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LA GRECE ET LES ETATS MACEDONIENS

des Cyclades sur lesquelles, de Chalcis, sa base d'opération, il s'était assuré une sorte de primauté. Mais, ni Polémaios, ni Polyperchon, qui s'y essaya de nouveau en 309, ne purent s'affirmer, en face de Kassandros et de ses Macédoniens, comme défenseurs de la liberté grecque ; Ptolémée n'y réussit pas davantage dans cette expédition navale de 308 où il mit la main temporairement sur Chalcis, Gorinthe et Sicyone, restées sans défense par la mort de Polémaios et d'Alexandros. Ce n'est qu'en juin 307, quand Démétrios Poliorcète débarqua au Pirée, que les démocraties revinrent partout au pouvoir à l'exemple de ce qui se passait à Athènes. Là, Démétrios de Phalère était obligé de se réfugier à Thèbes, puis à Alexandrie, tandis que les affaires publiques revenaient aux mains de politiciens en qui revivait Tesprit des grands orateurs qui avaient combattu Phihppe et Alexandre : Démocharès, neveu de Démosthène, Habron, fils de Lycurgue, Stratoklès, ami d'Hypéride. Les démocraties novatrices, conformément à leurs tendances démagogiques, étaient mieux disposées que les oligarchies jalouses et traditionalistes, à combler d'honneurs les nouveaux maîtres du monde. Antigonos et Démétrios reçurent d'Athènes des honneurs divins : culte comme (( dieux sauveurs », statues sur l'Agora à côté de celles des tyrannicides, leurs noms donnés à deux nouvelles tribus — enfin le titre royal. Décernés à Athènes qui était encore la capitale morale du monde grec, ces honneurs ne furent pas que des mots : ils eurent un immense retentissement, et une émulation de flatteries s'empara des autres cités. Dans ce mouvement, il ne faut pas voir que servihté envers les puissants du jour ; c'est aussi la vieille Grèce républicaine qui accepte le régime nouveau des royautés orientalisées entre lesquelles se divise maintenant le monde hellénique. C'est, en Grèce comme dans le reste de l'univers hellénisé, l'idéal de la cité libre qui recule devant celui de la monarchie universelle.

Désormais, malgré quelques illusions que donneront encore à Athènes des orateurs comme Mikion ou Athéni(jn,

228 l'hkllénisation du monde antiquk

à sparte des capitaines comme Agis, Cléomène ou Machanidas, aux villes achéennes des chefs comme Aratos et Philopoimen, les cités de la Grèce savent que, comme puissances, elles ont passé au second plan de l'hellénisme ; elles le savent et elles l'acceptent pourvu que les rois, nouveaux maîtres du monde grec, leur témoignent des égards et, en cas de besoin, les secondent de leurs richesses. Elles acceptent ces égards et ces présents, mais elles les considèrent comme dus et n'y voient pas une raison de s'attacher à leurs auteurs. Pour celui des souverains hellénistiques qui est leur voisin, pour le roi de Macédoine, la défiance qu'elles n'ont pas cessé de lui témoigner va, trop souvent, jusqu'à l'hostilité. Les grands princes qu'a eus la Macédoine du m^ siècle auraient eu facilement raison de cette hostilité, et cela d'autant plus que, quand les oligarchies se liguaient contre eux, les démocraties les appelaient et vice versa; mais l'entrée en ligne des populations riveraines de l'Adriatique vint trop souvent retenir, rappeler et affaiblir les rois de Macédoine. Quel que fût leur degré d'hellénisation, presque complète comme chez les Etoliens, à moitié accomplie comme chez les Epirotes, à peine commencée comme chez les Illyriens, ces peuples n'ont pas cessé d'être pour la Macédoine une menace qui l'a empêchée d'unifier la Grèce sous son empire.

On semble généralement admettre que cette unification eût été un danger pour le génie hellénique. On ne saurait prouver ni l'exactitude, ni l'inexactitude de cette opinion; mais on peut faire observer que l'unification peut aisément se combiner avec l'autonomie municipale et qu'on ne voit pas que ce régime, qui a été celui des villes grecques d'Asie sous les Séleucides, ait empêché leur développement intellectuel ou leur expansion économique. En tout cas, ce qui paraît certain, c'est qu'en s'absorbant dans ses luttes intestines, en causant par là son affaiblissement puis, finalement, sa ruine avec celle de la Macédoine, la Grèce a nui à la grande œuvre de l'hellénisation.

Sans doute, on ne peut qu'admirer le patriotisme sincère

LA r.RÈCR KT LES ÉTATS MACÉDONIENS 229

qui anime l'éloquence d'un Démosthène ; mais l'enthousiasme dont son nom a été entouré dès sa mort a suscité dans toutes les républiques grecques des Démosthène au petit pied, à qui le patriotisme local a fait trop oublier les intérêts vitaux de l'hellénisme. Si l'on peut excuser les plus anciens d'entre eux, dominés qu'ils étaient par la vieille tradition de la cité-état, de n'avoir pas su discerner ces intérêts panhelléniques, il n'en est plus de môme des contemporains do ce Polybe qui les comprend si bien— -mais trop tard. L'histoire ne saurait dissimuler que toute l'éloquence de ces émules de Démosthène était dirigée en sens contraire des besoins et des destinées de l'hellénisme. S'ils avaient consacré leurs talents à unir les Grecs autour du grand capitaine macédonien et de ses successeurs, pour la cause nationale, au lieu de les détourner d'eux, Alexandre et les Epigones auraient eu derrière eux l'hellénisme tout entier. Sans doute, la conquête macédonienne ne pouvait être plus prodigieuse qu'elle ne l'a été ; mais elle pouvait être plus solide. A peine dissipé le nuage doré de gloire qu'elle a soulevé autour d'elle, sa fragilité apparaît de toutes parts. Ce grand essor de l'hellénisme, ce qu'on peut appeler «l'Hellénisme triomphant» qui, en dix ans, a mis l'Orient entier aux mains des Grecs, n'a pu être poussé jusqu'au point où il eût fait, selon le rêve d'Alexandre, du monde d'alors, un empire grec. Dès la génération suivante, c'est par l'insuffisance de leurs forces militaires — et cette insuffisance tient surtout à ce que la Grèce, jalouse et divisée, se refuse à les suivre — que l'Hellénisme échoue de toutes parts dans l'eiïort des grands Macédoniens à achever l'entreprise du plus grand d'entre eux : Antiochos voit le Nord et l'Iran lui échapper pour passer aux Parthes qui seront les plus redoutables adversaires de l'expansion gréco-romaine ; Lysimachos, vaincu en Scythie, doit laisser les populations celtiques et gétiques s'établir en maîtresses du Danube à l'Hèbre ; Agathocle échoue dans son magnifique effort contre Carthage ; Pyrrhos, faute de soldats, ne peut sauver l'Italie grecque de l'étreinlc de Homo : il n'a fait que réveiller la louve qui,

