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LES DEVANCIERS DE LA HARPE

les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Thomas dans son Essai sur les éloges (1773) avait donné l'exemple de l'étude méthodique et complète d'un seul genre de composition où les Grecs et les Romains ont beaucoup produit ; il avait même jeté sur quelques parties de ce sujet des aperçus ingénieux, des jugements exprimés avec une noble éloquence. Mais aucun de ces ouvrages ne donnait l'idée d'une histoire critique des lettres anciennes : c'était donc là une œuvre digne de tenter l'ambition d'un jeune et généreux esprit. La Harpe s'y lança un peu étourdiment, avec un très-léger bagage de science , mais avec l'esprit net et ferme qu'il portait jusqu'à la rigueur dans le journalisme littéraire , et dont même il avait déjà plus d'une fois abusé envers ses contemporains. Ces leçons furent bien accueillies, et l'on comprend sans peine le charme qu'un public d'élite dut trouver à cet enseignement alors nouveau, et qu'animait la confiante parole du jeune professeur. C'était bien autre chose que les graves leçons d'un gradué universitaire. On aurait dit le Collège royal ouvert aux gens du monde. Quand la première partie du cours fut imprimée (1), les études grecques étaient, chez nous, en grande décadence (2), et il ne parait pas que La

(1) Paris, 1799-1805.

(2) J'avoue que je ne me rends pas bien compte de ce que pouvait être la chaire de grec iustitucc, en 1734, au collège des Grassins par un legs du vénérable Edm. Pourchot, ancien procureur syndic de Y Aima Mater (Jourdain, Histoire dcVUniversité de Paris, p. 462); on ne voit pas quelle grande influence Irois leçons de grammaire grecque par semaine purent exercer alors sur ces études.

Harpe ait rencontré des lecteurs plus sévères que ue l'avaient été ses auditeurs de la rue de Valois. Mais bientôt le public compétent a pris sa revanche,* et, par un retour peut-être injuste, La Harpe est tombé dans un grand discrédit. Mieux on a su le grec et plus on a vu combien il le savait mal. Le ton tranchant de ses jugements et l'air «avantageux qu'il se donne en relevant les méprises de Voltaire, celles de Brumoy et du bon abbé Auger (1), font d'autant mieux ressortir les bévues et les méprises qui déparent ses leçons sur les auteurs grecs. Aujourd'hui il n'est pas un professeur de nos collèges qui ne puisse, là-dessus , le convaincre de maint péché d'ignorance. Depuis M. Boissonade (2) jusqu'à M. Patin (3) et à M. Sainte-Beuve (4) en ces dernières années, La Harpe a été si souvent et si vertement repris qu'il serait superflu de reviser en détail un procès jugé pour toujours. Mais, môme en matière de littérature grecque, il ne faut pas condamner La Harpe sans réserve.

C'était assurément un médiocre helléniste , qui connaissait peu l'histoire littéraire de la Grèce, bien qu'il semble avoir au moins ouvert une fois l'admi-

(1) T. I, p. 131,' contre Voltaire; 134, contre le P. Brumoy; 137, contre l'abbé Auger (éd. 1817 en 5 vol. in-8°).

(2) Voir les articles de 1811 et années suivantes, réunis par M. Colincamp dans le recueil qu'il a intitulé : J.-F. Boissonade. La Critique littéraire sous te premier empire {Pans, 1863, 2 vol. in-8°).

(3) Études sur les tragiques grecs , tome IV : « Jugements des Critiques sur la tragédie grecque ».

(4) Causeries du Lundi, t. VII, p. 211.

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