LE PÉDANTISME DANS L'ÉLOQUENCE
anciens (1). Je ne sais quelle sérénité domine ce fatras pédantesque ; quelquefois aussi un éclair de passion l'illumine; quelquefois l'émotion soulève ce vain amas de chicanes, de citations et de formules archaïques ; sous l'érudit et le pédant on sent palpiter l'àme du patriote et du moraliste. Tel est, par exemple, l'intérêt qui s'attache aux plaidoyers prononcés dans la fameuse affaire des Jésuites sur la fin du seizième siècle. Mais enfin on avoue volontiers, avec Du Vair, que toute cette éloquence avait à se dégager des entraves de la scolastique et de l'érudition, qu'elle étouffait sous ce luxe inutile, et que, si l'âme en était française, le costume en était bien peu national, avec une telle bigarrure de couleurs empruntées à tant de langues différentes, à tant d'auteurs de tous les siècles.
A cet égard, il est surtout étonnant que les orateurs de la Renaissance, devant ces modèles qu'ils admiraient de l'éloquence grecque et de l'éloquence latine, devant ces œuvres d'un dessin si correct et d'un coloris si pur, n'aient pas fait la simple réflexion qui nous frappe aujourd'hui et que je peux résumer en quelques mots : Démosthène , né en Grèce, avait toujours parlé à ses concitoyens le langage de leur pays; tout au plus, l'orateur grec alléguait-il
(l) J'en compte, pour les seuls auteurs grecs, une vingtaine d'éditions durant le seizième siècle, dans le Lexteon bibliographicum d'Hoffmann. M. Dezeimeris, dans son édition des Œuvres poétiques de P. de Brach (1861-1862), constate souvent les emprunte faits par Montaigne au recueil des Gnomiques et au Florilegium deStobée.
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parfois le témoignage des poètes nationaux, dont le langage était presque aussi populaire que sa prose. Cicéron iui-niènie, quoique élevé à deux écoles, celle des maîtres grecs et celle des maîtres romains, avait cependant parlé toujours sa propre langue devant un tribunal romain et n'y avait mêlé qu'avec une extrême réserve quelques mots empruntés à la langue de Démosthène, mais déjà consacrés dans l'usage de Rome(l). Ainsi la première leçon que nous donnaient ces excellents orateurs devait être de ne pas parler grec et latin devant des assemblées françaises, et, si Ton invoquait la sagesse antique, de lui prêter au moins un langage moderne.
Le bon sens de Pasquier s'est, au moins uue fois, ému de cet abus des langues anciennes , lorsqu'il répondit, en 1582, à l'envoi que Loisel venait de lui faire de ses Remontrances eu la Chambre de justice de Guyenne :
« Vos remontrances serout cause que j'en enterai d'autres sur elles. Ce que vous estimez le plus riche en icelles est , à mon jugement, le plus pauvre ; je veux dire tant de passages grecs et latins, tant d'allégations d'auteurs dont vous reparez votre discours. Je désire que tenant le lieu auquel vous êtes appelé (2), nous habillions un orateur à la françoise si proprement et à propos, que nos actions (3) l'éloi-
(1) Voir l'ouvrage de M. Clavel, de M. T. Cicérone Grtecorum interprète (Paris, 1868, in-8°).
(2) 11 venait d'être nominé avocat du roi.
(3) C'est-à-dire dos plaidoyers, suivant le sous classique du mot latin actio.