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en moins d'un siècle, aura jeté ses griffes sur tout l'empire d'Alexandre. Si le génie d'Hannibal ne l'avait retenue sur la défensive jusqu'à la fin du III^ siècle, Rome aurait peut être, un siècle plus tôt, soumis le monde hellénique arrêtédans son essor.

C'est sur l'histoire de l'expansion dernière, puis de l'arrêt et du recul de l'hellénisme dans cette période, qu'il nous faut jeter un coup d'œil.

If — l']XPANS[ON ET RliCUL DE LHELLÉNISATLON JUSQU'AU MILIEU DU II" SIÈCLE. — LES FRONTIÈRES DU MONDE HELLÉNIS- TIQUE EN ASIE, EN AFRIQUE, EN EUROPE.

On a vu par quelles vicissitudes l'empire d'Alexandre a fini par se diviser en trois grands Etats, un sur chacun des continents qu'embrassait la conquête macédonienne : Antigonides en Europe, Séleucides en Asie, Lagides en Afrique. Cette division n'a pas mis fin aux conflits dont les ambitions rivales ont été la cause et certaines frontières contestées — côtes de la Syrie et bords de l'Hellespont — le prétexte ; conflits déplorables, qui ont amené ces trois empires à s'affaiblir et à se ruiner mutuellement, jusqu'à ce que, à Magnésie, Pydna et Actium, ils deviennent la proie de Rome. Mais ces guerres intestines nous intéressent moins ici que l'affermissement et le développement que, malgré elles, l'œuvre d'Alexandre a subis pendant les quarante années des guerres des Diadoques et pendant le reste du III*' siècle. Ce sont les progrès de l'hellénisation de l'Orient que nous chercherons à retracer ici. Nous commencerons par l'extension territoriale aux frontières pourrevenir ensuite, de ces marches de l'hellénisme, jeter un coup d'œil sur ses nouvelles capitales.

Alexandre avait promené ses armes victorieuses des déserts de la Libye aux steppes de la Scythie, du Taurus à l'Himalaya ; mais il n'avait pas eu le temps, non seulement de réduire à une soumission réelle toutes les populations de cet immense empire, mais^même de les obliger à lui rendre hommage. Les frontières de ce qui devait être le

monde hellénistique étaient partout atteintes ; restait à compléter la conquête et à y rendre l'autorité macédonienne, de nominale, effective.

Si nous jetons, à ce point de vue, un coup d'oeil sur l'Empire à la mort d'Alexandre, nous y verrons que la plupart des régions que leurs montagnes rendaient difficilement accessibles étaient restées indépendantes, les unes de l'aveu d'Alexandre et en reconnaissant sa suzeraineté — telles la Garie avec sa vieille reine Ada, les Pisidiens dont il avait enlevé les plus fortes places — , les autres sans avoir fait envers lui aucun acte d'hommage — telles la Cappadoce sous Ariarathe, la Paphlagonie Pontique sous Mithridate, la Bithynie sous Bas, l'Arménie sous Orontès, tous chefs nationaux reconnus par les Perses; aux extrémités de l'Empire, d'une part, Cyrène qu'Alexandre n'avait pu atteindre, d'autre part la Thrace danubienne et le littoral du golfe Persique qu'il n'avait pu que traverser, restaient également indépendants de fait.

Comment les successeurs d'Alexandre, malgré les forces précieuses perdues dans le demi-siècle de guerres intestines, ont-ils pu continuer son œuvre ? Sur quels points ont-ils dû reculer ? sur quels autres ont-ils avancé ? où l'hellénisme n'at-il été que de surface et où a-t-il pris des racines solides ? C'est ce que nous allons examiner en parcourant les grandes divisions naturelles de l'immense empire telles qu'elles se présentaient vers le milieu du iii^ siècle.

Asie Mineure. — De toutes les parties de l'Empire d'Alexandre, l'Asie Mineure ^ semblait, une fois soumise, la plus facile à helléniser -. Ce n'est pas seulement

1. J'emploie ce terme consacré bien qu'il ait été inconnu des écrivains (le l'é|)oi|ur. Ils (lislingui'nl l'Asie en Asie aw (/e/« et Asie p/t r/^jv) du Taurus ((retle cliaine se prolongeait suivant eux par le Masios jus<|u'cn Arménie) ou en hautes et basses satrapies.

