LA PREMIÈRE PHASE DES CONQUETES D ALEXANDRE
Ses projets, comme le génie même qui les a conçus, se sont développés avec le développement même de son entreprise. Et ce n'est pas sa moindre qualité — ni la moins grecque — d'avoir su continuellement s'adapter à des conditions qu'il n'avait pu prévoir.
Quand il partait de Grèce, c'était à un double titre : comme roi de Macédoine et comme chef de la confédération grecque, il voulait accomplir le grand dessein légué par son père et dans la préparation duquel il avait grandi ; c'était lui, comme chef du plus puissant des Etats grecs et président de la confédération où, de gré ou de force, la plupart dos autres étaient rentrés, qu'il s'apprêtait à reporter en Asie la guerre jadis déchaînée sur la Grèce par Xerxès. Quand il enverra à Athènes, par un délicat hommage, les armes prises au Granique, la dédicace portera : « Alexandre et les Hellènes, sauf les Lacédémoniens, en butin des barbares de l'Asie ». Mais cette guerre n'est pas seulement à ses yeux la vengeance des outrages que les Grecs ont subi-; du Grand Roi; c'est — chez ce prince nourri d'Homère, descendant d'Achille par sa mère et d'Héraklès par son père — la reprise de l'œuvre de ces héros ; de la fable elle va passer à la réalité.
C'est à ce double titre — • vengeur de Léonidas et continuateur d'Achille — qu'il partait pour l'Asie : on ne pouvait incarner plus profondément la tradition nationale grecque. Conformément à cette tradition, ses visées les plus ambitieuses ne paraissent pas avoir dépassé alors l'Asie Mineure, accrue peut-être de la Syrie et de l'Egypte ; c'était la partie méditerranéenne de l'Empire perse, la seule connue et désirée des Grecs. Alexandre pouvait-il songer dès lors à plus qu'une sorte d'annexion de l'Asie Mineure au Royaume macédonien avec autonomie pour les cités grecques de la côte ? Je crois que tout ce qu'il y avait de précis dans son rêve ne devait pas dépasser une pareille conquête dont Philippe se fût, certes, contenté.
Mais il avait vingt-deux ans, l'ànic aussi infatigable que le corps, et l'esprit porté vers tout ce qui était grand.
184 l'hELLÉNISATION du monde AINTigUE
Il est tout entier dans le mot fameux qu'il aurait dit lorsque, quittant la Macédoine pour n'y plus revenir, il divisait entre ses amis tout ce qu'il possédait : «Que gardes-tu donc pour toi ? — L'espérance. »
Toutes ses espérances les plus chimériques allaient être dépassées par la réalité.
L'avant-garde macédonienne qui, envoyée par Philippe en 336, avait d'abord occupé tout l'angle nordouest de l'Asie Mineure, de Cyzique à Smyrne, avait dû reculer devant les forces de terre et de mer que Darius avait confiées à un habile général grec, Memnon de Rhodes. Précipitée par le rappel de son chef Attalos après le meurtre de Philippe dans lequel il fut impliqué, cette retraite n'avait laissé aux Macédoniens que Rhoiteion, le port de Troie. C'est là qu'Alexandre débarque, au début du printemps 334, avec 30.000 fantassins et 5.000 cavaliers. Le nouvel Achille, qui entreprenait avec cette poignée d'hommes — dont guère plus d'un dixième de Grecs — la conquête de l'Asie, avait fait sa première campagne à dix-sept ans et, depuis, n'avait jamais connu que le succès. Confiant en son étoile, il avait tenu lui-même le gouvernail de son vaisseau et jeté, du haut de la proue, sa lance sur la plage troyenne ; par cet heureux augure il pouvait se vanter déjà d'avoir pris « à la pointe de la lance » la terre d'Asie. Pour achever de s'identifier aux vengeurs de la Grèce, il courait autour du tombeau d'Achille, sacrifiait aux mânes des héros et à la Pallas d'Ilion et laissait dans son temple son armure en échange d'armes qu'auraient revêtues les vainqueurs de Troie et qu'il fit désormais porter devant lui, en gage et symbole de victoire.
Cette victoire ne se fait pas longtemps attendre. L'armée perse s'était arrêtée sur le Granique, le premier grand fleuve qu'Alexandre dut traverser dans sa marche vers l'Orient : 20.000 cavaliers d'élite, presque tous Iraniens,