‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 130 sur 216 · MÉTHODE DE BARTHÉLÉMY · texte numérisé non relu

MÉTHODE DE BARTHÉLÉMY

qu'il a créé la science du phénicien, et que l'Académie des inscriptions le compterait parmi ses membres les plus illustres , même si VAnacharsis ne l'avait pas signalé à la faveur publique comme un de nos meilleurs et de nos plus aimables écrivains. Il sentait donc bien les difficultés de l'immense entreprise qui occupa, durant trente années, tout le temps qu'il ne devait pas à ses fonctions d'académicien et de conservateur du Cabinet des antiques ; ces difficultés, il les signale presque toutes dans le récit qu'il a fait lui-même de sa vie et de ses travaux. La principale, c'est que l'antiquité ne nous étant connue que par sa littérature, le plus souvent mutilée, et par des monuments non moins mutilés que sa littérature, quelque période que l'on choisisse dans la vie du peuple grec, on ne peut espérer de la connaître en détail par des témoignages complets et continus. Il faut donc à chaque instant combler des lacunes, renouer par quelque artifice le fil rompu de la tradition. Dans cette mosaïque que l'on recompose il faut çà et là faire entrer de petites pierres empruntées à des monuments anciens de dates assez diverses, quelquefois même des éléments tout modernes. Un autre inconvénient s'attache à la conception d'un roman historique : presque toujours les héros du roman prennent plus ou moins la couleur et le costume des contemporains de l'auteur qui les fait agir et parler. Le jeune Scythe Anacharsis rappellera donc souvent le docte abbé français qui nous décrit son voyage , nous raconte ses impressions, nous fait part de ses jugements. Ces trahisons sont à peu près inévitables,

et l'auteur essaie vainement de s'en défendre (1). Deux des amis d'Anacharsis ressemblent par des traits reconnaissantes aux deux protecteurs de Barthélémy, le duc et la duchesse de Ghoiseul. Laissons de côté les personnages et le faux coloris qui les rapproche trop évidemment du dix-huitième siècle (2) ; il est presque impossible que sur le fond même des choses, malgré ses immenses lectures, malgré son long et profitable séjour en Italie et ses observations dans les musées , Barthélémy ne laisse percer bien des fois le peintre et le philosophe moderne sous l'antiquaire consciencieux. Ici ce sont les idées de Marmontel qui se glissent sous sa plume dans une analyse de la Poétique d'Aristote (chap. lxxi); là, ce qu'il dit de l'astronomie grecque semble une réminiscence de Fonteuelle (chap. xxx). Ses jugements sur les institutions de Sparte rappellent trop souvent les paradoxes de Rousseau et ceux de l'abbé Mably. Le critique qui chez lui exprime des objections,

(1) Troisième mémoire : « Il n'entrait pas dans mon plan d'envoyer un voyageur chez les Grecs pour leur porter mes pensées, mais pour m'apporter les leurs, autant qu'il lui serait possible. » Au reste, il parle ensuite des fautes qui ont pu lui échapper avec une modestie bien faite pour désarmer la critique. C'est lui encore qui écrivait, dans une lettre du l«r janvier 1755 : « Les erreurs de ceux qui m'ont précédé me font

trembler Quand on aime l'exactitude, on ne trouve presque

rien à dire. »

(2) C'est ce qu'a fait d'ailleurs bien voir M. Villemain, dans une belle leçon (la 4e de la troisième partie) de son cours sur la Littérature du dix-huitième siècle. M. Patin, dans ses Études sur les Tragiques grecs, a eu aussi bien des occasions d'apprécier les jugements de Barthélémy sur ce sujet.

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