'1. Les éléments du tableau (juc nous allons tracer pour li'S trois parties

de l'Asie grecque se trouvent répartis dans Tke hotise of Seleuctis de

R. Bevan (l'.t02) et ïllisloive des Séleucides île A. Houclit'-Lfclercq (l'aris, 1913).

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qu'elle fût la plus proche de la Grèce et que tout le ruban de ses côtes était occupé depuis des siècles, de la Cilicie à la Colchide, par des colonies grecques ; c'est aussi que la plus importante de ses populations était apparentée, de langue, de mœurs et de religion, aux Grecs. Entre la vieille population autochthone qui avait formé l'empire hétéen du xv^ siècle et la noblesse iranienne disséminée par les conquêtes de Cyrus et de Darios, la masse des peuples anatoliens était formée de ces bandes indo-européennes qu'on a vu passer en Asie en flots successifs, le premier au xv^, le second au xii^ siècle, un troisième peut-être au ix^ siècle. Si les peuples des vallées lydiennes et mysiennes et des plateaux phrygiens et cappadociens avaient été soumis par les rois de Perse, comme ils l'avaient été déjà par les rois de Phrygie et de Lydie, s'ils avaient pu se développer dans une paix relative en formant les deux satrapies de Phrygie, celle de Lydie et celle de Cappadoce, il n'en était pas de même sur tout le pourtour montagneux. Au Sud, Carions, Lyciens, Pamphyliens, Pisidiens, Ciliciens, au Nord, Bithyniens, Paphlagoniens, Tibarènes, Mosques et Golques, enfin Arméniens, tous étaient plus ou moins indépendants. Pour masquer cette indépendance à leurs propres yeux, les Grands Rois affectaient de considérer les chefs indigènes de ces peuples comme des satrapes. C'est comme tels que régnaient, dès la fin du v^ s., en Paphlagonie, la maison de Korylas, en Bithynie, celle de Doidalsas, maisons qui s'y maintinrent à l'époque hellénistique ; dans le Pont et dans les montagnes de la Cappadoce, les dynasties régnantes s'étaient laissé pénétrer par la culture iranienne comme l'attestent les noms que continueront à porter leurs descendants hellénisés, les Ariarathès et les Ariobarzanès de Cappadoce, les Mithradatès et les Pharnakès du Pont'. Chez les peuplades indépendantes du Sud, sauf en Carie où régnaient les descendants hellénisés de Mausole, aucune royauté n'avait réussi à s'imposer ; même, malgré un vague lien religieux, c'est

1. Voir Gulschmid, Geschichle des Iran (1888) el W. Geiger. Osliranisclie KulLur im Allertum (Erlangen, 1882).

la guerre de tribu à tribu, de vallée à vallée qui était le régime ordinaire en Pisidie ou en Lycie.

Alexandre n'avait pu imposer tribut que là où il était passé ; en Carie, où, après la mort d'Ada à qui il avait rendu le pouvoir, son satrape Asandros établit une autorité dont la rapide hellénisation du pays facilita le développement ; en Pisidie et en Cilicie où il avait mis les montagnards à la raison en 334. Mais il avait dû se contenter de vagues promesses des Bithyniens et des Paphlagoniens, et Ariarathès de Gappadoce ne lui avait même pas fait hommage. Ses satrapes ne furent pas plus heureux : celui de Phrygie hellespontique, Kalas, fut battu par Bas de Bithynie; celui de Cilicie, Balakros, périt en essayant de prendre Isaura et Laranda. Ce n'est que sous Perdikkas qu'Alkétas, son frère, sut gagner les Pisidiens — encore obligèrent-ils Achaios et Antiochos III à les combattre — tandis qu'Euménès soumettait la Cappadoce avec les parties voisines d'Arménie et de Cilicie et que Perdikkas lui-même mettait en croix le vieil Ariarathès I^^" (329-19). Mais un de ses fils, Ariarathès II, se maintint en Cataonie où, allié avec Artavasdès de Petite Arménie, il battait, tour à tour, les généraux d'Antigonos (v. 310) et de Séleukos (301) ; un Mithradatès de Kios, par une suite d'habiles trahisons, réussit à se tailler un royaume le long du Pont, de l'Olgassys jusqu'audelà de l'Iris, et prit le titre de roi après Ipsos; en Bithynie, Lysimachos, puis Séleukos furent impuissants contre l'habile Zipoitès et son fils Nikomédès qui proclamaient en 297 leur antonomie ; le désir d'indépendance des Mysiens ne laissa pas sans doute de facihter à Philétairos de Tios. la fondation de l'état pergaménien. Quand son successeur, Euiriénès I^r^ eut pris le titre de roi — que Nikomédès et Mithradatès avaient assumé dès 280 — par la victoire éclatante où périt Antiochos I^^, en 263-2, les quatre Etats qui devaient se diviser l'Asie étaient constitués : Pergame, Bithynie, Pont, Cappadoce. Le cinquième, celui des Galates qui avaient passé en Asie en 278-7, s'était établi, — grâce à des cessions de terres faites par Nikomédès de Bithynie et

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par Antiochos I*''' — dans la future Galatie où les victoires d'Attalos I^"" devaient circonscrire les Gaulois après un demi-siècle de dévastations en Asie (v. 230).

Si ces cinq Etats vivaces constituaient pour les Séleucides un danger que compliquait l'occupation ptolémaïque de plusieurs ports des côtes du sud de l'Asie Mineure, ce n'était pas un péril pour l'hellénisme. Pergame se piqua même, dès l'origine, d'un hellénisme plus pur que celui des Séleucides et digne en quelque sorte des vieilles traditions grecques localisées en Mysie et en Troade ; bientôt, ses victoires sur les Galates lui donnèrent une auréole incomparable aux yeux des Grecs d'Asie. En Bithynie et au Pont, l'hellénisme, introduit par les ports grecs, se développait rapidement par la volonté de souverains civilisateurs. Déjà, les Mithridate du iv*^ siècle avaient mérité d'être nommés citoyens d'Athènes et l'un d'eux passe pour avoir élevé une statue de Platon; Nikomédès I^^ construit, en face de la Nicée de Lysimachos, Nicomédie, une des futures capitales du monde ; Ariamnès de Gappadoce grave les légendes en grec, au lieu d'araméen, sur les premières monnaies où il prend le titre de roi, et son fils, Ariarathès III, épouse Stratoniké, fdle d' Antiochos II, tandis que sa sœur Laodiké est donnée à Mithradatès II ; celui-ci infligeait à Ancyre une grave défaite à Séleukos II (v. 240) pour le compte de son beau-frère Antiochos Hiérax, qui épousait la fille de Ziaélas de Bithynie ; son adversaire, Attalos I^r^ était le fils d'une Antiochis, cousine d'Antiochos II ; enfin Achaios, neveu d'Antiochis, et Antiochos III, épousaient deux filles de Mithridatès II (v. 220). Les Séleucides sont ainsi, par leurs divisions, amenés à reconnaître comme rois les fils de ceux en qui ils ne voyaient, cinquante ans plus tôt, que des satrapes infidèles ou des chefs rebelles.

