LA PREMIKRK PHASE DES CONQUÊTES D ALEXANDRE
de l'Amanus, dans la petite plaine cilicienne du Pinaros, au fond du golfe d'Issos, comme à l'axe des trois parties de l'Empire perse — Asie Mineure, Iran, Syrie — que le choc eut lieu qui devait décider de l'empire de l'Asie. Grâce à la cavalerie perse et à l'infanterie des mercenaires grecs, Darios tint longtemps Alexandre en échec ; s'il fut vaincu, c'est que, chargé par le roi lui-même, après avoir vu tomber les nobles les plus illustres de sa garde dans l'épisode bien connu par la mosaïque de Naples, Darios prit la fuite. Son armée, bien que victorieuse aux ailes, fut entraînée dans sa déroute et il ne s'arrêta qu'après avoir repassé l'Euphrate à Thapsaque ; mais l'armée d'Alexandre était trop épuisée pour le poursuivre. Les défilés de l'Amanus évacués, la Syrie s'ouvrait devant elle ; tandis que les vaincus d'Issos se fortifiaient aux gués de l'Euphrate, Alexandre créait, au fond du golfe d'Issos, une ville qui, sous le nom d'Alexandrette, n'a pas cessé d'y éterniser le souvenir de sa victoire (nov. 333). '
Si Alexandre s'est détourné vers le Sud au lieu de pousser sur Babylone, ce n'est pas uniquement parce que la Syrie était dégarnie des forces perses alors qu'elles se concentraient en Mésopotamie ; c'est que son but n'était pas seulement de vaincre Darios, mais de jeter les bases de l'empire grec au Levant. Pour apparaître aux Grecs comme le véritable maître de l'Orient, il fallait d'abord qu'il en tint toutes les côtes ; c'était la seule façon de réduire à l'impuissance et l'escadre perse de la mer Egée et les menées anti-macédoniennes que sa présence encourageait en Grèce. A ce titre, la possession de la Syrie et de l'Egypte importait bien plus alors à Alexandre que celle du lointain Iran. C'était surtout en Phénicie que se formaient les flottes qui menaçaient ses communications avec la Grèce ;
I. Sur le Graiiii|uc cl sur Issos, voir I'ouvim^c liu colonel Janko, Aitf Ale.vandevs l'fnden (l'.tOi). avec, pour h^ Graiii(|Ui', la ciiliquo ilo .Imlcicli (Klio, l'.M)8); |)our Issos, la (•ii(i(iuo de Gruliii (léiia, 1'.)0!>), la réponse de Janko (/l'/j'o, l'.JlU. l'elerinanns Milh., l'.tll) elles niéiiioircs de \V. Dillberiier, Jssos (Berlin, i'JOS) el du Ganl Bourgeois el M. Dieulaloy, La haiaiUe d'Issos (Acad. d. Inscr, l'J12)
188 i/hKI.LKNISATION du monde ANTIOUE
dans tout l'Orient cette concurrence maritime des Phéniciens avait le plus vivement excité la haine des Grecs. Prendre Tyr, c'était, autant que vaincre le Grand Roi, se poser devant le monde grec en champion et en bienfaiteur de l'Hellénisme.
On comprend ainsi qu'Alexandre, laissant à Darios le temps de se refaire une armée plus redoutable encore que celle d'Issos, ait conquis la Syrie, puis l'Egypte, son prolongement ; on devine les raisons qui l'y ont amené et on ne peut qu'admirer son génie quand on le voit fonder Alexandrie (janvier 331) et jeter les bases de la conquête par l'hellénisme de ces deux mondes qui lui étaient jusqu'ici fermés, Syrie et Egypte. Mais, en même temps, l'autre côté de son caractère — la vanité qui s'exaspère dans la mesure même de ses succès — apparaît quand il perd sept mois au siège de Tyr (janvier-septembre 332) qui décime son armée, et quand il risque de la perdre en l'entraînant à travers les sables libyques vers l'oasis d'Amon. ' C'est qu'il mettait son point d'honneur à ce que rien de ce qui passait pour impossible ne le fût pour lui; Cambyse s'était perdu à la recherche de l'Oasis, Tyr passait pour imprenable ; il fallait donc qu'il prît Tyr et qu'il gagnât l'Oasis. Par là, dépassant les plus grands rois, il s'égalait aux héros : et c'est précisément sous prétexte de sacrifier à Héraklès qu'il mit le siège devant Tyr, et pour l'imiter qu'il se rendit auprès d'Amon. Mais, quelle qu'ait été la pensée d'orgueil qui l'a surtout dirigé dans ces deux entreprises, elles servirent sa politique, et son prestige en fut immensément accru ; la chute de Tyr et l'ouverture consécutive de la Phénicie au commerce grec firent plus qu'Issos et qu'Arbèle pour lui gagner les Hellènes, en même temps que sa politique libérale à l'égard de toutes les villes de Phénicie rivales de Tyr les conciliaient au nouvel Héraklès ; la tradition veut qu'il ait sacrifié au Jahvé de Jéru-
i. Sur Alexandre en ;332-l, voir E. Keller, Alexander nach der Schlachl bei Issos bis zu seiner Riickher aus Aegyplen (Berlin, 1904) ; sur les motifs ijui l'onl amené à l'Oasis d'Amon, A. Reinach, Trophées Macédoniens dans Revue des Études orectjues, 1913.
