des titres qui pourraient choquer leurs sujets grecs; les ennemis de Démosthène peuvent l'accuser d'être vendu à des « tyrans' »; le seul titre officiel des Spartocides, d'une simplicité tout hellénique, est celui d' « archontes de Bosporos ». Les princes de Crimée aiment les produits de l'industrie athénienne, les bijoux, les vases peints rehaussés

1. Demost., adv. Lept., 29-34; adv. Phorm., 36; Dinarch. adv. Deuiosth. kà-.lnsc. gr., 11,311: II, 5, 109 f.

1'. Dma.\ch.. adv. De7nost/i., 43.

L HELLENISATION DK LA THRACR KT DU PONT-EUXIN 163

d'or. Les céramistes athéniens, qui depuis l'expédition de Sicile, ont perdu la clientèle des pays occidentaux, cherchent et trouvent des débouchés dans les villes du Pont. Les tombes de Crimée nous rendent un riche mobilier funéraire qui provient en majeure partie d'Athènes ; au iii^ siècle, elles ont la même décoration peinte que les maisons d'Alexandrie ou de Délos i. De proche en proche, les Scythes sont gagnés à la culture grecque ; Athènes continue l'œuvre d'hellénisation commencée au vi^ siècle par Milet. Pour son commerce de blés, Athènes a besoin que les routes maritimes soient libres ; elle doit se ménager les puissances qui peuvent fermer les détroits ou qui en commandent les abords. Non seulement elle s'efforce de gagner à sa cause, par diplomatie ou par force, les cités grecques, Byzance, les villes de Ghalcidique, mais elle intervient chez les Odryses, dont le royaume s'étend du Strymon à l'Hellespont et au Pont-Euxin. Dès 432, elle conclut une alliance avec le roi Sitalkès et jusqu'au temps de Démosthène elle ne cesse d'entretenir des rapports amicaux avec les souverains de Thrace. Les rois des Odryses, comme ceux de Crimée, sont hellénisés. Ils ont à leur service des Grecs, comme soldats ou comme ministres : Xénophon, avec les débris des Dix Mille, se met à la solde de Seuthès. Ils marient leurs filles aux chefs de mercenaires grecs : l'Athénien Iphicrate devient le gendre de Gotys et les poètes comiques trouvent une belle matière dans le récit des noces, où s'étalent la lourdeur et la goinfrerie des Barbares ■". Ils aiment les honneurs que leur dispense généreusement Athènes : le fils de Sitalkès a reçu le droit de cité. Ils cherchent même à rattacher leur histoire aux vieilles légendes athéniennes. Térès, qui avait fondé le royaume des Odryses, prétendait descendre de Téreus, chef des Thraces établis en Phocide, et de Procné, fille de Pandion, roi d'Athènes. Si Thucydide se donne la peine de

1. Hular.l, l'einturea inuruie.s et inosaiffiies de Delo.s, p. 110 et siiiv. "2. Anu-xandr.. ap., Allu'ii.. IV. !;«l. a-l".

discuter et de rejeter cette généalogie i, c'est qu'elle était acceptée par beaucoup d'Athéniens, qui voyaient là le moyen de flatter la vanité d'utiles alliés. En Thrace, comme dans le Pont, Athènes, tout en soignant ses intérêts propres, travaille à la diffusion de la culture grecque.

Page 1