D'ailleurs, le reste de l'Anatolie leur restait fidèle. L'épigraphie a fourni de nombreux documents qui montrent que, jusqu'à la fin du iii^ siècle, les villes éohennes groupées autour du temple d'Ilion, et les villes ioniennes confédérées autour de celui de Didymes, restèrent attachées aux Séleu-

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cides qui surent ménager leurs libertés tout en favorisant leurs embellissements. La meilleure preuve de cette popularité des Séleucides est le peu d'appui qu'Achaios rencontra en Asie quand il essaya de s'y tailler une royauté aux dépens de son cousin Antiochos III.

L'hostilité entre les rois grecs de l'Asie avait indirectement servi l'hellénisme. Pour contenir leurs rivaux, les Séleucides avaient dû installer des colonies militaires à tous les points stratégiques : ainsi Magnésie du Sipyle et Thyateira en Lydie colonisées par Séleukos I^^, Apamée du Méandre par Antiochos I", Laodicée du Lykos par lui ou par Antiochos II. Dans la seule Carie Antiochos \*^^' passait pour avoir fondé, en dehors d'Apamée et de Laodicée, une Stratonikeia et une Nysa, d'après le nom de ses femmes, et une Antiocheia en son propre honneur. Comme les rois de Pergame en firent autant sur leurs frontières quand ils entrèrent en conflit avec les rois de Syrie et de Bithynie et avec les Galates — d'où tant d'Euméneia et d'Attaleia — ; comme des ministres ou généraux des souverains imitèrent leur exemple — de là Thémisonion, Lysias, Philomélion; ainsi, au cours du iii^ siècle, une cinquantaine de places purement grecques vinrent diffuser l'hellénisme à travers l'Anatolie. Les inscriptions attestent le rapide progrès que le grec y fit aux dépens des dialectes indigènes; si ceux-ci restèrent parlés par le peuple des campagnes jusqu'en plein empire romain, dès le u^ siècle av. J.-C, toutes les cités d'Asie Mineure n'employaient que le grec dans leurs actes officiels et étaient administrées par des municipalités do type grec. Même les Galates furent pénétrés par la culture hellénique : moins d'un siècle après leur passage en Asie, ils avaient été assez gagnés par la civilisation ambiante, pour que les Romains ne vissent plus en eux que des Gallo-Grecs (188).'

1. l'uur l'Iiellùiiisation dans le Pont et la Billiynie, voir Th. Keinach, Mithridate Eupalor (18'JOj et (avec Babclon) Monnaies d'Asie Mineure (l-ll); pour l*irf,'aiMt'. G. Gardinali, // ref/no di l'ertjamo (1906) et A. Ileinach, Les colonies niiiitaires de l'erf/ame {lier, (trc/i., l'.IOS-'.l: si^-a l'untituié dans la Rev. épir/rap/iiqiie).

236 l'hellénisation du mondf. antique

Haute Asie. — Dans les « hautes satrapies » que l'Anti- Taurus et l'Euphrate séparaient de l'Asie Mineure, la pénétration hellénique fut moins aisée, mais non moins féconde. C'est qu'elle se voyait ici aux prises, non avec des populations arriérées, mais avec des civilisations millénaires. Babylone et Suse étaient des capitales du monde deux mille ans avant Homère. Aussi bien, tandis que l'hellénisme ne trouvait en Anatolie presque rien à recevoir en retour de tout ce qu'il y apportait, en Mésopotamie il put s'enrichir des trésors de science accumulés par les Chaldéens.. Le merveilleux développement scientifique de l'époque alexandrine doit autant à Babylone qu'à Memphis ^.

Dans ces hautes satrapies, il faut distinguer comme un fruit robuste — Mésopotamie et Iran — avec un noyau fécond — Chaldée — et une écorce rude — tout le pourtour montagneux qui l'enveloppait du Caucase à F Himalaya. Le sort de l'hellénisme fut différent dans chacune de ces parties du monde oriental.

Babylonie et Susiane. — • Pour la Babylonie, Séleukos, son satrape dès 321, y fut reçu comme roi en 317 après qu'il y eut annexé la Susiane, l'autre grand centre de culture du haut Orient. Les Séleucides devaient y régner cent soixante-quinze ans, renouant aux yeux des indigènes la tradition interrompue depuis Nabuchodonosor, relevant ou construisant des temples, écrivant en cunéiforme leurs actes publics. Mais Séleukos ne se sentait pas à l'aise au milieu de la vieille capitale chaldéenne : il transporta sa résidence à Séleucie du Tigre, reliée par un canal à l'Euphrate, à 65 kilomètres au nord de Babylone. Jusqu'à ce qu'elle fût remplacée par la Ctésiphon des Arsacides, de l'autre côté du Tigre, puis par la Bagdad musulmane (à 50 milles au nord), Séleucie devait être la capitale du haut Orient hellénisé ; au temps de Pline, malgré deux siècles de domination parthe, c'était encore ime grande

