LA SECONDE PHASE DE LA CONQUÊTE DALEXANDRE
de l'Océan Indien. Ainsi, si, vu de Grèce, Alexandre nous paraît dès lors parvenu au terme, vu de Perse — et c'est comme roi de Perse qu'il faut désormais le considérer surtout — il n'est qu'au milieu de sa course.
Alexandre no l'ignorait pas. 11 résolut d'achever la soumission de son empire avant de retourner en ses capitales pour l'organiser. L'ambition d'égaler un Gyrus ou d'apparaître aux Grecs comme un nouveau Dionysos revenant des Indes n'était pas seule à le pousser ; il prenait en conscience sa tâche nouvelle de maître de l'Orient ; il avait vu les forces que Darios avait pu tirer des hautes satrapies et aussi la fragilité de son pouvoir sur ses frontières scythique et indienne. Il résolut d'y rendre le sien aussi réel qu'en Anatolie ou qu'en Syrie : il voulait non seulement connaître le monde dont la succession venait de lui échoir, mais y être le maître partout également obéi.
Et c'est dans cette seconde pliase de ses conquêtes que son expédition se fait véritablement épopée. N'ayant guère en général avec lui plus de 20.000 fantassins et 5.000 cavaliers, parfois à peine une poignée d'hommes, qui le suivent souvent à contre-cœur, obligé de leur donner sans cesse l'exemple pour les entraîner, il va, en cinq ans, soumettre tout le haut Orient, et cela en deux périodes : de 330 à 328 d'abord tout le Nord, Hyrcanie, Arie, Bactriane, Sogdiane — soit Khorassan, Afghanistan, Bokhara d'aujourd'hui, de la Caspienne au Pamir — puis, de 328 à 325, tout le Sud, Inde occidentale, Bélouchistan, Kirman, du deha de l'Indus au fond du golfe persique. 11 faudrait descendre à Tamerlan pour trouver une aussi prodigieuse conquête. Nous allons chercher à le suivre rapidement dans les épisodes essentiels de cette prodigieuse épopée. Qu'on n'objecte pas que ce ne sont là que batailles, après tout secondaires, et faits de guerre. Car — et c'est ce qui élève cette épopée guerrière au-dessus de toutes les autres — la guerre a été ici le véhicule de la culture, le cliquetis des armes n'a fait qu'accompagner celui des mots et des idées.
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C'est à la suite des soldats d'Alexandre que l'Hellénisme a découvert la haute Asie ; par là, c'est de 330 à 325 qu'elle entre dans l'histoire du monde méditerranéen pour n'en plus sortir. Soixante-dix ans plus tôt, avec les Dix-mille de Xénophon, les Grecs avaient atteint le Tigre, mais en fuyards hâtifs ; avec Alexandre ils vont dépasser l' Indus en conquérants et fondateurs de villes, et jeter vers l'Extrême Orient l'étincelle de la culture hellénique.
Le cadavre du dernier des Achéménides à peine envoyé à Persépolis pour prendre sa place au côté de ses ancêtres, Alexandre, quittant la Médie aux Portes Caspiennes, s'élance vers la Bactriane à la poursuite du meurtrier de celui dont il se donne désormais pour le successeur. A Hékatompyle (Damerghan), qui devait son nom : « Les cent Portes )) à ce que la place était le nœud de toutes les routes de la haute Asie, Alexandre apprend que les satrapes d'Ariane et de Drangiane font cause commune avec Bessos et menacent de le couper au Sud s'il continue droit sur Bactres (Balkh). Il se tourne donc contre eux et les fondations d'Alexandrie en Arie et d'Alexandrie en Arachosie marquent le terme de cette glorieuse campagne : les habitants d'Hérat (de Aria) et de Kandahar (d^Alexandria), capitales de l'Afghanistan, n'ont pas oublié le nom de leur fondateur (automne 330).
Passant les Paropamisades dans les neiges, Alexandre laisse son armée se refaire dans le haut plateau du Kaboul au pied de l'Hindou-Kousch en qui les Macédoniens virent un prolongement du Caucase et où ils crurent trouver la grotte où Héraklès avait délivré Prométhée : là, dans une admirable position stratégique, où le Choaspe venant de Bactriane se jette dans le Kophène (Kaboul) qui descend à
1. Sur les campagnes d'Alexandre au Turkestan. voir N. Geiger, Alexanilers Feldzuge in Sof/diana (Neusladl, lH8i) ; Fr. v Sclnvarlz, Alexanders b'eldzuge im Turkestan (Municli, 1893).
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r Indus, c'est là qu'Alexandre fonde Alexandrie du Caucase qui, comme le moderne Kaboul, tenait la clef de la route entre les Indes et l'Aral, de Peshawar à Samarkand.