LA SECONDE PHASE DE l,A CONULÈIE DALKXANDHE 180
salem comme au Melkarth de Tyr et au Phta de Memphis, s'attirant ainsi la sympathie des peuples vaincus. Reconnu fils d'Amon, il devenait aux yeux des Egyptiens souverain légitime et ne trouvait aucune résistance à son dessein d'ouvrir la vallée du Nil aux marchands de l'Hellade.
Orgueil spontané du conquérant et plan raisonné de conquête s'unirent pour décider Alexandre à repousser les offres que lui fit faire Darios pendant Tannée 332 ; il lui proposait de partager l'Empire en lui donnant l'Asie, d'abord jusqu'à l'Halys, puis jusqu'à TEuphrate. On connaît l'anecdote : Parménion conseillait au roi d'accepter. « Oui, répond Alexandre, si j'étais Parménion. » On a moins réfléchi que, si Alexandre avait, en poursuivant sans répit ses conquêtes, doublé sa gloire, l'hellénisme avait sans doute beaucoup perdu à la hâte de son ambition. Qu'on se l'imagine se bornant à l'immense empire méditerranéen déjà conquis — de Sinopeà Eléphantine et de la mer Egée à l'Euphrate; avec son génie, il eût pu, en trente ans, y donnera l'hellénisation une impulsion autrement profonde que celle qu'elle allait recevoir. Fatalement, la guerre aurait recommencé avec les Perses ; et les armes grecques auraient été portées jusqu'aux Indes; mais, auparavant, l'Orient méditerranéen aurait déjà reçu les germes féconds de la culture grecque ; moins rapide, l'œuvre eût été plus solide. Pour avoir voulu, sans attendre la première moisson, en disséminer les germes jusqu'aux limites du monde oriental, Alexandre va en perdre la meilleure partie. Dès maintenant qu'elle veut s'étendre à l'Orient entier, l'œuvre d'Alexandre est condamnée, sinon en extension, du moins on durée et en avenir.
IV. - l..\ .SKCONhl'; l'IlASK DICS CONQIJKI'KS I)' \ LKXANDRK : LK « GRAND ROI >, KT LK RKVK l)K LA MONARCIIIK UNI VKRSKI.LK
A l;i conquête rationnelle — conquête de l'Asie méditerranéenne — qui forme la première partie de son œuvre, va succéder une guerre que dirigent d'abord l'ambition de sou-
190 L HRLLKNISATION DU MONDR ANTIQUE
mettre tout l'Empire perse, puis le rêve de la monarchie universelle. Elle-même, cette seconde partie, se subdivise ainsi en deux phases : la défaite définitive de Darios avec la conquête de la Mésopotamie, de la Susiane, de la Perse et de la Médie, entreprise où l'on peut trouver encore logique, sinon prudente, la conduite d'Alexandre ; puis, la guerre portée à travers les profondeurs de l'Iran jusqu'en Scythie et jusqu'aux Indes, guerre où le fils de Philippe et l'élève d'Aristote s'effacent de plus en plus devant un Alexandre nouveau, autocrate oriental à prétentions divines, un Assourbanipal mêlé de Bacchus, un Cyrus mâtiné d'Héraklès.
La première phase s'ouvre par l'éclatante victoire de Gaugamèle, entre Mossoul et Arbèle (l^r oct. 331),' que Darios perd pour n'avoir pas su arrêter Alexandre au passage du Tigre, et qui livre au vainqueur les deux plus grandes villes du monde d'alors Babylone et Suse, avec tous leurs trésors dont plus de 50.000 talents en or et en argent. Arrachant ses troupes au luxe dissolvant de ces capitales millénaires de la Chaldée et de l'Elam et y maintenant les gouverneurs qui les lui avaient livrées — premier effort pour gagner la noblesse perse — et sans se laisser troubler par les mauvaises nouvelles de Macédoine où Antip.atros doit faire face à la fois aux Péloponésiens et aux Thraces, Alexandre s'élève sur le plateau iranien ; il va occuper les deux villes saintes de la Perse, Persépolis et Pasargades, malgré la résistance énergique rencontrée dans les défilés persiques (hiver 331 /30). Maître ainsi des quatre capitales des hautes satrapies, Alexandre pouvait échanger le titre de roi d'Asie, qu'il avait assumé après Issos, pour celui de Grand Roi, et le palais des Achéménides s'écroulait dans les flammes pour marquer la fin de leur dynastie. De toutes parts, les Perses, gagnés par sa magnanimité à leur égard autant que
1. Sur Arbèle, voir Fr. Ilackmann, Die Schlacht bei Gaugamela (Halle, 1902).
2. Sur Alexandre et TAsie Mineure, voir A. Baumbach, Kleinasien unter Alexander d. Gr. (Jena, lîHl).