I. Voir sur ce point Franz GunioTit rlans l<>s Seue JalirbUcher de l'Jil.

ville grecque. Trois autres Séleucie, une Antioche, deux Apamée, une Apollonie attestent que l'activité colonisatrice des premiers Séleucides ne s'est pas bornée en Chaldée à leur capitale de Séleucie du Tigre. Et la fusion des deux cultures s'y poursuit rapidement : c'est sous Antiochos I^'^ que Bérose, prêtre de Bel, mit l'histoire de l'Orient à la portée des Grecs, et nous l'a préservée ainsi ; sous Antiochos II, Diogène de Séleucie dit « le Babylonien » devient le chef de l'école stoïcienne ; si Séleukos, son compatriote, fut, avec Aristarque de Samos, un précurseur de Copernic, il le doit sans doute aux antiques observatoires de Babylone. ^

Perse et Médie. — Le cœur de l'Iran était formé par la Médie avec Ecbatane, et la Perse, avec Pasagardes et Persépolis. Ces deux citadelles montagneuses qui s'étendent au nord-est de la Susiane et de la Babylonie avaient comme contreforts : au nord, l'Hyrkanie et la Parthie ; à l'est, l'Arie, la Drangiane et la Carmanie — soit presque toute la Perse moderne. Des plateaux fertiles s'y opposaient à de rudes pays alpestres. Dans ces massifs tourmentés, les Séleucides ne réussirent pas plus qu'Alexandre à établir une domination incontestée ; ils laissèrent à la Médie du nord — celle des Kurdes du Zagros dont le chef-lieu, Gazaka, était une des villes sacrées du Mazdéisme — une indépendance relative sous la dynastie d'Atropatès, beaupère de Perdikkas (d'où Atropatène, Azerbeidjan) ; ils la laissèrent de même à la Perside où les indomptables Mardes entouraient la cité nationale de Pasagardes. Mais, sur les hauts plateaux, leur autorité fut reconnue d'autant plus aisément que leur dynastie pouvait y être considérée comme nationale, Séleukos ayant épousé aux fêtes de Suse, Apama, fille de Spitaménès, satrape d'Hyrkanie, l'un des plus grands noms de la noblesse iranienne. Nobles Iraniens et nobles Macédoniens, grands chasseurs et grands

1. Voir Sir Thomas lleatli. Aristarchos uf Samos. /lie ancient Copernicus (Oxford, iyi3).

sabreurs, étaient faits pour s'entendre ; dès le temps d'Alexandre, le satrape de Perse, Peukestas, avait donné l'exemple en apprenant l'iranien; les Séleiicides trouvèrent beaucoup d'excellents officiers dans leur noblesse iranienne. Il n'est cependant pas douteux qu'elle appuya la révolte de Molon, satrape de Médie et de Perse, qui, entré à Séleucie du Tigre en 222, y prit le titre de roi ; mais la promptitude avec laquelle elle se rallia au souverain légitime quand Antiochos III parut et la paix qu'Artabazanès de Médie s'empressa de lui demander attestent la sincérité de leur respect pour le nouveau « roi des rois ».

Au temps du Polybe, la Grande Médie était couverte de villes hellénisées dont les principales étaient Rhagai, devenue Eurôpos en souvenir du lieu de naissance de Séleukos, et Apaméa Rhagiana. Autour de la Médie, il y eut moins hellénisation que colonisation militaire grecque : Antioche de Perside, Hékatompyle de Parthie, Alexandrie d'Arie, sont surtout de grandes places de guerre et de commerce.

Au nord du Zagros, sur tous les contreforts méridionaux du Caucase, dominés par l'Ararat, l'Arménie formait comme le bastion où se soudaient Cappadoce et Médie. Les Assyriens avaient déjà épuisé leurs forces à la soumettre quand les Arméniens, pointe avancée de l'invasion phrygienne, s'y étaient superposés à la vieille population alarodienne (Ourartou, Ararat) ; le satrape perse s'y était rendu à peu près indépendant, et Alexandre, puis Euménès, furent impuissants à en chasser le vieil Orontès. Dès 300 environ, son fds Artaontès, allié d'Ariarathès II de Cappadoce, s'y était déclaré indépendant. Ses descendants s'y maintinrent — l'un d'eux fut l'allié d' Antiochos- Hiérax — malgré les efforts d'Antiochos III, qui ressaisit pourtant la Sophène en 212. Après la défaite par les Romains de ce dernier des « grands rois » séleucides, l'Arménie se divisa en ces deux royaumes, la Petite et la Grande Arménie, qui servirent d'Etats-tampons entre les Romains et les Parthes. Ce n'est guère qu'à cette époque, à partir de Tigrane, l'alhé de Mithridate, que l'Arménie entra dans l'aire de la culture

gréco-romaine. Mais celle-ci y sera toujours combattue par a culture scytho-iranienne des Parthes : c'est ce peuple, que nous allons voir grandir de l'autre côté de la Caspienne, qui devait être le plus redoutable péril pour l'hellénisme en Asie. Que ses monarques s'appellent Arsace, Sapor ou Chosroès, c'est eux qui prendront en Orient la succession des Darios et des Xerxès que les Séleucides n'ont pas su garder et que les empereurs romains n'ont pas su reprendre au profit de la civilisation gréco-latine.

Les Parthes, la Bactriane et l'Inde. — Au delà de l'Elbourz et de l'Hindo-Koush (Paropanisos), on quitte l'Iran proprement dit pour les satrapies irano- ou indoscythiques, Margiane, Bactriane, Sodgiane au Nord ; Arachosie et Gédrosie au Sud — Turkestan, Kaboul, Afghanistan et Bélouchistan d'aujourd'hui. Il y avait là des races mixtes, scytho-iraniennes, comme les Sagartiens, les Saces et les Dahes (Daces), indo-iraniennes comme les Orites de Gédrosie et les Paktyes d'Arachosie, les Pakhtûn^ ainsi que se nomment les Afghans actuels. Comme toutes les races mixtes, elles étaient plus aptes à se laisser gagner par une culture nouvelle. De plus, Alexandre avait, au moins en Bactriane et dans les Paropanisades, cherché à installer une véritable colonisation hellénique : c'était, en efTet, la clef de l'Inde et de l'Asie antérieure.

