I. — CE QU'ALEXANDRE A ÉTÉ POUR L'HELLÉNISME
Le grand historien allemand Droysen a intitulé Histoire de V hellénisme^ VœwYTQ dont le premier volume s'appelle Histoire d'Alexandre le Grand. Et c'est justice. L'hellénisme., comme force d'expansion, est l'œuvre d'Alexandre.
Jusqu'ici nous avons vu l'hellénisme se former, puis rayonner dans un cercle de plus en plus élargi. Il a produit la plupart de ses chefs-d'œuvre; mais ces chefs-d'œuvre, ceux de l'art comme ceux de la littérature, nous seraientils parvenus sans Alexandre ? On peut soutenir, sans paradoxe, que, si le fils de Philippe n'avait soumis aux Grecs tout l'Orient d'alors, la Grèce, affaiblie, n'eût pas suffi pour imposer sa culture au monde.
1. A cet ouvrage qui. bien que vieux de trois quarts de siAclc, reste toujours la plus vivante et brillante bistoire d'Alexandre, on peut ajouter les ilcrniers cliaintres de l'Histoire de la Grèce de l'Anglais Grote, écrite avec beaucoup de pénôtralion mais avec un parti pris contre Alexandre, réponse de ce libéral aux exagérations de Droysen en faveur du conquérant. L'exposé de H. Niese dans le t. I (IS'J.'J) de sa (ieschichte der makedonischen Slaalen est impartial mais très terne: .1. Belocb dans sa Griecliische Geschichle (t. 111. cf. la crili(jue de Kromayer, dans Uisl. Zt., t. C) et J. Kaersl dans sa Geschichle des hellenislischen Zeilullers (t. I, l'JOl ; cf. du même l'art. Alcrandros île la liealencyclupddie) n'ont donné que de rapides aper(;us. On peut citer ceux, encore plus brefs mais très brillants, de Uuruy (Histoire fies Grecs, t. III) et de R. Bury {IHslory of Greere) et deux biographies illusti'ées en allemand, l'une de II. Kiejjp (IS'.)'.)), l'auli'e <le 0 Ja'ger (eoll. de Gulersloli, lS'J:i). Sur bis sourires de riiistnire il'Alexandre. A. Fraenkel. iJie Quellen der AlexanilerkisLorilcer (188:5). Sur les lettres d'Alexandre. Iv l'ridik, Ipc Al. M. epislulurum commercio (Berlin, 1S9.'>) et A. Zunietikos, De Al. M. epislulurum l'oiiiibus et reliquiis (herlin, 1S'J4).
170 l'hellénisation du monde antiqur
Qu'on se rappelle le monde grec au milieu du iv^ siècle. La Grèce s'épuise en luttes intestines — Thèbes contre Sparte, Athènes contre Philippe — , luttes trop souvent inexpiables et qui vont jusqu'à la ruine totale, comme celle que la Guerre Sacrée inflige aux Phocidiens ; les révolutions constantes empêchent Syracuse de résister au progrès des -Carthaginois ; en même temps que ceux-ci s'étendent en Sicile, les Sabelliens et les Lucaniens enserrent à les étouffer les villes grecques d'Italie ; la Perse, après avoir écrasé les révoltes de la Phénicie et de l'Egypte, paraît plus puissante que jamais, tandis que les capitales de l'Hellade se disputent l'or et acceptent la « paix du grand roi», ce traité de 386 qui. jusqu'à ce qu'il fiit déchiré par l'épée d'Alexandre, restera pour les Grecs la base incontestée du droit international. Or ce traité abandonne formellement à la Perse les cités helléniques d'Asie : toutes tremblent devant elle ; des tyrannies ou des oligarchies étroites y oppriment cet esprit de liberté qui est l'essence du génie grec.
Sans doute il est difficile de dire que l'hellénisme est en décadence ; mais il se replie sur lui-même ; il perd en force ce qu'il gagne en finesse ; déjà se manifeste en lui cet affaiblissement par excès de subtilité qui sera le hyzantinisme. Si, en 336, le nouveau roi de Perse, le vaillant Darios III Codoman, avait repris la tentative de Xerxès en même temps que les Carthaginois se seraient entendus avec les Italiotes pour une attaque commune, on peut se demander si le monde hellénique, affaibli et divisé, eût trouvé les mêmes forces vives qu'en 480 pour résister et pour vaincre.
