‹ L'Hellénisation du monde antiqueChapitre 83 sur 157 · LES ELEMENTS DU SUCCÈS D ALEXANDRE · texte numérisé non relu

LES ELEMENTS DU SUCCÈS D ALEXANDRE

Plus que ses grandes victoires mêmes — Granique, Issos, Arbèle dont les noms résonnent toujours comme des journées décisives pour Pliistoire du monde — ce sont ses campagnes moins connues, ses dix années de marches et de contre-marches, de passages de défdés sauvages et de déserts arides, les nids d'aigle emportés d'assaut et les fleuves traversés sous les traits de l'ennemi — c'est tout ce détail obscur de ces campagnes qui me paraît faire la véritable gloire militaire d'Alexandre. Sans doute, un autre que lui — son père Philippe, son vieux stratège Parménion — eiit pu remporter ses grandes victoires, avec moins d'éclat peut-être, mais avec plus de prudence. Quel type nous montrent, en effet, ces victoires ? Ce type qui se répétera chaque fois qu'une armée d'occident est aux prises avec les masses orientales. Alexandre à Arbèle c'est Bonaparte aux Pyramides ; la phalange et sa haie de sarisses, c'est le bataillon carré hérissé de baïonnettes que rien ne peut entamer ; les hypaspistes avec leurs javelots, c'est l'infanterie qui charge pour contenir puis rabattre les ailes de l'ennemi ; deux corps d'élite, garde à cheval et garde à pied, interv'iennent au moment décisif quand phalangites et hypaspites ploient; la cavalerie, moins nombreuse, doit à sa cohésion plus grande de soutenir, puis, finalement, dé rejeter l'attaque de la cavalerie, immense mais sans ordre, qui l'enveloppe; les gens de trait achèvent sa déroute, mais la cavalerie est trop fatiguée et trop réduite pour poursuivre l'ennemi.

Tel est le type des grandes victoires d'Alexandre, et ce n'est pas là qu'il me parait le plus grand. Où il est incomparable c'est dans la petite guerre où non seulement son courage et sa confiance ne l'abandonnent jamais ; mais aussi ces quahtés plus rares, sang-froid, maîtrise de soi, compréhension instantanée d'une situation et exécution aussi rapide des mesures qu'elle impose.

Si l'instrument de ses conquêtes a été créé par Philippe,

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nul n'était mieux fait qu'Alexandre pour tirer tout ce qu'il pouvait rendre de l'outil forgé par son père. Comme Bonaparte, il a été à la fois un prodigieux entraîneur d'hommes et le plus perspicace des employeurs d'hommes : je veux dire que nul ne sut inspirer plus de dévouement et plus de confiance à ses soldats, que nul aussi ne sut mieux deviner les aptitudes de ses officiers et en tirer meilleur parti.

Si Alexandre a su faire donner à tous ceux qui Tentouraient, du dernier phalangite au plus haut stratège, le maximum de l'eiïort dont ils étaient capables, c'est qu'il leur a donné l'exemple. Nul n'a plus exigé de soi-même qu'Alexandre. Le trait dominant de son caractère c'est une indomptable énergie, animée par ime absolue confiance en son étoile. Il n'a reculé devant aucune entreprise parce qu'il se sentait sûr de soi et assuré qu'il lui suffisait de vouloir pour réussir. Alexandre n'est pas seulement audace et volonté ; il est une intelligence, un esprit et un cœur. Ami des lettres, on sait qu'Homère était son livre de chevet avec les trois grands tragiques et les Histoires de Philistos ; ami des arts, les nombreuses anecdotes sur ses rapports avec Apelle et Lysippe le prouvent ; au sac de Thèbes, il épargne la maison de Pindare et un tableau d'Aristeidès. Ses traits d'esprit nous sont rapportés en aussi grand nombre que ses traits de générosité. Quant à son intelligence véritablement impériale on la jugera à l'œuvre.

n serait vain de chercher à brosser après tant d'autres le portrait physique d'Alexandre. Mieux vaut aller regarder son merveilleux buste que le Louvre abrite sous le nom à''Hermès Azara : l'ardeur juvénile s'y tempère de prudence avisée, la confiance en soi de maîtrise de soi, l'énergie qui peut toucher à la Anolence d'une douceur qui va de l'ironie à la mélancolie '.

Groupez autour de cette copie d'un « Alexandre au repos»

1. Sur les monuments représentant Alexandre nous signalerons Th. Reina,ch. Les sarcophages de. Sidon (1892): Gh. de Ufjalvy. Le lype- physique d' Alexandre le (irand (Caris. 11)02); Bernoulli, Die erhaltenen Darstellungen Al. d. Gr. (190Ô),, S. Reinach et E. Michon, lievue archéologique. H)OH. Il, p. 1 et 79 : G. Blum, ibid , 1911. II. p. 291.

