ANTIQUAIRES ET VOYAGEURS
en France le goût de l'hellénisme, surtout en ce qui concerne les beaux-arts. La grande Histoire de VArt de Winckeîmann, traduite en français dès sa publication, en 1764, seconde ce progrès des esprits. Depuis longtemps d'ailleurs les observations recueillies en Orient, les descriptions et dessins de monuments, les richesses envoyées à nos musées et à nos bibliothèques par nos agents auprès de la Sublime-Porte, fournissaient un précieux aliment au zèle des antiquaires français. Dcjii sous Louis XIV, l'ambassade de M. de Noiutel nous avait rapporté, entre autres documents, les plus anciennes inscriptions grecques qui figurent dans notre Musée du Louvre (I) et des esquisses habilement exécutées d'après les sculptures du Parthénon, quelques années avant le fatal siège de 1687 (2). Le voyage de Tournefort (1700), quoique entrepris en vue de l'histoire naturelle, n'a pas été non plus inutile pour la connaissance des antiquités (3). Dans ces divers travaux , soit narratifs, soit pittoresques, se montrent les progrès du
(1) Voir M. de Clarac, Inscriptions grecques et romaines du ' Musée royal du Louvre, planche XI, et M. Frôhner, Inscriptions grecques du Louvre, n~ 102, 103.
(2) Pour plus de détails sur ce sujet, je ne puis mieux faire que de renvoyer au livre à la fois sérieux et piquant de M. Léon de La Borde : Athènes aux quinzième , seizième et dix-septième siècles (Paris, 1854, 2 vol. in-8°).
(3) Les juges compétents paraissent d'accord pour dénier toute autorité aux deux prétendus voyages de M. de la Guillctière, publiés en lG7fi, sous les titres de Lacédémone ancienne et moderne, et Athènes ancienne et moderne, qui suscitèrent alors de graves controverses, surtout de la part du célèbre antiquaire et voyageur Jacob Spon.
goût de mieux en mieux éclairé par la comparaison et par l'étude attentive des monuments et de la nature. Tel fut surtout l'effet heureux du voyage accompli en Orient, vers le milieu du siècle, et qui nous a valu Y Essai sur le génie original d'Homère et sur ses écrits, par R. Wood, publié à Londres en 1 775 , et traduit presque aussitôt en français par Demeunier. A côté de quelques erreurs (1), il y a plus d'idées neuves et vraies dans ce seul petit livre que dans toutes les controverses littéraires du siècle précédent sur le même sujet. Les récits d'Homère , relus et contrôlés par l'étude même des lieux, c'était alors une grande nouveauté, qui donnait à réfléchir sur bien des méprises des critiques et des traducteurs de Y Iliade. Déjà cela aidait à marquer une différence longtemps inaperçue entre l'épopée naïve des temps héroïques et l'épopée savante des siècles comme celui d'Auguste. Un livre non moins méritoire comme signe de l'esprit nouveau, j'ajoute non moins instructif, malgré le dédain que Corneille de Pauw affecte pour son auteur (2), est le Voyage Util) Par exemple, c. 5, p. 69, où Strabon (XIII, 1) contredit ce u'il aflirme sur la ville de Scepsis ; c. 9, p. 167, où la note traduit à contre-sens un témoignage du même Strabon.
(2) Recherches philosophiques, I, p. 100 : « On peut citer, parmi les livres les plus futiles qui aient jamais été écrits, le prétendu Voyage littéraire de la Grèce, par M. Guys de l'Académie de Marseille. Il veut y démontrer que les Grecs sont encore aujourd'hui tout ce qu'ils furent dans l'antiquité. Telle est la chimère de cet homme-là, qui, après avoir négocié à Gonstantinople, s'est cru en état de juger les nations, sans même appeler a son secours les lumières de la philosophie. » Il semble que