Ou, du moins, s'il les eût trouvées, ce n'eût pas été en lui-même, mais dans cette jeune terre toute fraîchement hellénisée qu'était la Macédoine ; l'offensive macédonienne a sauvé l'Hellénisme. La meilleure preuve qu'il faut attribuer aux victoires d'Alexandre non seulement le triomphe, mais le simple salut de l'hellénisme, c'est qu'en Occident, où Alexandros et Pyrrhos d'Epire n'ont pas eu la même fortune que leur cousin de Macédoine en Orient, l'hellénisme, au point de vue politique, va succomber et
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disparaître en moins d'un siècle. Sans la Macédoine, la Grèce d'Europe eût sans doute succombé de même, au iii^ siècle, sous les invasions celto-illyriennes, la Grèce d'Asie sous l'étreinte perse. Avec Alexandre, la Macédoine entre définitivement dans le monde hellénique. Hérodote (v, 20) et Thucydide (ii, 80,5) l'en excluaient encore ; Polybe unira les Macédoniens aux Grecs pour les opposer aux barbares (ix, 37,7). Commencée par Alexandre I^^" le Philhellène qui se fit reconnaître à Olympie comme Héraklide, poursuivie par Archélaos, qui appelait à sa cour Euripide et Zeuxis, et complétée par Philippe, rhellénisation de la Macédoine reçut de l'épopée d'Alexandre comme une consécration de gloire.
Mais l'Hellénisme ne doit pas seulement à Alexandre de l'avoir sauvé en mettant à son service le glaive de la Macédoine; il ne doit pas seulement à Alexandre de lui avoir permis de se développer librement par la suite à l'abri du vieux bouclier de bronze macédonien ; il ne lui doit pas seulement, à côté de la préservation matérielle ainsi assurée à ses chefs-d'œuvre d'art, cette conservation de sa littérature qui résulte des Bibliothèques d'Alexandrie, d'Antioche et de Pergame ; il lui est redevable d'un merveilleux essor.
Imaginez un oiseau puissant en cage ; le privant d'air et de lumière, les barreaux se multiplient autour de lui ; dans sa rage, il se prend à se déchirer lui-même ; tout d'un coup, la cage s'ouvre, les barreaux tombent vers l'Orient ; l'air afflue, et l'oiseau, ranimé, recréé, prend son vol vers le soleil levant.
Ainsi, en ouvrant à l'Hellénisme tout le monde oriental (h)mpté, Alexandre ne l'a pas seulement sauvé de la menace de l'Orient ; il l'a sauvé de lui-môme. L'Hellénisme d'après Alexandre sera sans doute moins pur que celui d'avant lui, plus mêlé d'éléments étrangers. Mais le regrettera-t-on ? Il suffît de se rappeler que, dans toute sa pureté, réduit à lui-même et replié sur lui-même, il risquait de périr ; maintenant que, de la Grèce et de ses dépendances, il s'est étendu sur le monde oriental, qu'il a jeté des racines fé-
condes dans tous les terroirs nationaux, maintenant l'Hellénisme est devenu indéracinable. La semence hellénique jetée à travers l'Orient par le prodigieux moissonneur de gloire que fut Alexandre va lever partout en des moissons, inégales sans doute, mais toutes vigoureuses. Elles pourront être ici fauchées, brûlées là ; la semence reste dans la terre etrepousserapourdenouvellesrécoltes. Sans Alexandre, l'hellénisation déjà accomplie risquait de disparaître : grâce à lui, l'Hellénisme a conquis le monde antique et est resté à la base du monde moderne.
Ces semences qu'Alexandre a éparpillées à travers le monde, que contenaient-elles et comment s'étaient-elles formées ? Cette puissance qui lui a permis de les disséminer de par le monde, d'où lui venait-elle et comment s'était-elle constituée ?
Ce sont à ces questions qu'il nous faut répondre après avoir défini le rôle général d'Alexandre dans l'histoire de l'hellénisation. C'est en voyant ce qu'il a reçu, dans le domaine de la force comme dans le domaine des idées, que nous pourrons nous rendre compte et des causes et des conséquences de ses succès; c'est ainsi que ressortiront sa part personnelle et son génie propre.
II. — LliS I:;LÊMENTS du succès D'ALliXANDRl-: : L'IDF.E l'AN- HLILLÉNIQUE, — L'ARMÉE MACÉDONIENNE, — LE CARACTÈRE DALEXANDRE.
Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des idées qui dominaient Alexandre et les Grecs de son temps. Ce sont les idées de son maître Aristote : confiance absolue dans la raison humaine et dans les règles de la logique, examen objectif de tous les problèmes, réduction ou élimination du surnaturel, exaltation de la dignité de l'homme et de l'activité humaine, conscience élevée des devoirs sociaux, sentiment profond que l'homme libre est seul digne du nom et de la dignité d'homme et que l'Hellène seul est vraiment un homme libre, destiné par là à la maîtrise du
LES ÉLÉMENTS DU SUCCÈS d'aLEXANDRE 173
monde, tels sont qnelqiies-uns des traits dominants de l'enseignement d'Aristote, et ils n'ont pas été sans action sur Alexandre, son élève depuis sa treizième année (343). '
Mais, de toutes les idées agitées de son temps, celle qui a le plus frappé le fils de Philippe, c'est assurément l'idée panhellénique. Cette « grande idée » avait pris un singulier développement au iv*^ siècle : plus que jamais, les Grecs avaient conscience de leur unité nationale et c'est avec orgueil qu'ils s'opposaient comme hellènes aux barbares.
Sans doute l'idéal de la Cité est encore celui de Platon et d'Aristote ; mais, au delà de la polis, ils aperçoivent l'hellénisme. Les philosophes les plus avancés de l'époque, ceux de l'école cynique et ceux de l'école de Cyrène, vont répétant que le sage est dans sa patrie partout où règne la sagesse ; la loi à laquelle il faut obéir n'est plus celle de la Cité, qui est variable, mais celle du Bien qui est invariable et éternelle ; la vraie liberté n'est pas celle que confèrent les droits politiques : c'est la liberté morale.
Battu en brèche par les philosophes, l'idéal de la Cité l'est plus encore par les faits. Par suite des luttes intestines et des révolutions politiques, les bannis errent en masse à travers le monde grec ; en 365, Isocrate se plaint que chaque ville ait plus d'exilés qu'elles n'en comptaient auparavant toutes ensemble; en 346, il soutient qu'ils formeraient une armée plus grande que celle de toutes les cités réunies. Et, en effet, le débouché que la colonisation avait été jadis pour eux leur étant fermé tant par le retour offensif du monde barbare que par l'exclusivisme jaloux des colonies devenues métropoles à leur tour, ces milliers de bannis finissent la plupart par former des troupes de mercenaires. Alexandre en trouvera plus do 50.000 devant lui en Asie et, lorsqu'il proscrira le rappel des bannis, en une seule année (324), 20.000 accourront à Olympie. Ils constituent donc de plus en plus une soldatesque flottante, à la façon de ces « bandes >' que connut
1. Voir R. Geier. Alexander und Aristoleles (Hall<\ 1S50) et Iv Egfîer, Aristolecoiitneprecepleurd'Alej.andre,ddniiMéinoifeiide Lill.ancienne, 1800.
le xvi^ siècle, sans cité ni foyer, prêts à suivre le maître qui les mènerait à la gloire et à la fortune.
En même temps que les citoyens de vieille race diminuent ainsi dans toutes les villes, les nouveaux venus, les étrangers, les métèques, les esclaves affranchis prennent leur place : sans aïeux dans la Cité, ils ne sont pas non plus attachés à ses traditions; ils sont tout prêts à applaudir le tyran étranger aussi bien que le démagogue ; ayant des parents et des amis dans d'autres cités, ils tendent vers un certain cosmopolitisme en même temps qu'ils ne voient plus dans tout monarque un tyran, au sens ancien du mot. Que le meilleur des gouvernements est encore celui d'un bon tyran et que, pour que la cité soit plus heureuse, il faudrait qu'elle eût à sa tête un roi philosophe ou un philosophe roi, ce sont là des paroles d'Aristote et de Platon qui répondent aux préoccupations que font naître les excès de la démagogie : en face de la décadence certaine des vieilles cités, les nouvelles royautés, Denys de Syracuse et, surtout, Philippe de Macédoine montrent ce que peut pour son peuple un monarque intelligent.
Ainsi, tout ce qui faisait la faiblesse croissante des cités grecques poussait à chercher pour l'hellénisme une forme plus large et une force plus jeune qui pussent lui permettre et lui inspirer un nouvel essor.
Mais les partisans du régime des cités autonomes ne poussaient pas moins que ses détracteurs aux vastes ambitions du rêve panhellénique.
Le nationalisme grec n'est pas dû, en effet, à un affaiblissement des haines intestines en Grèce; jamais elles ne furent peut-être plus vives qu'au iv^ siècle ; mais ce ne sont déjà plus des rivalités de cité à cité.
Un certain nombre de cités sont devenues les capitales d'Etats véritables : Athènes et Thèbes, Sparte et Argos. Chacune aspire à la primauté : chacune cherche donc à l'emporter sur toutes les autres ; c'est déjà un acheminement à l'idée d'unité. Sans doute, cette unité, Athènes ou Thèbes veulent la réaliser chacune à son profit, mais en ambition-