C'était aussi le centre primitif du Zoroastrisme, C'est un des rois de la dynastie bactrienne des Kavyanidcs, Vishtaspa (Hystaspe), qui paraît dans l'Avesta comme le soutien de Zoroastre ; sous ces princes, les Bactriens avaient repoussé les rois d'Assyrie et ils paraissent n'avoir reconnu la suprématie des rois de Perse qu'à condition d'avoir un prince royal pour vice-roi ; ce prince perse était appuyé, d'ailleurs, sur Kyroupolis et six autres places fortes. On a vu leur résistance acharnée contre Alexandre sous leur satrape, l'Achéménide Bessos. En même temps qu'il élevait, pour les contenir, les places fortes qui, sous le nom de Balkh, Merv, Hérat, Kaboul, Samarkand, Khodjend,

sont restées les capitales de ces régions, le conquérant prenait des mesures contre certaines conséquences des doctrines mazdéistes qui devaient paraître autant d'abominations aux Grecs : telle la coutume de faire dévorer les cadavres par les chiens et les vautours. C'est pourquoi, Alexandre qui, en Perse, est devenu une sorte de héros national, passe-t-il, chez les Parsis, pour une incarnation de l'esprit du mal qui aurait fait brûler les 21 livres originaux de l'Avesta.

Aussi n'y a-t-il rien de surprenant à voir les Bactriens se détacher de l'empire séleucide dès le milieu du iii^ siècle sous la direction de leur habile stratège Diodotos qui se déclara roi vers 250. Que ce n'était pas révolte d'un général ambitieux mais réveil national, c'est ce que montre la suite de l'histoire de la Bactriane étroitement liée à celle de ses deux voisines, Parthie au sud-ouest, Inde au nord-est. '■

Dès 300, les Parni, tribu du grand peuple scythique des Dahes, quittant le nomadisme, s'étaient fixés en Astabène sur les frontières de la Parthyène ou Parthie où Séleukos I^'" avait fondé quatre villes dont l'une, Achaia, paraît devoir son nom à Achaios, stratège d'Antiochos P'^. Le satrape de Parthie de cette époque, Andragoras, semble avoir d'abord conquis son indépendance avec l'aide d'Arsakès, chef des Parnes ; puis, celui-ci le renversa et, sur ses monnaies, s'assit, l'arc à la main, sur l'omphalos de l'Apollon séleucide (248 : début de l'ère des Arsacides). Son frère et successeur Tiridatès, quand il eut repoussé une attaque de Séleukos II mollement secondé par Diodotos II (vers 240), fut le véritable fondateur de la dynastie des Arsacides ; pour se rendre populaire auprès des Iraniens de Parthie, il se rattacha aux Achéménides par une filiation complaisante, comme le faisaient de leur côté les Mithridate du Pont.

Depuis un demi-siècle, l'Inde était soustraite à l'empire macédonien ; mais le nom des Ycwanas ou Yonakas y restait redouté. Quand le satrape Peithon établi par Alexandre,

1. Sur celte hisluire, voir II. G. Hawlinson, BnclrUi (lUli').

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puis son lieutenant Eiidamos qui avait assassiné Porus (v. 318), eurent disparu avec la plupart de leurs troupes grecques en se mêlant, contre Antigonos, à la guerre de succession de 317-6, un indigène qui avait connu et admiré Alexandre, Tchandragoupta — le Sandrokottos des Grecs — réussit à s'emparer de tout le Pendjab, de l'Indus au Gange.

Après avoir tenté en vain de le réduire entre 306 et 302, Séleukos, rappelé contre Antigonos, conclut la paix avec lui. Non seulement il reconnut sa royauté sur la rive gauche de r Indus, mais, sur la rive droite, il lui céda Paropanisades, Arachosie et Gédrosie (Afghanistan et Bélouchistan) contre un don de 500 éléphants et, sans doute, des facilités commerciales avec, semble-t-il, détail important, le droit d'intermariage entre Grecs et Hindous. Mégasthénès et Deimachos, à qui les Grecs durent leur connaissance de l'Inde, séjournèrent comme ambassadeurs Séleucides à la cour de Sandrokottos et de son fils, à Patalibothra, sur le Gange. C'est le troisième roi de cette dynastie, celle des Mauryas, Açoka, qui se convertit au bouddhisme ; il n'en fit pas seulement la religion dominante des Indes presque unies sous son sceptre ; il envoya des missionnaires répandre la bonne parole en Orient auprès d'Antiochos I^^", de Ptolémée II, d' Antigonos II et d'Alexandre d'Epire (v. 260). C'est probablement avec son petit- fils qu'Antiochos III renouvela l'alliance, en 206, moyennant les 150 éléphants qu'il devait aligner en vain à Magnésie contre les Romains.

I.a Parthie et l'Inde se sont trouvées ainsi constituées en royaumes puissants par le contre-coup même de l'invasion d'Alexandre, comme l'Italie unie et l'Allemagne unie sont l'œuvre involontaire des guerres napoléoniennes. Entre ces grandes puissances indigènes, l'état mixte que tentèrent de constituer les rois grecs de Bactriane ne put se maintenir longtemps. Si ces princes habiles ont réussi à durer pendant un siècle (env. 250-150), c'est moins à cause de la force du mouvement national qui les soutenait et grâce à leur propre habileté qu'en se servant tour à tour et l'un contre

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l'autre des deux grands Etats qui les environnaient. Ils furent perdus par des divisions intestines. Ils avaient atteint leur apogée avec Euthydémos de Magnésie, leur plus grand prince, qui avait renversé Diodotos II et qu'Antiochos 111, impuissant à le réduire dans Bactres, prit comme allié contre les Parthes (206), donnant une de ses filles à son fils Démétrios. Entre autres raisons de cette alliance, Polybe fait valoir que, si la Bactriane cessait de la protéger contre les hordes Scythes « on convenait que l'Hellade retomberait dans la barbarie ». Euthydémos venait à peine de pousser ses frontières au Nord jusqu'au delà del'laxarte, aux confins des Huns, à l'Est jusqu'à l'Hyphase, au Sud jusqu'aux bouches de l' Indus, quand les gouverneurs de cet Etat, trop peu cohérent, se déclarèrent indépendants à l'appel du plus remarquable d'entre eux, l'Ionien Eukratidas (v. 190). Il établit sa capitale à Bactres, tandis que Démétrios restait maître du Kaboul et du nord-ouest de l'Inde où il fondait une Démétrias en Arachosie et une Euthydémia sur l'Hydaspe (Sangala près de Lahore) ; son autorité s'étendit même jusqu'à Pattala aux bouches de l' Indus.