Surpris, Bessos n'eut pas le temps de réunir à ses Bactriens, ses alliés Sogdiens, Massagètes, Dahes et Scythes ; battu et pris, il fut livré à la vengeance de la famille de Darios. Mais Alexandre ne pouvait s'être approché si près du monde scythique, que Darios et Bessos avaient ébranlé contre lui, sans y porter une terreur salutaire ; aux yeux des Perses, il serait le vengeur de Gyrus, tué par les Massagètes, et de Darios battu par les Scythes ; aux yeux des Chaldéens et des Arméniens, le continuateur de Sémiramis ; aux yeux des Grecs, l'émule des Héraklès et des Jason,
Aussi ne se borne-t-il pas à soumettre la Sogdiane qui s'étendait au nord de la Bactriane entre l'Oxus et l'Iaxarte et à donner une force nouvelle à ses places, Sogdiania (Bokhara), Maracanda (Samarkand), Kyroupolis (Kyrishata) ; auprès et au delà de cette fondation de Gyrus, au coude de l'Iaxarte, le Macédonien laisse son nom à Alexandrie jB^c/ia^é, Alexandrie « l'extrême » (Ghodjend). On était, en effet, aux extrémités du monde connu, aux confins des hordes touraniennes dont les Perses avaient contenu, la poussée.
Au nord-est de la ligne de forteresses qui aboutissait à Alexandria Eschaté, c'étaient la Tokharie et le Tourfan, la route naturelle de la Chine ; au nord-ouest le pays des Scythes s'étendait, à travers les steppes, de l'Iaxarte au Borysthène, du Turkestan à la Roumanie. Si la révolte de la Sogdiane empêcha Alexandre de dépasser l'Iaxarte, dans la cour tenue à Zariaspa sur l'Oxus (Char- joui à l'ouest de Balkh) pendant l'hiver 328-7, il noue des relations avec les barbares qui tenaient d'une part, à l'est, les routes de la Chine par la Mongolie du lac Baïkal, d'autre part, à l'ouest, les routes de l'Europe par les Chorasmiens de l'Aral et les Scythes de la Caspienne. Le roi des Chorasmiens lui offrant de le guider s'il voulait attaquer les Amazones au nord de la Caspienne, Alexandre dévoila ses plans gigan-
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tesques : il voulait d'abord achever la soumission des hauts plateaux où prennent leurs sources les fleuves de l'Iran et de l'Inde, fleuves qui devaient former la marche orientale de son Empire ; puis il retournerait en Grèce en soumettant les peuples de la Caspienne et du Pont. Nul Hellène n'avait conçu de semblables exploits qui dépassaient tout ce qu'on racontait des Argonautes et d'Héraklès : Alexandre faisait entrer dans l'Hellénisme les rêves de Cyrus et de Darios. Comme il croyait l'Iaxarte (Syr-Daria) identique au Tanaïs (Don) on comprend que de pareils projets ne lui semblaient pas irréalisables.
Après une nouvelle saison d'opérations et de négociations en Sogdiane et en Bactriane ; après avoir, par son mariage avec la Sogdienne Roxane à Bactres, donné l'exemple de cette fusion qu'il s'efforçait d'amener entre les Macédoniens et les Perses; après avoir vu aller jusqu'aux conspirations, qui causèrent la mort de Klitoset celle de Kallisthène, la résistance des Macédoniens à son adoption des coutumes des rois de Perse ; après avoir affermi de toutes façons sa puissance dans ces régions qu'il est le seul Européen à avoir conquises et où il a laissé les germes d'une culture féconde, au début de l'été 327, avec une armée reconstituée et grossie d'une nombreuse cavalerie légère de Sogdiens, de Scythes et de Dahes (les futurs Daces), Alexandre se mit en route vers les Indes i.
Descendant la vallée du Kophène, où ses deux fondations de Nikaia (Kaboul) et de Nysa (Jellahabad) proclamaient son dessein de renouveler les exploits de Dionysos, il progressait lentement, aux prises avec des résistances sauvages qui rappellent celles que les Anglais y ont rencontrées de la part des Afghans. A grand peine il parvint à déboucher sur rindus en face de Taxila dont le prince lui avait promis son concours. On ne connaissait guère l'Inde en Grèce que par les récits plus ou moins fabuleux de Ktésias de Kos, et
i. Sur Alexandre aux Indes, voir Schu(ïert, Alexanders indischer Feldzng (Progr. Colberg, 1886): .1. Lozius. De Ale.randri expedilione indica (l'rogr. Dorpat. 1887) et A. E. Anspacli. De Alex. exp. nul. (Leipzig. l'.lOi).