DÉFAUTS DE CETTE MÉTHODE
chapitres pleins d'intérêt. Nul art d'analyse ne nous rendra jamais le charme du dialogue d'Ischomaque et de sa jeune femme dans V Économique de Xénophon. Supprimez-y quelques longueurs et ramenez à une forme un peu plus moderne la naïve traduction qu'en a faite La Boétie au seizième siècle, et vous donnerez au lecteur la plus fidèle peinture d'un ménage athénien à la campagne. Les plaidoyers civils des orateurs attiques nous offrent ainsi maint tableau de mœurs qui pouvait entrer, presque sans changement, dans le cadre de YAnacharsis. Quel dommage que l'auteur n'ait pas suivi plus souvent cette méthode ! Que d'emprunts faciles qu'il a volontairement négligés ! Avec moins d'industrie et d'effort, il nous eût plus sûrement intéressés. Il se défie trop de nous, et, même au dix-huitième siècle, je crois qu'il aurait pu compter davantage sur l'attrait naturel des choses antiques simplement exposées en notre langue. Il aime passiounément la Grèce ; il pouvait la faire aimer par un art plus discret delà mettre sous nos yeux avec sa simplicité originale.
C'est là surtout le défaut qu'a justement relevé dans YAnacharsis la critique de M. Yillemain. Vous n'avez pas oublié avec quel sentiment délicat de la beauté antique M. Yillemain compare une page de la Cyropédie avec la traduction légèrenu nt fardée que Barthélémy nous en donne. Pour connaisseur qu'il fût en ces matières, le docte abbé ne saisit pas toujours le génie hellénique dans sa parfaite franchise ; il est un peu comme les artistes qui dessinaient alors les monuments grecs pour M. Guys ou pour M. de
Choiseul-Gouffier, et dont les dessins nous semblent aujourd'hui si imparfaits.
Malgré toutes ces lacunes, ces méprises et ces erreurs, le Voyage d Anacharsis n'en demeure pas moins une œuvre très-méritoire d'érudition et de style, et qui fait le plus grand honneur à la France du dix-huitième siècle. Je regrette sincèrement qu'il tombe de plus en plus dans le discrédit. Encore s'il n'était dédaigné que des antiquaires et des hellénistes de profession ! mais il l'est surtout par une futilité ignorante, qui ferait mieux d'aller s y instruire. Que de pages, dans ce livre, sont empreintes des plus purs sentiments qui animent la littérature grecque ! Que de chapitres avaient alors une vraie nouveauté pour le lecteur curieux de pénétrer l'esprit des institutions, des mœurs et de la poésie antiques ! C'est vraiment une heureuse idée de mettre Platon au milieu de ses disciples, sur la hauteur du cap Sunium, devant un ciel qui vient de se rasséréner après la tempête, et de lui faire exposer la cosmologie du Timée en présence de ces magnifiques horizons (chap. lix) : la philosophie de Socrate et de Platon aimait à disserter ainsi au milieu des scènes de la nature (1). La mort de Socrate nous émeut encore chez Barthélémy (chap. lxvii), même quand nous venons de relire les deux admirables dialogues où Platon nous a raconté les derniers entretiens et l'incomparable
(1) M. Sainte-Beuve {Causeries du Lundi, t. Vlî, p. 212) est moins indulgent envers ce chapitre de V Anacharsis : c'est qu'il compare la description de Barthélémy à celle d'un témoin oculaire, et quel témoin 1 Chateaubriand.