Un instant, par le mariage d'Hélioklès, fils d'Eukratidas, avec Laodiké, fille de Démétrios, on put espérer que le royaume qui maintenait la culture grecque aux confins du monde oriental, entre les Indiens, les Scythes et les Mongols, pourrait ne pas se disloquer ( /. 190-80). Mais, quand Eukratidas eut été assassiné par Hélioklès qu'il avait associé au trône (v. 170), le royaume bactrien ne tarda pas à succomber sous l'effort combiné des barbares : à l'Ouest, c'étaient les Parthes de Mithradatès le Grand qui, après avoir conquis la Médie, la Perse et la Susiane, malgré la tentative désespérée de Démétrios II, entraient dans Séleucie et dans Babylone (140); au Nord-Est, c'étaient les tribus touraniennes qui, sous la pression des Huns {Chaunoi ou Hunni des auteurs classiques, Hiong-nou des Chinois) avaient dû quitter le Thibet. Ces peuplades mongoles, You-tché des Chinois, Toukhàra des Indiens, sont les Tokharoi ou latioi des auteurs classiques ; chassées du

Turkestan oriental, elles avaient, dès 160, occupé la Sogdiane où la population iranienne, massée dans le Yagnob, s'y est maintenue à peu près intacte jusqu'à nos jours. Quand les You-tché traversèrent à leur tour l'Hindou- Koush, ils n'eurent au'^ne peine à soumettre les principautés gréco-indiennes à qui Ménandros — un des saints (lu Bouddhisme sous le nom de Milinda — avait donné un dernier éclat (v. lBO-30). A la même époque, Antiochos VII ne reprit un instant Babylone et Séleucie (130) que pour qu'elles fussent perdues à tout jamais pour les Grecs. Bientôt y rentrait Mithradatès II le Grand : c'est le second fondateur de la monarchie parthe et, déjà, il porte le surnom de philheUène.

Au milieu du u^ siècle, les successeurs d'Alexandre ont donc perdu la Haute Asie comme l'Asie Mineure. Une chaîne de royaumes indépendants et tous — sauf celui de Pergame — gouvernés par des dynasties indigènes, s'étend de l'Hellespont aux Indes, rejetant les Séleucides en Syrie ; mais, avant de les y suivre, il convient de remarquer que, si la puissance grecque n'avait pu se maintenir dans le Haut-Orient, la culture hellénique y laissait des germes féconds. On n'est plus réduit aujourd'hui, pour juger de son développement, aux monnaies d'or où Euthydémos et Eukratidas de Bactriane se font représenter coiffés de la kausia nationale des Macédoniens. A ces médailles, parmi les plus belles de l'antiquité, — lesquelles portent souvent au revers une légende indienne en Kharoshthi^ — on peut ajouter tout l'art gréco-bouddhique du Gandhara, la région des cinq fleuves dont Peshavar est la capitale et qui paraît avoir appartenu aux rois de Bactriane dans la première moitié du ii<^ siècle. C'est cet art, dont on a reconnu depuis peu l'importance- qui, transmis au Thibet

1. Le Kliaroskii o.sl une ôcriLurc d'oi-ij^ini! arainûunne iiiiroduilc sans doulo par les Perses dans l'Inde du nord-ouest et qui s'est répandue avec le Bouddhisme au Kliolan. 11 seniijlc que Déniélrios ait. été le premier roi bacirien à frapper des monnaies bilinf^ues. Voir surtout Gardner et Poole The coins o/' llie çp-eek and scyl/nc Kings of Bac/ via and I/ulia (1880).

2. Voir Fouclier, l.'art gréco-houddhique du Gandhara, I (1905).

244 i/hellénisation du monde antique

par les You-tché de Sogdiane qui en sont descendus, va se diffuser de là à la Chine et au Japon, grâce à la propagande bouddhique comme au commerce de la soie. La voie commerciale avec l'Extrême-Orient, qu'Alexandre avait fait rechercher en tournant les Indes par Néarque et Onésikritos et que Séleukos avait fait explorer à travers le Turkestan par Patroklès et Démodamas, cette grande voie des richesses et des peuples était désormais ouverte, et les deux mondes de l'Europe et de l'Asie orientale n'étaient plus fermés l'un à l'autre '.

Syrie. — Le véritable noyau de la puissance des Séleucides a été la Syrie du Nord, en comprenant sous ce nom, d'une part la Commagène et l'Osrhoène qui s'étendent des deux côtés de l'Euphrate jusqu'au Taurus et au Masios, flanquant, pour ainsi dire, la Babylonie, d'autre part la Cilicie qui ouvrait une voie d'accès facile vers la Phrygie et la Lydie, centres anatoliens de l'Empire séleucide. La Syrie du Sud, Coelé-Syrie ou Palestine, doit être mise à part comme ayant été moins une force pour les Séleucides que la cause de leur décadence, d'abord par les guerres que sa possession leur valut avec l'Egypte, puis par les luttes plus désastreuses encore que suscita la résistance juive. Si on laisse de côté cette résistance de la Judée que les derniers Séleucides furent impuissants à vaincre parce que les premiers avaient cru pouvoir négliger cette petite province de leur vaste Empire, il n'y eut pas en Syrie d'opposition nationale à réduire. Par la prise de Tyr, Alexandre avait brisé l'orgueil de la Phénicie et, s'il était mort avant d'avoir accompli la conquête projetée de l'Arabie, si Antigonos n'avait pu mener à terme son expédition contre les Nabatéens (311), les Arabes et Araméens du

