TRAITS DE LÉGÈRETÉ CHEZ LA HARPE
original. Mais, en tout cela, il est incapable d'un effort soutenu. Quand il faudrait avoir lu avec attention un ouvrage grec, pour le bien apprécier, il se tire d'affaire par quelques lignes d'analyse, ou, plus sommairement encore, par quelques mots d'un jugement dédaigneux : « Le sujet du Promèthèe d'Eschyle est monstrueux... cela ne peut pas même s'appeler uue tragédie. » — « Les Bacchantes d'Euripide ne « méritent pas même le nom de tragédie, à moins « qu'on ne restreigne ce nom à la signification qu'il « avait du temps de Thespis. C'est une espèce de * monstre dramatique en l'honneur de Bacchus. » — « Ion est une nouvelle preuve que le genre dra- « matique (1) a été connu sur le théâtre grec comme « sur le nôtre. Le sujet est si embrouillé que j'aime « mieux renvoyer à Brumoy ceux qui voudront « avoir une idée de cette pièce que de perdre un « temps précieux à la développer ('2). » Et la pièce qu'il écarte avec ce dédain est précisément une des plu3 touchantes d'Euripide ; et elle a fourni quelques traits au gracieux personnage de Joas dans VAthalie de Racine ! Après cela , il ne faut pas demander à La Harpe de comprendre au juste ce qu'était sur le théâtre d'Athènes le genre singulier de drame qu'on appelait salyrique : il l'appelle tout simplement « un genre monstrueux » (3).
(1) H entend sans doute le genre intermédiaire entre le comique et le tragique.
(2) T. I, p. 94, 141, 145. Voir encore, p. 173, ce qu'il dit des Oiseaux d'Aristophane.
On aurait cependant le droit d'être exigeant envers lui à cet égard, car il a commencé son chapitre sur les tragiques par quelques pages qui marquent avec assez de justesse la différence du théâtre ancien et du théâtre moderne ; mais il les avait bien oubliées lorsqu'il analysait les pièces d'Euripide et d'Aristophane. Au sujet de ce dernier surtout, il avoue avec une sorte de naïveté quel ennui c'est d'être obligé d'étudier en détail l'histoire d'Athènes pour comprendre tant de plaisanteries et d'allusions comiques (1). Les grossières bouffonneries d'Aristophane ne lui semblent pas mériter qu'on se donne tant de fatigue. Par une fiction qu'il aurait pu mieux soutenir, il se représente assistant un jour dans Athèues à une représentation des Chevaliers, et adressant à un Athénien son voisin mainte question et mainte critique auxquelles celui-ci ne fait guère que des réponses pitoyables ; c'est là un moyen commode de mettre les rieurs de son côté, mais qui méritait les représailles de quelque helléniste au courant des choses athéniennes. A propos des tragiques, M. Patin s'est spirituellement donné ce rôle, dans un passage de son excellent livre (2), et je suis tenté de le prendre à mon tour, au sujet d'Aristophane. Des onze pièces qui nous sont restées de ce comique, « il n'y en a que deux sur lesquelles, dit La Harpe, il convienne de
(1) T. I, p. 162 et suiv., où il abuse beaucoup d'un jugement sévère de Plutarque dans la Comparaison d'Aristophane et de Ménandre, ouvrage dont nous ne possédons qu'un extrait.
(?.) Études sur les tragiques grecst t. IV, p. 376, 3* édition.