VANACHARSIS ET SES CRITIQUES
M cil heureusement pour Barthélémy, son Voyage du jeune Anacharsis parut Tannée même où éclatait la Révolution française. Il jouit bien peu du légitime succès dont témoignent néanmoins beaucoup d'articles de critique publiés soit en France, soit à l'étranger (1). Privé de toutes ses fonctions, même de ces douces fonctions académiques auxquelles il attachait tant de prix, momentanément emprisonné, le savant abbé écrivit dans sa retraite trois Mémoires qui contiennent un charmant récit de sa vie laborieuse ; il y exprimait, avec un découragement bien excusable, la crainte de voir complètement périr en France les nobles études auxquelles il s'était attaché pendant plus d'un demi-siècle (2). Quand ces études refleurirent, et quand l'une des Académies reconstituées donna elle-même le signal d'un retour aux études grecques et latines (3) , Barthélémy était morj, et, en môme temps que recommençait pour lui une popularité interrompue par le bruit de nos révolutions, une critique nouvelle s'éveillait surtout en Alle-
ple des développements que la science a pris de nos jours sur des sujets sommairement traités par Barthélémy.
(1) Voir, entre autres jugements, ceux de Bœttiger, dans ses dissertations sur la mise en scène (Quid sit docere fabulam, 1795, 179G), réimprimées en 1837 avec ses autres opuscules latins.
(2) Premier Mémoire :«.... Je dis dans les pays étrangers, car on peut regarder ce genre de littérature comme absolument perdu en France. >»
(3) Sujet de prii proposé pour l'an vu par la Classe de littérature de l'Institut : « Rechercher les moyens de donner parmi nous une nouvelle activité à l'étude de la langue grecque et de la langue latine. » M. Boissonade fut un des concurrents couronnés.
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magne , et transformait presque tous les problèmes qui se rapportent aux antiquités grecques. Même en France, la plupart des sujets que Barthélémy avait compris dans ses études furent étudiés de nouveau à l'aide de documents qu'il n'avaitpu connaître, à la lumière d'événements nouveaux qui avaient changé les horizons de la critique : les Gouvernements d'Athènes et de Sparte, par le judicieux Lévesque (1796 et années suivantes); les Anciens Gouvernements fédératifs et la législation de la Crète, par Sainte-Croix (1799); la Législation grecque, dans son ensemble, par Pastoret (1817-1837); les Beaux-Arts, par Quatrcmère de Quincy, qui, en 1814, résumait toutes les recherches sur cette matière dans le mémorable ouvrage intitulé Jupiter olympien. Le Voyage d'Anacharsis a nécessairement perdu beaucoup de sa valeur devant l'école de nos antiquaires et de nos philologues du dix-neuvième siècle. Mais cela ne doit pas nous rendre injustes pour un ouvrage qui résume si bien tous les travaux de la science française sur la Grèce antique au moment où la tourmente de 89 allait les interrompre.
J'aime à rappeler, en terminant, que les Grecs modernes ont su reconnaître ce que leur patrie doit à Barthélémy, et qu'après deux traductions partielles, dont la première est de 1797, le Voyage du jeune Anacharsis a été complètement traduit en romaïque par Chysobergis (f).
(1) Vienne, 1819, sept volumes in-8°.
TRENTIEME LEÇON.
LA CRITIQUE EiN MATIERE DE LITTERATURE GRECQUE A LA FIN DU DIX-HUITIÈME SIECLE.
Les leçons de La Harpe au Lycée. — Ce qu'elles eurent d'original et de nouveau lors de leur publication. — Graves méprises de l'auteur, rachetées par quelques qualités sérieuses de sa critique. — Examen de son jugement sur Aristophane. — Conclusion sur la valeur de son livre en ce qui touche aux lettres grecques. — Rénovation de la critique savante en Allemagne. — Comment madame de Staël, disciple de l'Allemagne, ouvre une voie nouvelle à l'esprit français dans l'étude de la littérature grecque.
Deux ans avant la publication de YAnacharsis, Paris avait vu inaugurer auprès du Palais-Royal, une grande nouveauté littéraire, le Lycée : c'était un établissement où l'on donnait des cours publics de sciences et de littérature, et le professeur qui y fut chargé de renseignement littéraire était La Harpe, un des brillants élèves de Voltaire, déjà signalé à l'attention publique par plusieurs succès, entre autres, par celui d'un Philoctète traduit de Sophocle en vers français, et assez habilement approprié au goût, bon ou mauvais, du public d'alors pour avoir
réussi sur la scène. Les leçons de La Harpe, accueillies avec faveur, ont formé, par des publications successives, le Cours de littérature qui lui a valu la meilleure part de sa renommée durable. C'est seulement comme critique des auteurs grecs que je voudrais ici apprécier le brillant professeur du Lycée; et d'abord je signalerai ce que son entreprise même avait d'intéressant à pareille date. En 1786, la critique française n'avait produit aucun livre où les littératures grecque et latine fussent appréciées dans leur ensemble. Les estimables mais lourds écrits de Rnpin (1) , de Baillet (2), de Gibert (3) et de l'abbé Goujet (4) n'avaient plus guère d'autre valeur que celle de l'érudition, érudition d'ailleurs fort inégale. Quelques pages excellentes de Fénelon et de Rollin pouvaient servir de modèle aux maîtres chargés d'enseigner la jeunesse; quelques brillants aperçus de Voltaire soulevaient mainte question piquante sur
(1) Voir plus haut la XXIe leçon.
(2) Jugements des savants sur les principaux ouvrages des auteurs (Paris, 1685-1686, 9 vol. in-12). L'ouvrage est resté incomplet. Voir l'édition de La Monnoye (Paris, 1723 et suiv., sept vol. in-4°), où sont fondues les observations utiles de Ménage, dans YAntiBaillet (Paris, 1690, in- 12).
(3) Jugements des savants sur les auteurs qui ont traité de la Rhétorique (Paris, 1713, in-12).
(4) Bibliothèque françoisc, ou Histoire de la littérature françoise (1741-1766, 18 vol. in-12). L'estimable auteur, dans ses Jugements sur les anciens, montre qu'il avait une très-imparfaite connaissance de leur langue. La Bibliothèque d'un homme dégoût (Amsterdam, 1773, 2 vol. in-12), parChaudon, est bien peu digne de son titre. Voir Barbier, Dictionnaire des Anonymes, n. 1741, sur les divers remaniements qui ont amélioré ce livre.