TRAITS D'IGNORANCE CHEZ LA HARPE
rable compilation de Fabricius ( I ) , et qui ne connaissait guère mieux les institutions grecques. Sur tout cela, les erreurs abondent sous sa plume, et témoignent de la plus étrange légèreté. Ainsi, trouvant dans la notice d'un grammairien, en téte d'une tragédie de Sophocle, les mots to Si SpStxa rptaxostov $£Ôxepov, il y voit que la pièce « a eu trente-deux représentations », au lieu de ce simple fait qu'elle était la trente-deuxième dans un certain classement des tragédies de l'auteur (2). Sophocle, après le succès de cette pièce, avait été nommé général pour la guerre contre Samos. La Harpe voit là une nomination « à la préfecture de Samos » . Il suppose, à chaque page, que les tragédies grecques étaient originairement divisées en actes, tandis que nos éditeurs et traducteurs leur ont imposé cette division; il appelle le Médire d'Athènes un amphithéâtre; il croit que l'orchestre était le lieu où se tenaient les musiciens, que le théâtre était couvert d'une toile (velarium) , ce qui est un usage romain (3). A propos des dernières paroles d'Ajax, dans la pièce de ce nom, il se méprend sur le sens de la locution novissima verba (4) , qui n'exprime pas les adieux du mourant aux survivants, mais les adieux de ces derniers à la personne du mort. En parlant de Y Anthologie grecque (5) , il imagine, je ne
(2) T. I, p. 114. Cf. Ad. Trendelenburg, Grammaticorum grxcorum de arte tragica judiciorum reliquix (Bonn, 1867, in-8«), P- 7.
sais sur quelle autorité, un certain Hiéroclès, auteur d'une collection d'épigrammes, qui parait bien n'avoir jamais existé que dans son imagination. Les petites biographies qu'il nous donne des principaux auteurs grecs sont pleines de menues erreurs. Il attribue, par exemple, à Théocrite d'avoir écrit trente églogues, tandis que « Virgile son imitateur n'en a fait que dix (1) », et il insiste sur cette comparaison pour montrer que Virgile compense par la perfection ce qui lui manque pour l'abondance. Le malheur est que, si du recueil des petits poèmes qui portent le nom de Théocrite on retranche ceux qui n'ont rien de pastoral, il en reste dix, c'est-à-dire tout juste autant que chez Virgile. Évidemment La Harpe était fort étourdi, et quelquefois il n'a que feuilleté les livres dont il parle. Mais, quand il prend la peine d'étudier avec plus de soin, il juge bien et nettement; il est comme son maître Voltaire, qui a le jugement d'uue merveilleuse justesse sur les choses qu'il a pris la peine de bien connaître.
La Harpe quelque part , ayant à opposer la traduction qu'il a faite d'un passage de Sophocle à celle qu'en avait donnée L. Racine, commence par relever les fautes de cette dernière, et ou doit avouer que dans cet examen il a presque toujours raison (2) : c'est qu'alors il a pris soin de bien étudier le texte
(2) T. I, p. 135 : « Ceux qui entendent le grec verront aisément combien le fils du grand Racine est loin de Sophocle. » Ceux qui entendent le grec est ambitieux de la part d'un homme qui, lui-même, l'entend si mal.