1. L'ouvrage fondamental sur ce point est toujours celui de J.-D. Reinaud. Relations politiques et commerciales de l'Empire romain avec l'Asie orientale (Paris. 1863) ; voir aussi H. Lullies, Die Kenntniss d. Griechen und Roemer von Pamir Hochlande und benachbarten Gebieten Asiens (Koenigsberg, 1881) et A. Herrinann, Die altei\ Seidenslrasse zwischen China und Syrien (l'JlO); les récentes explorations de A. Stein, de P. von Lecoq et de H. Peliiot dans le Turkestan chinois ont ajouté beaucoup à notre connaissance pour l'époque où s'y diffusent le bouddhisme, puis le manichéisme.

EXPANSION ET RECUL DE L HELLENISATION 2*o

désert étaient encore trop divisés pour être des voisins aussi gênants que les Parthes ; Palmyre était dès lors la grande halte des caravanes allant de Babylone à Antioche ; Pétra, l'étape de celles qui se dirigeaient vers Tyr, Sidon ou Gaza. Ce n'est qu'à la fin du ii^ siècle, lorsque la Judée eut donné l'exemple sous les Macchabées, que la Syrie commença à se morceler en principautés indépendantes : telles celle que le Nabatéen Abgar fonda à Edesse, celle que l'Araméen Samès installa à Samosate de Commagène. C'est la dynastie issue de lui qui, vaguement alliée aux Séleucides, a perpétué leurs noms et leurs titres jusqu'au temps de Vespasien.

La population araméenne de la Syrie du Nord, une des plus souples et des plus policées de l'Asie, eut vite fait de s'adapter à la domination des Séleucides et l'assimilation avec les Grecs y fit de rapides progrès. Les Séleucides n'y épargnèrent rien, si bien que c'est sous le nom de rois de Syrie qu'on les désigna le plus souvent dans l'antiquité et que la Syrie du Nord-Est, dès le miheu du iii^ siècle, est appelée la Séleucide par une ville d'Ionie. Non seulement, depuis les fondations de Séleukos I^r en 300, ses descendants y placèrent leurs capitales — Antioche, Séleucie et Apamée — sur l'Oronte, la grande artère fluviale de la Syrie maritime, mais ils y multiplièrent les colonies militaires. La toponymie de la région est toute pleine de noms qui attestent la présence de Macédoniens — Pella, Dion, Europos, Kyrrhos, Gadara, Edessa, Bottia, — de Thessaliens — Larissa — , d'Epirotes — Chaonia, — de Thraces — • Ainos, Maroneia — , d'Eubéens — Chalcis, Anthédon — ; des régions entières y prirent des noms empruntés à la Macédoine : Piérie, Mygdonie. D'autres régions reçurent des désignations qui on décrivaient la nature spéciale aux yeux des Grecs : Trachonilis « le pays rocheux » caractérise à merveille le Hauran, Péraia « le pays d'au delà » (du J ourdain) convient à la TransJordanie ; — d'autres villes prirent des noms qui en traduisaient en quelque sorte le caractère: telles sont Zeugma, au gué de l'Euphrate, Botrys, la ville des

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vignes^ Héliopolis et Hiéropolis pour les deux cités saintes de Baalbeck et de Mamboudj. Beaucoup de noms nouveaux n'ont pu s'imposer — tels Edessa pour Orrhoé, Antioche pour Nisibe ou pour Tarse, Laodicée pour Béryte, Ptolémaïs pour Akka, l'Axios pour l'Oronte, — mais certains se sont pourtant implantés, — ainsi al-Asilenom arabe de l'Oronte, parait dériver d'Axios. Ce sont là autant de vestiges qui perpétuent à nos yeux le souvenir de l'hellénisation de la Syrie sous les Séleucides.

Sans empiéter sur l'exposé détaillé qui sera donné plus loin de l'hellénisme syrien, il convient d'appeler dès maintenant l'attention sur le fait essentiel révélé par les inscriptions : le recul du syriaque devant le grec qui devient la langue des classes éclairées. Nulle meilleure preuve du rayonnement des villes helléniques, nulle meilleure explication de la part que ces villes prennent dès lors dans la culture grecque : ainsi Tarse, — dont Strabon pourra dire qu'elle a surpassé comme centre d'études philosophiques même Athènes et Alexandrie — , Tarse a fourni, à côté du culte extatique de Sandan devenu Heraklès, les chefs de l'école stoïcienne dont la doctrine est venue, par Paul de Tarse \ influencer le christianisme ; un des plus délicieux poètes de l'Anthologie est Méléagre, Syrien né à Gadara, près du lac de Génézareth ou prêchera Jésus ".

Egypte. — Plus encore qu'en Syrie, la culture grecque trouva en Egypte un terrain approprié. Un tableau en sera esquissé plus loin, où l'on cherchera à préciser le caractère des trois centres de diffusion de l'hellénisme en Egypte : Alexandrie pour le Delta, le Fayoum pour la Moyenne Egypte et Ptolémaïs pour la Haute-Egypte ; nous n'avons à rappeler ici que ce qui concerne l'extension de l'hellénisme égyptien. Déjà, Alexandre, bien qu'il n'eût pas dépassé lui-même Memphis au Sud, se sentait si bien maître de l'Egypte entière qu'il déportait à Eléphantine les tyrans de Lesbos.

1. Cf. H. Boelilig. Die Geisteskullur von Tarsos im aiiguslischen Zeilaller (Gœttingue, 1913). Sur Héraklès-Sandan. voir infra p. BO/i.

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