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de Lysippe, les deux Alexandre armés des médaillons d'Aboukir et l'Alexandre à cheval du bronze d'Herculanum qui dérivent des statues du maître qui le montraient au combat, suivez-le à la bataille sur la mosaïque de Pompéi ou le sarcophage de Sidon, accompagnez-le à la chasse au lion sur le même sarcophage ou sur le médaillon de Tarse, imaginez-le, en demi-dieu, paré des cornes d'Amon, des dépouilles d'un éléphant ou des attributs de Dionysos comme le montrent d'autres monnaies et, mieux que par toute description, grâce aux multiples portraits dérivés des chefsd'œuvre de Lysippe et d'Apelle, la physionomie d'Alexandre restera gravée dans la mémoire.

Pas plus qu'au physique, avec son cou penché sur l'épaule et son nez trop puissant, Alexandre n'était sans défauts au moral. 11 a connu tous ceux de l'orgueil qui s'enivre de lui-même ; on sent souvent qu'Aristote et l'Hellénisme n'ont pu assagir enlièrement le sang à demi barbare qui coule dans ses veines. Mais, comparez les pires actions que lui reprochent ses détracteurs à celles de ses parents ; il ignore les rages sanglantes d'Olympias, la froide cruauté de Philippe. Il a épargné pendant trois ans Alexandre le Lynceste. Ses quelques crimes, comme le meurtre de Klitos, il les a commis dans l'ivresse et il les a rachetés par son repentir ; un autre, la mise en croix du médecin qui avait laissé mourir Héphestion, s'il est authentique, est dû à une agonie de désespoir qui le laissait aussi peu maître de lui que l'ivresse ; quant aux autres meurtres qu'on lui reproche — Parménion, Philotas — , c'était à ses yeux les châtiments mérités de complots, châtiments décrétés par l'armée faite juge selon la loi macédonienne. Et il épargne ceux de leurs complices que l'armée absout. C'est l'armée elle aussi qui paraît avoir voulu le supplice des Branchides. Quant à celui de Callisthène, certains détails du moins on paraissent fabuleux. Quoi qu'il en soit, s'il a pu avoir tort de croire à ces complots, il est certain qu'il y a cru t.'t l'IiisUiire ne peut pas prouver qu'il se soit trompé.

De toute façon, ce sont là des condamnations politiques et on n'est pas en droit de les reprocher à Alexandre quand on les excuse chez Richelieu. Sans doute, on doit, pour sa gloire, regretter qu'Alexandre n'ait pas attendu que toute la lumière fût faite, mais le pouvait-il pour sa sécurité, dans cette vie aventureuse où la moindre trahison devait le perdre avec l'armée dont le salut était lié au sien ?

Comme Alexandre n'a pas tué sans motifs, il n'a pas détruit en vain. Chevaleresque envers ses adversaires, il a su respecter leurs cultes et leurs monuments. S'il a détruit Tlièbes c'est que ses révoltes répétées l'empêchaient d'avoir confiance en elle et, bien que sa résistance désespérée autorisât largement ce sac selon le droit de la guerre des anciens, Alexandre a cru devoir invoquer la traîtresse alliance des Thébains avec la Perse et il a épargné le reste de la Béotie, relevant même Thespies, Platées et Orchomène. En Orient, il n'a permis le pillage qu'à Persépolis, et cela sous couleur de venger la Grèce des ravages de Xerxès ; peut-être les courtisanes et l'ivresse furent-elles pour quelque chose dans cette décision, comme la légende le prétend. Mais il ne faut pas exagérer l'influence de ces deux passions sur Alexandre : les anciens s'accordent à louer sa continence, en insinuant, d'ailleurs, qu'elle était due à ce qu'il était plutôt philopais, — et Plutarque déclare qu'il aimait mieux les banquets pour ses amis que pour le vin. Même s'il n'en fut pas ainsi, d'ailleurs, qui regrettera sérieusement qu'Alexandre ait eu un sang ardent dans les veines et des passions violentes ? Sans elles eiit-il jeté jusqu'aux frontières de l'Inde les germes de l'Hellénisme ?

m. — LA l'RliMIÈRli l'IIASE DI':S CONQUETES D'ALliXANDRE : Lli ROI DE MACÉDOINE VAINQUEUR DU ROI DES PERSES

J'ai hâte de passer d'Alexandre à son œuvre. Ce n'est que par elle qu'il est devenu ce que le nom d'Alexandre évoquera toujours pour le monde. C'est dans l'action que s'est développé son génie; c'est à l'œuvre qu'il faut le juger.

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