A. CHÉNIER AMI DES CLASSIQUES
Ne croyez pas cependant que le jeune poète qui nous emporte si brusquement et si loin des méthodiques traditions du dix-septième siècle méconnaisse la beauté de nos chefs-d'œuvre classiques. Au contraire , sa généreuse indépendance n'oublie aucun respect légitime. Il a le culte des maîtres, et même il l'exagère. Non-seulement il lit et relit Racine avec bonheur, mais il annote Malherbe avec la curiosité d'un grammairien scrupuleux. Il nomme Jean-Baptiste « le grand Rousseau » (I). Dès sa première jeunesse, il a eu pour protecteur Lebrun, qu'on appelait le Pindarique, et qui ne l'était guère (*2) ; il le place à côté de Racine et de Boileau dans un vers du poème sur Y Invention (3). Ainsi, loin de se révolter contre notre poésie classique, il semble croire que les divisions générales en sont pour jamais fixées par le dix-septième siècle :
Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles, Réparaient des beaux-arts les longues funérailles, De Sophocle et d'Eschyle ardents admirateurs. De leur auguste exemple élèves inventeurs, Des hommes immortels firent sur notre scène Revivre aux yeux français les théâtres d'Athène. Gomme eux, instruit par eux, Voltaire offre à nos pleurs De grauds infortunés les illustres douleurs.
(1) Poésies de Malherbe, avec un Commentaire (c'est beaucoup direl) inédit, par André Chénier, publié par A. de Latour (Paris, 1842, in-12).
(2) Voir ses deux Épitres à Lebrun.
(3) L'Invention, p. 190, éd. 1840:
Mais serait-ce Le Bran, Racine, Despréaux Qui l'accusent?
Ainsi, la tragédie de Voltaire lui semble une fidèle image des chefs-d'œuvre de l'art athénien. Cette division même des genres que nous offre la littérature grecque, et que, malgré quelques rébellions passagères, la critique française maintenait avec tant de rigueur, Chénier ne songe pas à l'ébranler au profit d'une liberté plus grande.
La nature dicta viugt genres opposés, D'un fil léger entre eux, chez les Grecs, divisés. Nul genre, s' échappant de ces bornes prescrites, N'aurait osé d'un autre envahir les limites, Et Pindareà sa lyre, en un couplet bouffon, N'aurait point de Marot associé le ton.
Voilà des vers d'une philosophie bien timide, et qui n'annoncent guère le novateur. Boileau les eût faits meilleurs saus doute, mais il ne les eût pas faits plus sages. Et pourtant, une ebose émancipera Chénier presque à son insu : c'est qu'il connaît les Grecs mieux que personne ne les avait connus en France depuis la renaissance des lettres. Je ne sais pas s'il prononçait à la façon de l'Université
Ce langage sonore, aux douceurs souveraines, Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines.
Je remarque même que, dans ses manuscrits, il néglige le plus souvent de mettre l'accent sur les mots (1); mais enfin le sang grec coulait dans ses
(1) Tout ce que je puis dire ici des manuscrits d'A. Chénier, et ce que j'en donnerai de fragments inédits, je le dois à l'obligeante confiance de M. G. de Chénier, neveu des deux poètes de