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LES DEVANCIERS D'ANDRÉ CHÉNIER

au temps de Louis XIV, mais apportant à cette étude un esprit plus dégagé des préventions de l'école, avaient peu à peu habitué le public à contempler plus directement l'art grec dans sa noble simplicité, et parfois ils avaient assez bien réussi à la reproduire. Néanmoins on peut dire que c'étaient là d'heureux accidents, et que bien des voiles nous séparaient encore des écrivains et surtout des poètes que l'on proclamait les maîtres en l'art d'écrire. On avait appris chez eux une certaine méthode de beau langage , on s'était pénétré de quelques grands principes de philosophie ; mais on était loin encore de bien saisir les vrais caractères de la beauté antique et d'avoir remonté à sa vraie source. Voici un jeune écrivain qui fera faire à notre littérature ce mémorable progrès. Sa poétique nouvelle porte déjà un titre expressif : Y Invention. Boileau s'était contenté d'écrire :

C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur Pense de l'art des vers atteindre la hauteur, S'il ne ressent du ciel l'influence secrète, Si son astre, en naissant, ne l'a formé poète, etc.

Mais, d'ailleurs, il avait surtout développé les procédés de son art, plus jaloux de les enseigner aux poètes que de nous apprendre à quel signe ou reconnaît le génie, et quelle éducation est la plus propre à féconder chez lui les heureux dons de la nature. A . Chénier entre et nous fait entrer dans la conscience du poète; il l'interroge avec une sorte d'émotion religieuse, avec un frémissement

que n'éprouva jamais le sage législateur du Parnasse.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément,

écrit Boileau. Mais Chénier :

Un rimeur voit partout un nuage, et jamais

D'un coup d'œil ferme et grand n'a saisi les objets ;

Sa langue se refuse à ses demi-pensées,

De sang-froid pas à pas avec peine amassées :

Il se dépite alors, et, restant en chemin,

Il se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main.

Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine,

Ignore un tel supplice : il pense, il imagine;

Un langage imprévu, dans son àme produit,

Nait avec sa pensée et l'embrasse et la suit;

Les images, les mots que le génie inspire,

Où l'univers entier vit, se meut et respire,

Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir,

En foule en son cerveau se hâtent de courir ;

D'eux-même ils vont chercher un nœud qui les rassemble:

Tout s'allie et se forme et tout va naître ensemble.

Deus, ecce Deus! dirons-nous avec Virgile. Comme on sent là le souffle inspirateur ! Le métal a coulé, il s'est à peine refroidi, et la lime n'a pu le polir. Mais que de vraie poésie dans ce premier jet (l) !

(i) Cette impression qu'on éprouve eu abordant l'œuvre de Chénier nous rappelle , par contraste, la thèse étrange de M. Frémy, que M. Sainte-Beuve a si finement réfutée dans un morceau (publié en 1844) qu'on lira dans ses Portraits contemporains et divers, t. III, p. 393 : « Un Factum contre André Chénier. »

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