LES DEVANCIERS DE BARTHÉLÉMY
lettres contiennent de nombreux mémoires où l'érudition et la critique éclairent plusieurs parties de ce vaste sujet (1). Mais personne n'avait essayé de rassembler et de coordonner tous ces travaux et d'en présenter les résultats sous une forme vraiment française. Les romans philosophiques de Fénelon, de Ramsay, de Mably n'offraient pas non plus une image complètement vraie de l'hellénisme. Le Tèlémaque est plutôt l'œuvre d'une imagination savante que d'un savoir méthodique. L'auteur mêle à la description des temps héroïques bien des idées de date plus récente , et quelquefois toutes modernes, rapprochant ainsi les souvenirs des lectures les plus diverses et les pensées d'une politique où l'on reconnaît facilement l'impression des événements de la France au déclin de Louis XIV. Les Voyages de Cyrusy par Ramsay, sont encore un tableau restreint autant qu'infidèle de la Grèce antique. Les Entreliens de Phocion et d'Aristias, par l'abbé Mably (2), quoique l'auteur prétende les avoir traduits sur un vieux manuscrit grec trouvé à la bibliothèque de Saint-Marc, sont beaucoup moins l'œuvre d'un savant que celle d'un philosophe rêveur qui dépeint son propre temps sous la couleur des mœurs et des idées d'Athènes. Ramsay et Mably étaient d'ailleurs l'un et l'autre, le premier surtout,
(1) Il suffira, pour apprécier le caractère général de ces travaux, de parcourir la Table générale et méthodique de ces Mémoires, par MM. E. de Rozière et E. Ghatel.
(2) 1763, réimprimé en 1767, 1783, 1795, 1804, ce qui est le témoignage d'une certaine popularité. On reconnaissait dans Phocion et dans Aristias des personnages historiques du dixhuitième siècle.
de médiocres écrivains (1). Ce fut donc, en 1755, une idée à la fois neuve et hardie que conçut le docte Barthélémy , lorsqu'il se traça le plan du Voyage du jeune Anacharsis. Cette fois, il s'agissait de comprendre dans son ensemble, non pas seulement la vie privée des Athéniens , comme le projetait , vers le même temps, La Porte Du Theil (2), mais toute la vie du peuple grec, et d'en tracer un tableau complet durant la période de temps que l'on peut considérer comme l'apogée de l'hellénisme antique, je veux dire le siècle de Philippe et d'Alexaudre. Cette méthode d'exposition et de description dans le cadre d'un roman est sujette à bien des inconvénients, qu'assurément Barthélémy ne s'était pas dissimulés ; car, s'il appartenait à son siècle par le goût de l'esprit et de l'élégance , il le dominait par la solidité de l'érudition. On oublie trop, de nos jours, que l'auteur de Y Anacharsis était non- seulement un érudit mondain et aimable (3), mais aussi un médailliste (4) de premier ordre, qu'il savait plusieurs langues orientales,
(1) Quant aux Lettres athéniennes écrites par deux Anglais, imprimées d'abord à très-petit nombre d'exemplaires, en 1741, à plus grand nombre en 1781, voir ci-dessous, pp. 306. 307.
(2) Voir Y Avertissement de son édition avec traduction française du traité de Plutarque Sur la manière de distinguer l'ami d'avec le flatteur (Paris, 1772, in-8°).
(3) Voir la Correspondance inédite de Jtftae Du Deffand (Paris» 1859) qui contient aussi des lettres de M., de Mme de Choiseul et de Barthélémy.
(4) C'est le titre qu'on prenait alors, quand on s'occupait de médailles, et qu'a remplacé dans l'usage le mot moins français de numismatiste ou numismate.